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La légende du château de Saint-Maurice

Le château se situe, ou plutôt se situait, entre SORGUES, CHATEAUNEUF-DU-PAPE et le RHÔNE, c'est-à-dire près de l'Oiselet. En 1930, c'est Denis SOULIER, Maire de SORGUES (19 mai 1929 - 19 mai 1935) et Conseiller Général qui habitait le Domaine. Connaissez-vous son histoire ? A moins qu'il ne s'agisse de sa légende.

Pendant des siècles, ce châ-teau a eu la physio-nomie d'un castel (castellium) rébar-batif, aux tours rondes et carrées, avec des créneaux en saillies, machi-coulis, pont-levis, palissades, barbaca-nes, portes basses et souterraines, ainsi que des fossés plein d'une eau bourbeuse. Au milieu de ses tours, il y en avait une moins grosse mais plus élevée, appelée "beffroi", et où se tenait en permanence une sentinelle dénommée "guaite". Ce beffroi était tellement un apanage de noblesse, qu'en parlant d'un gentilhomme dont on voulait vanter sa dignité, on disait "il a une tour". Cette expression était donc employée, par les gens du pays, à l'égard du marquis Roger de Saint-Maurice, vieux gentilhomme comtadin, qui, catholique fervent et convaincu, avait, lors des guerres de religion, consacré sa fortune et sa vie à la cause du Pape. Il faut savoir qu'il avait servi avec distinction dans les armées du légat Alexandre Farnèse, Cardinadl-Archevêque d'Avignon (1541-1562), et s'était trouvé le samedi 25 Juillet 1562 à la funeste bataille où les Huguenots, commandés par le Baron des Adrets, étaient venus donner l'assaut au camp de l'armée catholique de Valréas. La déroute des troupes pontificales est complète, les sires de Suze, de Montdragon et de Ventairol, généraux catholiques, avaient dû chercher leur salut dans la fuite, au milieu de leurs soldats en débandade, et laisser leur artillerie et leurs bagages au mains des vainqueurs, qui les poursuivaient jusqu'au Pont-de-Sorgues. Deux milles hommes de l'armée papale étaient restés sur le terrain. Chargé de protéger la retraite, le marquis de Saint-Maurice est grièvement blessé, ses jours sont en danger. Bérengère, sa fille, vient le chercher dans la chaumière d'un paysan où il est soigné, désire l'em-mener dans leur château où son père serait en sûreté. Ne pouvant le transporter, elle reste à ses côtés et le soigne elle-même, car elle avait quelques connaissances médicales, résultat de son éducation chez les Religieuses de Sainte-Catherine à AVIGNON, où elle avait été mise dès son jeune âge, suite au décès de sa mère.


Un malheur n'arrivant jamais seul, un messager arrive un matin pour annoncer au bon seigneur que son château vient d'être la proie des flammes. Différentes versions en sont données : pour les uns, il s'agirait des Huguenots qui, traversant le secteur, auraient mis le feu, les autres attribuent à la malveillance l'incendie dont l'auteur demeure inconnu.

Le sire Gilles de Maldormé, cousin éloigné, jure de tirer du coupable, s'il le découvre, une vengeance exemplaire et met à la disposition du marquis et de Bérengère un petit châtelet qu'il possède non loin du manoir. C'est un homme de quarante ans, riche ; il fait une cour assidue à Bérengère qui ne prête guère attention ; il semble que son cousin ne lui soit d'ailleurs nullement sympathique.
Pour le marquis de Saint-Maurice, le coup est dur : la destruction de sa demeure ancestrale achève sa ruine, car il avait mis à la disposition du parti catholique des sommes considérables, du remboursement desquelles il n'était même pas question. I1 accepte donc le logement qu'offre le cousin qui, bientôt, lui propose d'acheter les ruines du château en même temps qu'il demande la main de sa fille.
Pas attirée, mais alors pas du tout, par Gilles de Maldormé, Bérengère refuse : son père, qui ne se soucie pas de vendre les débris de son castel, ajourne en même temps toute décision à ce sujet. Maldormé ne se vexe pas, et continue à traiter le père et la fille avec déférence. Il lui arrive pourtant d'insister parfois au sujet du manoir dont une ou deux chambres seulement restent habitables, et qu'il déclare vouloir relever de ses ruines, le jour où il serait propriétaire.
Pendant ce temps, un bruit terrorise la région ! On apprend que le château de Saint-Maurice est hanté. La nuit, des flammes multicolores brillent à travers les quelques fenêtres ouvertes à tout vent, des lueurs étranges paraissent pour s'évanouir tout de suite, des cris, des hurlements sinistres s'entendent, mêlés à des bruits de chaines traînées, et de blancs fantômes, couverts d'un suaire, se montrent sur les tours, aux croisées et sur les terrasses. De plus, de la fausse monnaie circule entre Avignon, Sorgues et Châteauneuf.
Terrorisé, méfiant, le pays craint les spectres, les faux-monnayeurs et les nécromans alors que le marquis reçoit la visite de son neveu René de Saint-Maurice, beau et fier garçon de vingt-trois ans. Celui-ci a fait de brillantes études au collège du Père jésuite Possevin établit en Avignon, c'est la raison pour laquelle il ne croit pas aux revenants.
Aussi, après une longue conversation avec Bérengère, qui lui raconte bien des choses, se déclare-t-il, en déjeunant avec elle, le marquis Roger et Gilles de Maldormé, prêt à affronter les fantômes du château, et à y coucher dans une des rares pièces à peu près intactes, en emportant son épée, sa dague, ses pistolets chargés et le chapelet béni par le pape Pie IV que lui prêterait sa cousine.
- Comme cela, dit-il, je combattrai les spectres muni d'armes temporelles et spirituelles...
Gilles de Maldormé approuve le jeune officier, le félicite même de son courage, et, suivi de quelques serviteurs froussards, il va lui-même préparer le lit dans la chambre la moins délabrée, tout en pensant que, lui propriétaire, il n'y aura plus de fantômes. Puis, il ramène René dîner à son petit Châtelet. A la nuite tombante, sanglé dans son pourpoint, enveloppé dans un épais manteau, le jeune homme, calme et résolu, se rend dans le château hanté... non sans avoir vérifié l'amorce de ses pistolets, et s'être assuré que son épée et sa dague ne "collaient" pas au fourreau. Il passe le pont-levis aux chaînes rouillées, entendant le cri lugubre d'une orfraie, entre sous les vieilles voûtes de la porte que surmontent encore les armoiries familiales. Il se roule dans son manteau, ne quitte pas ses armes, s'étend sur le lit près de la cheminée où brûlent quelques tisons, et ne tarde pas à s'endormir.
Des oiseaux de nuit hurlent. Minuit sonne au lointain. Une étrange lueur le réveille : au milieu d'un rayon de lune pénétrant par la fenêtre en ogive, un fantôme drapé de blanc, se tenant au pied de son lit avec une torche à la main, darde sur lui des yeux étincelants... Mouvement naturel de stupeur mais, comme René n'est pas superstitieux, il prend un des pistolets passés à sa ceinture, et visant le spectre à la poitrine, fait feu ; le fantôme reste immobile, et mettant la main dans son sein, lui représente la balle. Le jeune homme décharge son second pistolet, le revenant lui tend encore sa balle au bout de ses doigts.

La patience n'est pas la vertu première de René, c'est pourquoi, aussitôt, il dégaine et fonce l'épée haute sur le spectre qui, cette fois, s'enfuit en jetant sa torche.. René la ramasse, la secoue pour la raviver, et s'élance à la poursuite de son agresseur. Celui-ci gêné par son linceul, tombe dans l'étroit escalier en colimaçon. C'est une folle poursuite, jusqu'au moment où, une porte se trouvant fermée, le fantôme, toujours vêtu de blanc, ne peut passer à travers. René le rejoint, lui passe son épée par le corps, sens une résistance, entend un cri épouvantable et comprend qu'il a devant lui un être en chair et en os. Sous le poids, la porte cède, le "spectre" tombe à l'intérieur d'une pièce pleine de fourneaux, de cornues, d'alambics, de creusets et autres engins divers, contenant des lingots de cuivre et des tonneaux de fausse monnaie. René se penche sur l'homme étendu à ses pieds, éclaire son visage, er recule d'horreur en reconnaissant... Gilles de Maldormé !
Ce dernier mortellement blessé, est ramené chez lui. Il se confesse à un Célestin du couvent de Gentilly, fondé sous le pontificat de Clément VI. Il avoue avoir incendié le Château de Saint-Maurice pour le racheter à bon compte, y faire fabriquer, sans danger, la fausse monnaie qu'il faisait, et de reconstruire le bâtiment pour y loger la Belle Bérengère dont il convoitait la main.
C'est lui qui, en installant René dans sa chambre, a adroitement escamoté les balles des pistolets, pour chercher à effrayer le vaillant jeune homme. Cela lui a été funeste. Il expirer dans la nuit, en demandant pardon au marquis Roger de Saint-Maurice et à Bérengère, et en pardonnant à son meurtrier.
Gilles de Maldormé ne possède aucun héritier direct, c'est René, son cousin, qui est le parent le plus proche, c'est à lui que revient cette fortune considérable. Après en avoir distrait, et même au-delà, ce qui pouvait résulter du faux-monnayeurs et l'avoir employé à fonder dans l'église de Sorgues, une chapelle où des prières seraient dites en permanence pour le repos de son âme, le marquis est mis en possession des trésors encore fort importants de son parent. Bérangère épouse René à l'église Saint-Agricol d'Avignon. C'est le Cardinal Farnèse qui unit les époux devant toute la noblesse de la ville.
Le manoir "hanté" est alors relevé de ses ruines. Il sera à nouveau démantelé et détruit...
Aujourd'hui, on ne peut voir que des piliers qui soutiennent le portail d'entrée.

Pascal DUJARDIN

Extrait de la 6ème édition des Etudes Sorguaises "Mémoire et promenades Sorguaises" 1993