La place Saint-Pierre entre 1950 et 1960

La place Saint-Pierre entre 1950 et 1960

La place Saint-Pierre, c’était l’endroit merveilleux où j’ai passé ma petite enfance et mon adolescence. Ma cousine Emma l’appelait parfois, selon l’antique dénomination, le pré « Castelin » du nom de son propriétaire au début du dix-neuvième siècle.

La maison de ma prime jeunesse s’ouvrait, rue de la République par le bazar dit « Russe », sa façade postérieure avait un portail qui permettait d’accéder à la place. Par là, avant même d’avoir distingué les personnes qui pouvaient s’y trouver, je voyais un espace de terre battue parsemée de touffes d’herbe, appuyée au nord contre une ¨légère élévation de terrain ; d’énormes platanes centenaires, plantés çà et là, ombrageaient les lieux.

 

Pour mon frère et moi, c’était notre doux royaume, il accueillait nos jeux et nous servait de terrain d’apprentissage de la bicyclette. Ma grand’mère, dans son enfance, s’était fait punir par les Sœurs de l’école chrétienne qu’elle fréquentait pour avoir laissé apparaître les dentelles de son pantalon alors qu’elle était perchée sur le vélo de son cousin.

Cet espace était ceinturé de maisons d’un étage. Le lundi matin, il bourdonnait, tout était en mouvement, la place servait à sécher la lessive hebdomadaire de tous les ménages du quartier. Pour ce faire, des cordes étaient fixées d’un platane à l’autre. Les jours de mistral qui soufflait de tous les côtés, les draps brodés ou de toile, les jupes, les pantalons s’enroulaient sur les étendages. Le soir, le linge et les cordes disparaissaient.

Dès les beaux jours, monsieur Didier, propriétaire du bar-tabac « Central », y disposait, en hauteur, des guirlandes d’ampoules électriques. Avant que les lieux soient plongés dans l’obscurité, elles étaient allumées, les joueurs de boules pouvaient ainsi continuer les parties engagées. Tard dans la nuit, on pouvait les entendre se disputer sur la justesse des points obtenus, tout en consommant les boissons vendues par le bar.

De temps à autre, les troupeaux transhumants s’arrêtaient place Saint-Pierre qui devenait un lieu de repos. Elle accueillait, également, les roulottes et les chevaux des « caraques » qui effectuaient une halte consacrée au sommeil sur la route qui les conduisait au pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer.

La mission protestante dressait son chapiteau, elle y conviait les enfants à la sortie de l’école et les adultes après le repas du soir. Nous y allions volontiers, comme pour un spectacle. Les récits sur les vies de Moïse, Jonas ou Noé étaient identiques à ceux que l’on nous enseignait à l’école des Sœurs, mais le prédicateur les animait à l’aide de petits personnages colorés, en papier, qu’il déplaçait sur un tableau de feutre. Les cantiques, bien qu’ayant le même objet que pour les catholiques, étaient accompagnés à la guitare, ce qui les rendait nettement plus gais.

En pleine canicule, au moment où éclatait le chant des cigales, madame Valenti, matelassière de son état, coiffée d’un fichu noué sur la nuque d’où s’échappaient quelques mèches de cheveux, s’installait sous les platanes. Le soleil était tamisé par les branches, en face de la boucherie chevaline, et la chaleur y était supportable. Toujours ceinte d’un grand tablier bleu, entourée de flocons qui se déposaient autour d’elle, elle poussait régulièrement le balancier de la cardeuse d’une main, tout en introduisant la laine de l’autre. Elle la peignait jusqu’à ce que le poil retrouve sa propreté originelle et son volume. L’achat d’un matelas neuf était rare, l’essentiel de son ouvrage consistait à faire durer encore une quinzaine d’années de plus cet élément de literie qui était avachi, sali et rapiécé avant restauration.

Un autre travail saisonnier apparaissait à l’époque des vendanges :les distillateurs ambulants. L’un, monsieur Mestre, son alambic attelé à un mulet, accompagné par son sempiternel corniaud, se plaçait près du transformateur. L’autre, monsieur Mattioli, établissait son alambic près de chez nous, sur une placette où, avant la Seconde Guerre Mondiale, monsieur Besson attachait les chevaux qu’il se proposait de vendre. Chaque automne, ils suivaient le même itinéraire en se gardant bien de ne jamais changer l’ordre des étapes afin de ne pas perturber les habitudes de leurs clients. Les chaudières étaient allumées au petit matin, les distillateurs les alimentaient en bois, les machines « bouffissaient » de la vapeur. Les cuves, portées à haute température et qui allaient distiller le marc de raisin, réclamaient une attention soutenue. Les patrons jugeaient d’un simple regard les marcs que les bouilleurs de cru leur apportaient à longueur de journée par charrettes entières. La chaudière fournissait accessoirement la chaleur nécessaire à la cuisson des repas, et l’eau chaude mouillait le café des alambiqueurs. Une fois l’alcool recueilli dans des bonbonnes, les gâteaux de marc sortant tout fumants de la cuve repartaient comme ils étaient venus, dans un charroi continuel et tranquille, vers une destination qui m’était inconnue, laissant derrière eux un sillage enivrant.

Enfin, invariablement, pendant la période estivale, durant une semaine ou deux, une compagnie théâtrale aménageait une scène mobile.« Les Baladins du soir » installaient leurs tréteaux et quelques chaises pliantes pour présenter « L’Arlésienne », la trilogie de Pagnol[1] ou quelques facéties de madame Banaste[2], personnage burlesque de leur création. Avec sa grande stature un peu voûtée et son visage allongé, un peu en biais, monsieur Cointre, conférait de la gravité au berger Balthazar[3], ami des étoiles, de la consistance à César et de la truculence à madame Banaste. Sa prestance était la même quand, en vêtements de ville, il venait acheter au magasin de quoi créer ou entretenir les costumes ou même solliciter le don d’accessoires périssables, comme la vaisselle que madame Banaste devait casser dans une scène de colère. C’est ainsi qu’un jour il emporta le voilier en céramique bleue qu’Emma avait gagné à l’épicerie « Au jardin de Provence », chez Francine, en collectionnant des points… et que ma mère n’aimait pas ! Il eut la main heureuse, il s’était de la sorte procuré un accessoire comique supplémentaire qui n’accepta de se rompre qu’après avoir été précipité sur les planches de la scène à plusieurs reprises. Malgré une proximité qui nous aurait permis d’écouter les pièces de théâtre sans nous déplacer, nous nous rendions en famille à ces représentations. Nous pouvions voir les acteurs de plus près, privilège que nous ne pouvions avoir aux théâtres d’Avignon et d’Orange. Souvent l’après-midi, je furetais autour des installations. Remarquée par les comédiens, j’avais été invitée plusieurs fois à monter sur la scène. Là, je m’étais laissée aller à penser que ce devait être agréable de déchaîner les applaudissements des spectateurs, chose qui m’était tout à fait possible puisque j’étais première en récitation !

Je n’ai pas évoqué un autre aspect de mon enfance : à cette époque, les garçons et les filles s’amusaient séparément. En dehors de Patrice, les copains de mon frère n’étaient pas du quartier, David venait de la Peyrarde sur son vélo, Landrin de la route de Vedène et, quand quelqu’un pouvait l’amener, Arena de Châteauneuf-du-Pape. En l’absence de mes amies, lorsque j’étais seule, j’ai souvent supplié les garçons de m’intégrer dans leurs jeux. Ensemble, nous nous amusions aux «  Indiens », à « Tarzan » sur la butte, dans le chantier abandonné et fantasmagorique de la « nouvelle église » dont les travaux commencèrent en 1861 sans jamais s’achever[4]. La première municipalité de la troisième République refusa de soutenir financièrement le projet. Elle aurait dû s’élever là où se construisit dans les années mil neuf cent soixante le collège Voltaire ou la cité « Georges Braque ». La nature reprenait peu à peu ses droits : se mêlant aux colonnes qui n’avaient jamais soutenu que le ciel, des arbres inséraient leurs racines entre les blocs de pierre tapissés d’un lierre épais, et des herbes folles ondulaient au vent en place de dalles marquetées. Le mur de ce qui aurait dû devenir l’abside, formé de deux parois réunies de loin en loin, sur le bas, par des renforts de pierre, s’enroulait en un couloir semi-circulaire encombré d’obstacles sur lesquels nous raclions nos jambes en le parcourant à toute allure, fuyant quelque fabuleux ennemi engendré par l’aura de l’inconnu, propice à toutes les légendes. C’était notre temple d’Angkor, notre jungle impénétrable, un de ces terrains de jeu qui seraient absolument interdits aujourd’hui aux enfants si, par quelque malice de la chance, il en existait encore.

Ainsi vivions-nous au rythme des distractions que la place Saint-Pierre nous offrait.

Mireio BRAHIC

 

 


 

[1] De Marcel Pagnol, trilogie marseillaise : Marius, Fanny et César, adaptée au cinéma et au théâtre.

[2] Banaste, mot provençal qui veut dire panier en osier. L’orthographe est francisée : banasto en provençal.

[3] Un des héros de l’Arlésienne.

[4] Études sorguaises, onzième publication, page 23.