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Braque & Picasso dans l'été 1912 à Sorgues

Nous étions surtout très concentrés... Nous nous voyions tous les jours, nous parlions s'est dit avec Picasso pendant nées-là des choses que personne ne saurait plus dire, que personne ne saurait plus comprendre...des choses qui seraient incompréhensibles et qui ont donné tant de joie...et cela sera fini avec nous...

Georges Braque.

 

La Renaissance a créé un ensemble cohérent constituant une conception du monde et un mode d'action. Cet ensemble a été fissuré en vingt-cinq ans dans toutes les disciplines. En physique et en général dans les sciences de la nature, en littérature, en musique dans l'architecture...

La cohérence de la vision du monde de la Renaissance se manifestait dans la figuration picturale par quelques axiomes irréfragables que le modernisme a mis en doute,

1°) que la ligne droite est une réalité physique indépendante de l'invention humaine et non une création de celle-ci,

2°) que la matière (et donc l'espace) est continue,

3°) que par un point on peut faire passer une parallèle à une droite et une seule, qu'en conséquence, les outils de la figuration de l'espace relèvent de la géométrie perspective et que la représentation du volume des objets est strictement dépendante de la répartition de l'ombre et de la lumière.

Il appartenait à une petite cohorte d'hommes de produire dans la peinture la révolution dont le monde visuel avait besoin pour former une nouvelle cohérence une fois éclatée la précédente.

Parmi ces hérauts du monde nouveau appelé modernisme, les deux amis ensemble, à deux pas l'un de l'autre, pendant l'été 1912 à Sorgues, ont été responsables d'une des étapes particulièrement importante.

L'événement, qu'a constitué ce séjour à Sorgues au cours de l'été 1912 de deux des très importants peintres du XXe siècle, ne permet pas un récit. Il s'agit de quelque chose de proprement inénarrable, cela provient du fait que nous manque un élément capital de leur connexion : ce qu'ils se sont dit au cours de leurs rencontres matinales quotidiennes et qui est le corps théorique de leur action commune.

Cet épisode est significatif de la maturité du mouvement novateur de la peinture qui caractérise le cubisme. Il ne s'agit pourtant pas d'une entreprise fusionnelle. Ce sont deux êtres non pareils qui sont attelés à la même tâche, leur complémentarité repose sur leurs différences. Braque est le descendant d'une certaine tradition française très appliquée, très concentrée sur la qualité de matière de chaque centimètre carré de tableau, avec un grand souci d'homogénéité, qui se transmet de génération en génération depuis les Frères Limbourg (1)(Très riches heures du Duc de Berry), depuis Fouquet (2) en passant par Chardin (3) et Corot (4). Picasso est tributaire d'une autre lignée, l'espagnole où l'emportement se conjugue avec la vitesse à peindre et la virtuosité, depuis Le Gréco' jusqu'à Goya6 en passant par la prestesse de Velasquei et son toucher magique, celui même dont Hemingway signale qu'il est El rey de los pintores. 


Pendant les six ans de leur compagnonnage, de 1908 à 1914, il n'y a pas de préséance entre eux, ce qui est étonnant vu le caractère dominateur que l'on prête à Picasso, il n'y a pas de recherche de supériorité. Tout juste parfois, pour Braque, un marquage d'antériorité, mais qui le conduisait immédiatement à faire profiter l'autre de l'une de ses nouveautés. Il y a un travail élaboré en commun au cours des interminables dialogues matinaux, bien que l'exécution s'opère chacun pour soi, avant la communication chacun pour l'autre. De ces échanges verbaux, nous avons le témoignage de Marcelle Braque : ... Les deux étaient là-haut et se parlaient sans cesse ! ... Braque confirme plus tard cette constatation. Ils parlaient de quoi ces deux-là ? Métier certainement, mais nous n'en saurons rien ; complices, ils avaient décidé ensemble après Les Demoiselles d'Avignon (8), fin 1907, de ne signer ni l'un ni l'autre au recto de leurs toiles. Et de ne rien dire. Ne rien dire : pas de redoublement du tableau, pas une parole qui, d'ailleurs, n'est pas apte à le faire. La peinture n'a pas de double. Elle est argument par elle-même. Le « sujet » est une imposture ou, au mieux, comme disait Cézanne, un « motif ». Le tableau doit se débrouiller tout seul dans ses rapports avec son regardeur, cela suppose sans doute un certain travail de la part du découvreur. Le regard sur une peinture est un échange de travail. C'est la source du plaisir esthétique. Quel sens a cet attelage qu'André Breton appelle ... la cordée héroïque... ?


La rupture avec le système figuratif issu de la Renaissance s'est effectuée en plusieurs étapes. Dans un premier temps impressionniste, la division de la touche porte un coup à l'axiome de la continuité de l'espace, c'est-à-dire de la matière et ouvre la porte à une radicalisation qui commence avec Cézanne. Ce n'est pas pour rien que Braque et Picasso s'en réclament. Introduisant une nouvelle géométrie, Les Demoiselles d'Avignon en avaient fini avec le romantisme tout en brisant les catégories

Extrait de la 23ème édition des Etudes Sorguaises "Jadis & aujourd'hui, recherches et récits" 2012

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1- Pol, Herman et Jean de Limbourg, trois frères peintres néerlandais du début du XVe siècle, travaillèrent, en 1402, pour Philippe II le Hardi, duc de Bourgogne. Ils entrèrent peu après dans la maison de Jean de Berry comme miniaturistes pour les Belles Heures du duc. De 1413 à 1416, soit jusqu'à l'année où tous les trois moururent, ils conçurent la plus grande partie des Très Riches Heures du duc de Berry.

2- Fouquet (1420-1480) peintre et enlumineur, portraitiste réputé, Jean Fouquet est aujourd'hui reconnu comme l'un des plus grands créateurs de son temps. Au confluent des influences flamandes et toscanes qui dominaient la peinture européenne de l'époque, son art renouvela profondément la peinture française du XVe siècle.

3- Jean-Baptiste Siméon Chardin (1699-1779). Ses thèmes picturaux tournaient d'abord autour du gibier, puis du simple objet. Dans les années 1730, il évolua vers la réalisation de scènes de genre qui auront assuré sa renommée auprès de la bourgeoisie (la Pourvoyeuse, 1739 ; le Bénédicité, 1740). Après un retour aux natures mortes, sa popularité croissait sans cesse. Logé au Louvre dès 1757, il reçut plusieurs commandes royales.

4- Jean-Baptiste Camille Corot naquit le 16 juillet 1796 à Paris et mourut Ville-d'Avray le 22 février 1875, il fut inhumé au cimetière du Père Lachaise. Corot parcourut sans relâche les provinces françaises à la recherche de paysages qu'il peignait. À partir des années 1850, la notoriété de Corot grandissait, et le public et les marchands commençaient à s'intéresser à lui. Pendant les dernières années de sa vie, Corot gagna de fortes sommes d'argent grâce à ses toiles qui étaient très demandées.

5- Le Gréco. Né en Crète en 1541, il arriva en Espagne en 1577. Il s'installa à Tolède où il mourut en 1614, ce qui signifie qu'une large part de son activité picturale se déroula pendant une des périodes de ce que l'on a appelé le « Siècle d'or espagnol », celle qui couvre les vingt dernières années du règne de Philippe II (né en 1527 et mort en 1598).

6- Francisco José de Goya y Lucientes, naquit à Fuendetodos, près de Saragosse, le 30 mars 1746 et mourut à Bordeaux le 16 avril 1828, il était peintre et graveur. Au cours de l'année 1810, pendant la campagne napoléonienne en Espagne, il commença à graver Les Désastres de la Guerre un réquisitoire féroce contre les exactions françaises. En 1824, fuyant l'absolutisme de Ferdinand VII, Goya s'établit à Bordeaux. Sa peinture eut une grande influence sur l'art français du XIXème siècle, du romantisme à l'impressionnisme.

7- Diego Rodriguez de Silva y Velàzquez naquit à Séville en 1599 et mourut en 1660 à Madrid. Dit Diégo Vélasquez en français. Il était un peintre espagnol. Peintre préféré du roi Philippe IV, il est considéré comme l'un des plus grands coloristes de tous les temps. Ses toiles (scène de genre, portraits de reines et infantes, nains de la cour, œuvres profanes ...) témoignent de sa virtuosité dans le traitement de l'espace et de la lumière.

8- Les Demoiselles d'Avignon est le dernier titre d'une peinture à l'huile sur toile, de très grand format (243,9 x 233,7 cm), réalisée à Paris par Pablo Picasso en 1907. Le tableau est considéré comme le point de départ du cubisme et comme l'un des tableaux les plus importants de l'histoire de la peinture en raison de la rupture stylistique et conceptuelle qu'il propose.