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Les dernières années de quelques usines familiales

USINE DITE DE LA GRANGE DES ROUES  
Le nom de cette usine rappelle certainement pas mal de souvenirs à certains vieux Sorguais, d'aucuns pour y avoir travaillé, d'autres pour être allés se baigner dans l'Ouvèze en aval du barrage construit bien avant 1914, et enfin pour certains pour y être allés taquiner le goujon sous les frais ombrages. Tout d'abord, vous êtes-vous posé la question : « Pourquoi le patronyme de « Grange des Roues » ?
J'ai toujours lieu de penser que l'usine, lors de son installation, avait été équipée de plusieurs grandes roues hydrauliques animées au fil de l'eau et pourvues, pour pouvoir étudier et utiliser l'énergie, de multiples renvois d'engrenages, de poulies, de transmissions, de courroies, de paliers dormants dans des niches etc...


Les propriétaires initiaux furent les moines de la confrérie des Célestins dépendant de l'ordre des Prémontrés (voir l'Etude sur les Cloches de Sorgues). Ceux-ci ont d'ailleurs laissé au quartier leur nom et, sur le milieu de leurs terres, une chapelle implantée dite de N.-D. de Beauvoir. Tout autour de cette chapelle existait un cimetière destiné à la mise en terre des moines convers qui, par leur labeur agricole, nourrissaient une partie de la confrérie vivant à Sorgues.
Dans les temps moins anciens, l'Ouvèze, grossie de la Sorgue à Bédarrides, a chanté longuement à travers un barrage, fort agréablement. Deux turbines cachées sous de vastes maçonneries grondaient de concert et accaparaient l'énergie de l'eau joyeuse pour traiter, moudre, broyer, ensacher ces fameux engrais vitalisant la terre. Après les engrais noirs, grâce à l'installation au Pontet de St Gobain, il fut élaboré des superphosphates. La grande ouverture de la chimie était arrivée avec des dents féroces.
Ce n'est point un secret de nos jours. Divers fabricants effectuent ces travaux, mais les petites usines dites « au fil de l'eau » ont disparu, mangées par la folie des hommes qui s'ingénient à vouloir construire pour fabriquer toujours plus et, bien sûr, à cadence de plus en plus rapide. Qu'arrive-t-il ? Le manque de pouvoir plus tard s'adapter en est la cause bien qu'en luttant et en utilisant des rajeunissements sporadiques. Mais l'âge des machines, celui des compagnons ou des cadres, a fait rendre l'âme à ce qui était, pour nous humains, une source de revenus non négligeables et un potentiel de travail. On est entré progressivement dans le diktat : produire, produire, de plus en plus, de moins en moins cher.

S'adapter journellement aux nouveaux moyens de production et, par là, s'infiltrer dans la vie nouvelle en tâchant de faire profiter la gent ouvrière des bienfaits de la technique : la surproduction se dresse alors. La sous-consommation est brandie et les griffes de l'hydre de nos jours attaquent toutes les formes de la société. Nos petites usines meurent dans un lit de chômage et dans l'oubli. Revenons à nos souvenirs. Ils sont enfermés dans le corps de l'usine toujours droite et défiant les jets d'ombre et de lumière à travers les fenêtres glauques privées de la plupart de leurs vitrages. Les ateliers de fabrication d'où s'exhalaient des odeurs caractéristiques quelquefois irritantes ont disparu. Les maçons mandés ont effacé en divers endroits les laideurs des pierres moussues. On a adapté, transformé, modifié. Pour vous permettre de mieux voir ces lieux, nous allons ensemble en faire le tour, comme ils se voyaient entre 1920 et 1945 époque d'épanouissement. Tout d'abord, vous arrivez en bout du chemin en empruntant une partie du tracé de la route Royale reliant Paris à Marseille utilisée à l'époque par des attelages. Je veux dire par là des diligences et leurs cochers, des rouliers et leurs limonières, des tombereaux et combien d'autres véhicules à deux ou quatre roues tractés par de puissants chevaux de trait. L'entrée est là, sur votre droite, avec un aspect rébarbatif et sinistre, barrée par un portail métallique peint en noir et garni en haut de gros picots défensifs acérés. Celui-ci ouvert pour vous, vous pénétrez par un sol en pente dans une assez grande cour durant qu'il grince en grippant sur sa crapaudine. Dès lors, sur votre gauche, sous un auvent, alignées, et le plus souvent prêtes au départ journalier, une série de charrettes à deux ridelles ou à limons attendent les percherons ou les boulonnais forts et lents. Passant devant ces charrettes inanimées, vous atteignez les bureaux dont les fenêtres trop petites dispensent peu de lumière à l'intérieur. Il y a là le bureau directorial, celui du comptable qui le partage avec la dactylo et, en face, celui du contremaître. Dans le prolongement de ce dernier bâtiment, séparés mais aussi entremêlés, des locaux pompeusement qualifiés de chaudronnerie et forge, mécanique et plomberie. Vous regardez, en curieux, cet ensemble qui n'a rien d'une suite moderne mais plutôt d'un mas doublé d'une meunerie. C'est le lieu le plus calme. Continuant votre promenade, avec l'oeil critique, vous arrivez au logement du contremaître savamment orné de deux platanes géants au tronc énorme, non sans être passé devant un portail en bois en plein cintre qui cache les écuries dont on entend les chevaux piaffer à l'intérieur. Paisiblement, deux ou trois superbes chevaux percherons gris pommelés attendent d'accomplir leur journée qui n'est pas toujours toute simple, en mâchonnant nonchalamment un fourrage à l'odeur envoûtante. Dans la lumière du soir qui filtre à travers les barres disjointes du portail, une poussière blonde monte du sol de l'écurie et les mouches volettent à qui mieux mieux dans ces rayons dorés. Ici, dans cette usine, une doctrine : les chevaux doivent être bien traités. Au cours des ans, si un animal était prêt à disparaître, il était gardé jusqu'à sa dernière heure dans sa partie d'écurie. Comme un vieux compagnon, il avait droit à la reconnaissance de l'usine et à son lit mortuaire avant d'être emmené par Tournesi l'équarrisseur. Quittons les écuries, regardons à droite. Pas mal de bâtiments vétustes furent consolidés vers 1950 époque d'une profonde modification. Une nouvelle cave fut installée pour élaborer les superphosphates. Les phosphates broyés finement étaient malaxés avec de l'acide sulfurique, voire des boues d'oléum. Allons-nous dévoiler les secrets de fabrication ? Que diable ! Ce n'est pas le but de ces souvenirs.
Si vous regardez à gauche, dans un semi-renfoncement, apparaît une autre cave roulante identique à la précédente et fonctionnant en parallèle. Qu'entendez-vous par cave ? Il s'agit en fait d'un gros tonneau construit avec des douelles très épaisses, monté sur un châssis roulant tracté à l'aide d'un câble par un électro-réducteur. Une porte à éclipse relevée montre le gâteau d'engrais en train de se concocter durant qu'un axe tournant, muni de râbles, le racle consciencieusement. Des élévateurs à godets débarrassent pour laisser la main aux ouvriers. Si vous êtes là, au décavage, vous en profitez pour absorber des vapeurs quelque peu irritantes mais sans danger. Dans la rosée du matin, par léger vent du nord, il n'est pas rare de percevoir au Pont de l'Ouvèze l'odeur caractéristique de cette chimie. Continuons donc notre visite, il y a encore des choses à voir.

Devant les bureaux existe un passage en dessous qui donne accès à une seconde cour toute résonnante du ronronnement plus ou moins grognon des pignons de la turbine principale. Nuit et jour, ce chant monotone berce l'usine. Pour agrémenter la cour, sous des appentis sont entreposés des monceaux de phosphates que le vent fait « mouliner » comme le sable du désert. Le bâtiment nord, certainement le plus ancien, possède un certain chic. Il répond à la forme des anciennes minoteries. C'est lui qui rappelle au visiteur l'époque aujourd'hui révolue des moines meuniers. Quelques platanes magnifiques prodiguent leur ombre salvatrice à une cave fixe insérée dans des murs très épais et servant à la composition des engrais noirs organiques. Il n'est pas rare de voir, autour des pieds de ces arbres, des montagnes de vieux cuirs composées de godillots déformés des soldats, de gants de manutention, des chutes de cuir et de combien d'autres résidus organiques. Dans une pièce sans porte, à travers certaines fenêtres vétustes, on peut voir une chaudière verticale dont le rôle est de fournir la vapeur nécessaire pour accélérer la digestion par l'acide sulfurique de ces vieux cuirs. Cette chaudière dite « Field » mange, quant à elle, des briquettes de Rochebelle convenablement stockées à proximité. Et puis, un peu partout, accrochés aux murs, surplombant une citerne passée au goudron, des tubes décrivent des courbes plus ou moins savantes, pour ne pas dire biscornues. En fer, en plomb, même en plastique ou en caoutchouc, ils sont agrippés comme des lianes.
Vous voyez, petit à petit, nous avons fait le tour. Il nous reste l'intérieur à voir, là où s'en vont le 6-8-10, le 8-8-12, dénominations qui n'instruisent guère le commun des mortels. Pour fabriquer ces produits aux noms rébarbatifs, il fallait de l'énergie. Les turbines installées en remplacement des roues trop lentes étaient là pour ça. Je ne vais point vous parler technique, des pignons avec alluchons en chêne vert. Pour certaines réalisations, vous me prendriez pour un hâbleur. Et pourtant Comme disait Galilée devant son tribunal : « Et pourtant, elle tourne » en parlant de la Terre. Je suis affirmatif, cela tournait.
Il y eut plus tard, accouplé en parallèle, un moteur diesel deux temps car les irrégularités de débit de l'Ouvèze étaient à craindre. Ce moteur, qui développait une force brutale de plus de 100 kw, eut la bonne idée de démarrer un jour en sens inverse et, comme de juste, de s'emballer. Grâce au sang-froid et à la hardiesse du contremaître, il n'y eut pas de victime mais cet engin capricieux ne fut plus confié à n'importe qui, la leçon était suffisante. Les moines avaient certainement intercédé auprès de Dieu le Père pour qu'il n'y ait pas d'accident dans leur demeure.
Il y avait une autre turbine, beaucoup plus petite, d'un modèle ancien. Elle fut remplacée par une autre du même type, mais plus moderne, et directement attelée à un broyeur à phosphates qui utilisait toute sa puissance. Cet ensemble, installé sous l'occupation, possède sa petite histoire. Je vous la baille. Le broyeur de marque "Poitemill" était fabriqué en zone occupée, quelque part en Belgique. Les autorités d'occupation interdisaient tout courrier entre zones occupée et non occupée, sauf si on pouvait lire la correspondance échangée. Pour cela, les anciens s'en rappellent, on utilisait des cartes postales spéciales fournies par les P.T.T. Les plans furent établis au 1/100. Ce furent plusieurs miniatures qui partirent et, grâce à l'habileté et la ténacité de tous, l'ensemble fut monté sans ennuis. Du local de manoeuvre de cette turbine, on avait une vue complète sur le barrage construit en 1806. Les vannes pouvaient être, à l'origine, manoeuvrées à l'aide de manivelles et de vis. Mais les colères de l'Ouvèze et du temps apportèrent, à diverses reprises, des arbres gênant les manoeuvres et amoncelant des quantités considérables de galets. Une certaine année, pour sauvegarder le barrage, il fut même utilisé le déblayage à l'explosif Mais les années ont passé et la vétusté du barrage était telle qu'il fallut penser à s'en séparer. En outre, le déversoir avait fini par se ronger par en dessous à tel point que certains nageurs expérimentés prenaient plaisir à aller respirer dans la poche d'air qui s'était établie au cours des décennies. A la demande de la D.D.E, de la D.D.A, du service du Rhône, il fut détruit en 1990 (?)..

Il faut dire aussi qu'il y eut, au cours des ans, plusieurs noyades accidentelles causées par hydrocution, l'eau de la Sorgue étant très fraîche et alimentant seule en été le cours de l'Ouvèze.
Et maintenant, tout cet ensemble de machines en mouvement a fini son oeuvre ! Les compagnons de l'époque remplissaient à la pelle des sacs en papier qui, une fois attachés, étaient, à l'aide de « diables », soit entreposés momentanément soit rangés sur les charrettes limonières et dirigés sur la gare. Quelquefois un camion vétéran de la guerre de 1914 participait aux expéditions. Il fallait voir cet engin : c'était un appareil « US LIBERTY », constructeur Nasch-Quad, avec benne actionnée par des câbles. L'essieu avant était sur pneumatiques, l'essieu arrière, quant à lui, était sur caoutchouc plein Bergougnian. Les Américains n'avaient pas plaint la marchandise. Construit pour transporter 5 tonnes, il en portait allègrement 12. En 1942, il fut équipé d'un gazogène et rendit encore à l'usine d'inestimables services jusqu'au jour où, au Pont de l'Ouvèze, il créa un grave accident. N'étant pas mort au feu en 14-18, il mourut du feu du chalumeau en 39/45.
Et, me direz vous : Vous souvenez- vous des compagnons qui travaillèrent dans ces lieux ? - Oui en grande partie, mais pas de tous. Tout d'abord, il y eut les frères Michel : Charles, Gaston qui fut maire de Sorgues auquel succéda à la direction de l'Usine Emile Michel, fils de Charles. L'Usine fut rachetée par Agricola Engrais au Pontet, et les années passèrent. Dans les temps anciens, ces messieurs furent aidés par des contremaîtres. Le dernier en date fut M. ZINS qui eut ce titre durant 28 ans et devint, dans sa vieillesse, un des doyens des anciens combattants de Sorgues. Saluons au passage le souvenir de ces anciens dont les noms reviennent à notre mémoire: Nicolas, Gérard, Duclos, Chaix, Desseinge Joseph, Bonzi, Douzon (57 ans de présence, dit « Lou singe »), etc, sans oublier les demoiselles du bureau et le comptable Sylvestre, dit Guguste, et tant d'autres qui entendirent, dans la froideur du mistral hivernal, sonner la cloche annonçant la reprise ou la cessation du travail. Ah ! Si les murs et les roues avaient pu parler, je vous en aurais dit beaucoup plus. Après le départ des moines, on traita, comme il se fit à l'époque, la garance. Ce fut une aubaine pour notre région. Hélas, cela ne dura pas. Alors on traita, en partie sud, la terre à foulon pour le traitement de la laine. Un incendie détruisit toute cette partie, je crois, en 1914. Ce serait un certain M. Aric qui vendit son usine aux frères Michel.
Voilà où les roues en chantant dans l'Ouvèze nous ont menés.

Buvard imprimé distribué aux écoliers

(Coll. Jean-Louis Régnier)

AUTRES USINES D'ENGRAIS  
Une usine d'engrais survécut bien quelques années après 1920 : celle de M. MEILLON. Elle était située là où sont érigées la salle des fêtes et la cantine. Elle ne fabriquait que des engrais noirs organiques. La force motrice était fournie par l'eau de la Sorgue actionnant une turbine à roue horizontale de puissance 40 cv. L'ensemble avait été rénové lors de l'avènement, à la tête de la direction, de M. RASSIS.
La production était assez faible et le nombre de compagnons pouvait être évalué à sept ou huit. Electrifié et régulé, l'ensemble était cependant rentable. Les circonstances de succession n'ont pas permis de survivre à la concurrence acharnée qui se faisait entre les gros producteurs. L'ensemble a été racheté par la mairie qui y a créé les piscines, la salle des Fêtes avec parking, la cuisine de la cantine et aménagé le parc. Le visage de Sorgues dans ce quartier a été profondément modifié, les anciens seuls s'en souviennent.
De l'autre côté de la route de Vedène et à peu de distance de l'usine Meillon, il y avait l'Usine Santet Frères, Albert et Agenor, dont les bâtiments furent vendus à Alès FROGES et Camargue alias Pechiney et une partie rétrocédée au Syndicat Agricole.
Le mot usine ne convient pas, il s'agissait plutôt de dépôt warrantage qui n'employait que des manoeuvres hormis les gens des bureaux. Cinq à six compagnons poussaient des traîneaux, vidaient ou chargeaient des wagons, manoeuvraient les célèbres "40 hommes, 8 chevaux en long" qui ont emporté vers des pays inconnus tant de nos êtres chers qui ne sont jamais revenus. La route a tué le fer, la vie s'est profondément modifiée. Souvenons-nous toutefois de l'aspect des choses d'autrefois qui ont aidé nos parents à vivre. 

- ler rang du haut de gauche à droite : 1 - Langlois épouse GONNIN - 2 - Le repasseur à la presse - 3 et 4 les époux GUÉRIN Frédéric, patrons - 5 - LEYDIER Isabelle
- 2ème rang : 1 - inconnue - 2 - Mme RAVIER - 3 - GONNET Isabelle (la bon gueu) - 4 - CORRÉARD Marie-Thérèse - 5 - RAVEYRE Thérèse épouse SOMNIER.
- 3ème rang : 1 - inconnue - 2 - GUICHARD Marguerite 3 - PERRIN Lucie - 4 - SIMON Louise - 5 LAMBERT Julienne - 6 BONNEFOY Rosette. 

 

 

Raymond CHABERT 

Extrait de la 8ème édition des Etudes Sorguaises "Travailler et se distraire à Sorgues dans la 1ère moitié du XXème siècle" 1995