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Neuf Sorguais guillotinés !

La crainte de voir se terminer le « moment » révolutionnaire par une double menace : aristocratique, d'une part et l'invasion de la France par des troupes étrangères,d'autre part, a justifié le recours à la violence conçue comme un moyen de salut public au nom de la « République une et indivisible ».

Le Gouvernement de l'an II, dont Saint-Just, Robespierre, Billaud-Varennes ou Collot d'Herbois en furent les membres principaux, avait instauré la Terreur qui était associée à la vertu, pour purger la Nation de ses éléments indésirables, c'est-à-dire les « dantonistes », partisans d'une inflexion du cours de la Révolution, les « hébertistes » voulant établir une démocratie directe et les « contre-révolutionnaires » qui, eux, bafouèrent l'idéal révolutionnaire pour un retour à l'ordre ancien. La guillotine fut utilisée comme « protectrice des patriotes » pour réaliser l' « effroi des aristocrates » et pour « délivrer » la Nation de ses « ennemis », par conséquent pour extirper toutes volontés individuelles qui s'opposeraient à la volonté générale définie par la Révolution.

Le péril contre-révolutionnaire a touché le Vaucluse. En témoigne l'action des fédéralistes marseillais, occupant Avignon, qui vinrent à Sorgues où ils furent accueillis comme des sauveurs ; leurs premières mesures furent de fermer les clubs populaires, ce qui obligea les patriotes à fuir ou à se cacher. La crainte d'une contagion contre-révolutionnaire a suscité l'inquiétude du Comité de salut public : celui-ci nomma le représentant du peuple, Maignet, afin d'installer une Commission située à Orange qui avait « pour but de pratiquer une justice prompte et sévère à l'encontre des scélérats qui, par divers moyens ont tenté de perdre le Midi ». Maignet fut choisi pour diriger cette « opération » en raison de son « zèle », notamment lors des massacres de Bédoin, qui donnait satisfaction au Comité.

Cette Commission populaire était composée de cinq membres: Fauvetti, juré au Tribunal Révolutionnaire, Meilleret, venant du Département de Drôme, Roman-Fonrosa, Président de l'administration du District de Die, Fernex, juge du Tribunal de « Commune-Affranchie » (Lyon) et Ragot, menuisier, venant de « Commune-Affranchie ». Le citoyen Maignet était chargé d'instituer cette Commission. Leur mission était de juger les ennemis de la Révolution trouvés dans les pays environnants et particulièrement dans les départements de Vaucluse et des Bouches-du-Rhône: les ennemis étant ceux qui ne suivaient pas la marche de la Révolution ou cherchaient à la contrarier, par conséquent, ceux qui nuisaient à l'affermissement de la République. La peine due à ce crime était la mort; la preuve requise pour la condamnation était la constitution de « tous les renseignements de quelque nature qu'ils soient », donc il était prôné ce que Maignet a appelé la « sainte dénonciation », ces renseignements devaient convaincre « un homme raisonnable et ami de la liberté ».

Le jugement de la Commission populaire établie à Orange avait porté neuf Sorguais à la peine de mort :

- Benoît Théodore Guigue, 31 ans, cordonnier, fut accusé d' « attentats contre la sûreté et la tranquillité publique, il a pris les armes pour les Marseillais fédéralistes, est devenu leur complice, a partagé tous leurs crimes. »

- Chérubin Tassy, âgé de 64 ans, cultivateur, fut accusé d'être « l'ennemi de la République et de la liberté au moment où le fédéralisme menaçait la révolution d'une destruction prochaine. On l'a vu courir en armes les rues de Sorgues, tenir les propos les plus indécents sur la représentation nationale. »

- Augustin Avi, âgé de 26 ans, journalier, fut accusé d'être « l'ennemi de la République et de la liberté, surtout dans les crises violentes qui ont agité la France, il a manifesté de la haine pour la révolution en Juillet 1793, il a fait avec les aristocrates de Sorgues des fréquentes patrouilles en armes, il a été un des plus acharnés au désarmement des patriotes. »

- Pierre Basile Guigues, cultivateur, âgé de 32 ans, fut accusé de ressentir de la « haine pour la liberté, il est l'ennemi du peuple et de la tranquillité, il a participé au désarmement des patriotes. »

- Jean-Baptiste Bédoin, âgé de 36 ans, fut accusé d'avoir « servi la contre-révolution, il a commis des excès à l'égard des patriotes, il a loué les principes des Marseillais rebelles. »

- André Légier, âgé de 58 ans, baron de Monfort, ex-capitaine viguier fut accusé d' « être le plus dangereux des ennemis que la chose publique eut à redouter dans la commune de Sorgues; il a voulu dissoudre la Représentation Nationale, a allumé la guerre civile et trompé le peuple. »

- Jean-Baptiste Bourdy, âgé de 45 ans , propriétaire, fut accusé d'être « un de ceux qui désarmèrent, vexèrent et battirent les patriotes. »

- Pierre Pons, âgé de 44 ans, cultivateur, fut accusé d' avoir pris « le parti de la tyrannie et de l'aristocratie, il est le complice des crimes des Marseillais rebelles. »

- Etienne Léonard, âgé de 52 ans, foulonnier, fut accusé d'avoir été « de tout temps aristocrate, par conséquent ennemi de la révolution et de la liberté; il a été le complice des Marseillais. »

Ils furent mis à mort sur la place de la Commune, appelée Justice. Leurs biens ont été confisqués au profit de la République, en vertu de la loi du 10 mars 1793 : « les biens de ceux qui seront condamnés à la peine de mort seront acquis à la République. ».

Trois Sorguais échappèrent à la guillotine : Jean-Pierre Moutte, André Simon et Blaise Roux. Ils eurent des peines de détention.

Rémi Thomas

 


 

SOURCES

- DESVERGNES LOUIS, Histoire de Sorgues : Pont-de-Sorgues, résidence des papes, Imp. Rullière-Libecco, Avignon, 1978.

- MOULINAS René, Histoire de la révolution d'Avignon, Ed. Aubanel, Avignon,1986.

- Les 332 victimes de la Commission populaire d'Orange en 1794, d'après les documents officiels par l'abbé Bonnel, Carpentras, Paul Tourette, 1888. Jugement de la commission populaire établie à Orange, qui condamne à la peine de mort Benoit-Théodore Guigues... Bibliothèque Ceccano.

- Lettre de Paris, le 22 floréal an II de la République une et indivisible, du Comité de salut public à Maignet. Bibliothèque Ceccano.

- Extrait des registres du Comité de salut public de la Convention nationale. Bibliothèque Ceccano