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Itinéraire de Marius Chastel

Nous devons la retranscription ci-dessous au travail minutieux de notre ami André BRUN. Le décryptage des textes était rendu difficile : avec le temps, l'écriture au crayon à mine de plomb s'était un peu effacée, de plus, les signes graphiques étaient minuscules, c'est à l'aide d'une loupe et avec beaucoup de patience qu'il a réussi à retranscrire le document ci-dessous.

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1914

PREMIER CARNET

1914 - Carnet de mémoire acheté le 29 octobre 1914 à Villotte devant St Milhiel.

 

Le 14 novembre,

départ de Fresnes à 8 heures du matin. Avec un grand regret des 4 belles journées que nous venons d'y passer et, pour compléter les marches, il pleut encore. Nous gagnons les bois d'Apremont entre St Milhiel et les Paroches. Nous arrivons à midi et nous nous installons dans les cahutes faites exprès pour y passer quelques jours. Enfin, nous sommes encore dans le pastis ! Nous partons à 5 heures pour aller occuper les tranchées en première ligne. Il fait une nuit noire et froide, nous marchons à la file indienne, quand dans un détour, la colonne est coupée : force est d'attendre, couchés dans l'herbe mouillée et les balles nous arrivent en abondance. Enfin, au bout d'une heure il nous arrive un agent de liaison et nous regagnons une tranchée comme je n'en avais jamais vu : 30 centimètres de profondeur. Il nous arrive des balles par devant, par-derrière. Enfin, heureusement, sans nous atteindre ! La pluie tombe.

15 novembre 1914.

Avons passé une mauvaise nuit ainsi que la journée, j'ai resté 24 heures à genoux avec la pluie et un froid terrible. Il y a, à 150 mètres de notre tranchée, au moins 100 morts qui ne sont pas encore enterrés, ce sont des choses bien tristes à voir. Enfin, nous retournons aux cahutes, mouillés comme des rats et, comme souper, nous avons de la soupe froide et un peu de café pas chaud. Nous couchons dans nos couvre-pieds tout mouillés. Pour ma part, je grelotte comme un chien et on s'endort, brisé par la fatigue mais, hélas, pas pour longtemps !

Le 16 novembre 1914, sommes réveillés à 2 heures du matin et, coûte que coûte, il faut marcher, car sommes étonnés de ce réveil matinal, surtout avec les 24 heures que nous venons de faire. Enfin, nous partons à 3 heures, sans café bien entendu, et allons dans une carrière à 200 mètres en arrière des tranchées et passons le reste de la nuit abrité là dedans, on nous apporte le café à 8 heures du matin et, forcément, il est gelé, car les cantines sont à 3 kilomètres. Enfin, nous sommes bien contents, car nous n'avons rien touché que des conserves et du pain et pas d'eau. Nous passons la journée comme hier et, le soir, je commence d'attaquer mes vivres de réserve. Il faut dire qu'on mange très peu, la fatigue et les combats de la journée nous enlèvent une partie de l'appétit. Notre capitaine annonce que le bombardement de Jubécourt est pour 2 heures du soir, mais que nous sommes retardés et de ne pas s'inquiéter. C'est ce qui arrive à 2 heures moins le quart. Les artilleurs n'ont pas pu attendre l'heure militaire, ils ont brûlé d'un quart d'heure, enfin ça commence. De ma vie je n'avais entendu un pareil vacarme, nous avons une butte au-dessus de nous, je monte voir ce qui se passe, on voit des maisons entières s'écrouler, mais je n'y reste pas longtemps, car l'ennemi commence à riposter. Je m'enferme dans une cahute bien abritée derrière les rochers et le bombardement continue sur les tranchées ennemies jusqu'à 4 heures. D'après les renseignements, l'artillerie française a lancé 12000 obus. Enfin, vers 5 heures, tout rentre dans le calme, à part quelques coups de fusil échangés d'une tranchée à l'autre. À présent c'est au tour de l'infanterie d'attaquer les tranchées à 2 heures du matin et, comme nous sommes de réserve, nous restons encore dans les cahutes, mais pas pour longtemps. Voici ce qui arrive : un commandant du 40e régiment de Nîmes arrive en tête du 2e et trouve cela extraordinaire que nous soyons là et il fait appeler. Le capitaine, homme juste et de sang froid, le capitaine se présente et le commandant lui ordonne de partir avec notre compagnie que notre place n'est pas là, mais devant les tranchées allemandes et à la baïonnette, que lui et ses 2èmes de réserve nous précèdent dans notre mouvement. Seulement, notre père ne l'entend pas de cette oreille et, après un moment assez long nous partons dans une de nos tranchées, et en même temps, il envoie le capitaine Oral du Bois chercher des ordres à notre colonel et passons la nuit comme ça dans l'attente des ordres.

16 novembre 1914

Le lendemain, nous apprenons que le 40e régiment a échoué dans son attaque. Quand les hommes sont arrivés aux tranchées ennemies, il y avait comme gradé un sous-lieutenant, mais pas seulement un sergent, je dis alors d'après les hommes qui étaient présents. Puis comme les tranchées étaient vides, ils n'ont pas trop eu de peine. Mais à leur retour ils ont été zigouillés, et notre capitaine a eu mille fois raison d'attendre de nouveaux ordres, car nous étions bien de réserve et, quand nous voulons occuper nos tranchées, nous trouvons les 40 dedans, ça fait que nous retournons passer la nuit dans la carrière.

17 novembre 1914

Notre artillerie tire une partie de la journée sur les tranchées ennemies lui causant de grands ravages et, le soir, il y a encore attaque toujours par le 40ème et, cette fois, les Allemands n'étaient pas dans les tranchées, mais, ruse de guerre, par côté. Ceci fait que notre 40ème s'est trouvé entre 2 feux et a eu du mal ainsi que 2 compagnies du 58ème R.I qui soutenaient l'attaque. Il y a la lère et une partie de l'autre prisonnière et de nombreux blessés et quelques tués. On tente une contre-attaque, mais sans réussir, car l'ennemi est très bien retranché.

18 novembre 1914

Nous quittons la carrière à 8 heures du matin pour venir nous abriter dans nos cahutes primitives, nous touchons 1 sardine par homme et 1 quart de pain et une corvée d'eau, hélas, s'établit. Nous touchons 1 bidon d'eau claire et, de là, nous montons aux tranchées de 2e ligne, il fait très froid. Le lendemain matin, mon bidon est gelé, dire qu'il ne fait pas chaud et que si ça continue nous aurons beaucoup de malades. Nous nous reposons un peu cette nuit, car, quoiqu'habillés, nous nous couchons, hélas, car depuis 4 jours nous n'avons pas dormi.

19 novembre 1914

Nous avons passé une nuit assez bonne quoique couchés dans l'eau, mais enfin, à notre réveil, Marmillot, Delaye et moi qui sommes dans la même cahute, nous nous empressons de nettoyer l'écurie et creusons de nouveau pour retrouver le sec car c'est une pierre blanche comme de la craie. Une fois creusée, nous allons chercher des branches comme matelas, c'est un peu ça, enfin nous sommes au propre et c'est déjà beaucoup. Dans la journée, le beau Phébus nous accorde quelques rayons, nous en profitons pour faire sécher les couvre-pieds qui sont trempés depuis 5 jours. En arrière de nos tranchées, il y avait un canon de 75 et son caisson, il faudrait voir ça ! Les canons ennemis en tirant dessus ont labouré la forêt, les arbres sont déracinés, le canon a une roue enlevée et le caisson est détruit. À 150 m de là, il y a un obus ennemi qui n'a pas éclaté, c'est un 220, il doit peser au moins 120 kilos, il mesure 80cm de long, et je vous assure que ce n'est pas étonnant qu'un engin comme ça fasse du mal. Malheureusement, il y a eu des victimes, 3 hommes de liaison ont péri dont deux sont enterrés et le troisième est assis, plutôt renversé, en arrière il est tout nettoyé, il ne lui reste plus que les quatre membres et encore la jambe gauche est brisée, l'os sort de 8 centimètres. Dans une cahute, il y a 3 blessés, ils sont là depuis 18 heures ; grièvement blessés, ils ne peuvent marcher et les pauvres vous tirent les larmes des yeux. Je ne sais quand ce sera la fin, on ne s'imagine pas les souffrances et les privations que nous endurons et je m'en rappellerai longtemps de ces actes de barbarie auxquels les peuples se sont livrés. Comme nourriture, aujourd'hui nous avons mangé à quatre collègues 1 boîte de sardines et 2 tranches de saucisson avec une gousse d'ail que nous avions gardées et vin du « château la pompe » que nous bien contents de boire, voilà la journée du 19 novembre !

20 novembre 1914

Sommes toujours dans nos cahutes et heureusement pour nous, car il fait un froid très vif et nos bidons sont tous gelés. On nous monte le café à 8 heures du matin avec, cette fois, 2 bidons de vin et un morceau de jambon cuit avec notre moitié de pain que nous entamons à belles dents car, jusqu'au soir 3 heures nous n'avons plus rien. À cette heure on nous monte le pot-au-feu et un ragoût de riz qui, ma foi, sont très bons et un peu chauds. Toute la journée, sans discontinuer, on entend la canonnade, mais le soir, à 5 heures, la fusillade se met de la partie à notre droite et continue jusqu'à 2 heures du matin avec un peu d'accalmie. Nous nous demandons ce qui va se passer de ce côté, c'est la suite de la grande bataille qui se poursuit depuis le 15. On bombarde le village de Chauvoncourt, nous saurons le résultat dans 4 ou 5 jours, je crois.

Samedi 21 novembre 1914

La canonnade s'est un peu apaisée dans la matinée et le soleil donne un peu, ce qui nous met la joie dans l'âme. Nous faisons un feu avec un petit peu de bois dans une mauvaise gamelle pour nous réchauffer un petit peu, c'était défendu d'éclairer seulement une allumette et le soir, vers les 5 heures, le lieutenant nous le fait éteindre séance tenante. Le reste de la journée se passe sans incident que je sache, mais dans la nuit la canonnade redouble d'intensité et la fusillade également, mais toujours à notre droite. On a annoncé, sous toute réserve, que Guericolas a été tué devant l'ennemi le 28 octobre, également la mort de Renoyer, gendre Cartoux, tué aussi devant l'ennemi et ensuite je reconnais Tarmaillon Emile qui me dit que mon frère Emile l'a chargé de me dire qu'il était blessé par un éclat de shrapnel à la cuisse, blessure sans gravité heureusement.

Dimanche 22 novembre 1914

Sommes relevés des tranchées par le 40ème régiment à 4 heures du soir ; toute la journée, les canons n'ont cessé de tonner, les positions restent les mêmes, nous traversons la forêt d'Apremont pendant 3 heures de marche, dans les sentiers que la gelée a rendu presque impraticables, nous avons beaucoup de peine à en sortir, enfin nous arrivons à Rupt et, de Rupt, nous allons cantonner à Villotte. À 9 heures 1/2 du soir, prenons 1 quart de café chaud et nous nous couchons, rapidement cette fois dans la paille.

Lundi 23 novembre 1914

Départ encore de Villotte à 11 heures du matin, nous passons à Ville, Nicey, Pierrefitte, nous laissons à notre droite Courouvre et à gauche Longchamps et arrivons à 4 heures du soir à Neuville-en-Verdunois où nous sommes cantonnés toute la 5ème dans une seule remise. Je reçois un colis de ma femme.

Le 24 novembre mardi 1914

Nous couchons à Neuville et, le matin, à ma grande stupéfaction, je vois que la neige tombe, c'est la première fois de la saison.

Mercredi 25 novembre 1914

Nous couchons encore à Neuville, je bois du café au lait, on nous annonce le départ pour 10 heures du matin et, en effet, nous partons à l'heure exacte pour aller cantonner à 16 kms au village dit Lemmes, nous passons à Issancourt, Heippes, Souilly, et arrivons à Lemmes à 4 heures du soir, mouillés et gelés par la neige, enfin serons bien couchés, c'est le principal !

Jeudi 26 novembre 1914

Couchons à Lemmes sommes bien reposés, la neige a cessé de tomber mais le temps est brumeux. Allons faire un tour dans le village qui, en somme, est comme tous les autres, le fumier est toujours devant les portes. Nous avons revu d'armes à 3 heures et rassemblement par lettre alphabétique, et la journée est terminée. Les pieds me font grand mal, on dirait qu'on me pique avec des aiguilles.

Vendredi 27 novembre

Après avoir passé une bonne nuit, j'ai moins souffert des pieds, nous avons exercices à 8 heures du matin : exercices d'ensemble dans un terrain très mou. Au bout de 2 heures nous rentrons et ce n'est pas trop tôt.

Le 28 novembre 1914 samedi

Toujours à Lemmes, temps brumeux, pas de soleil, en un mot c'est languissant surtout que je n'ai pas reçu de tes nouvelles, ma chérie, depuis le 22. J'ai un noir terrible et, si ce n'était pas l'espoir de retour, je t'assure que je ne vivrais pas encore 24 heures. Je prends patience en attendant que ce grand jour arrive, je vous embrasserai de tout mon coeur, alors je crois que je reviendrais à la vie. Nous allons à l'exercice à midi et entrons à 3 heures, les pieds me font toujours mal. 

1914 dimanche 29 novembre

Toujours à Lemmes il y a une messe pour les militaires à 10 heures du matin, suis occupé à faire mon courrier, ça fait que je n'y assiste pas à mon grand regret car il y avait encore les 2 amateurs du 58ème qui ont chanté, et la messe s'est terminée, par un chant en Provençal. Enfin à 1 heure de l'après-midi, nous allons dans le bois voisin pour y construire des claies à mettre dans les tranchées pour parer l'humidité et rentrons à 4 heures. En arrivant, on me donne un colis que ma soeur m'a expédié d'Avignon.

Lundi 30 novembre 1914, Saint André

Toujours à Lemmes, je suis de garde dans le pays jusqu'à demain 1er décembre, il pleut encore. Je reçois un colis de mon frère Pierre qui contient 1 pipe, 7 paquets de tabacs, cartes et chocolat en tablette. Nous avons une revue par le général Leman qui nous félicite pour la propreté des armes.

Mardi 1er décembre 1914

Descendons à la garde à 8 heures du matin et avons exercice à midi 1/2, rentrons à 3 heures. En arrivant, je vais laver mon linge que j'ai changé de la tête au pied. Je reçois un colis de ma femme ainsi que 5 lettres dont 1 de Mme Defour ma patronne.

Mercredi 2 décembre 1914

Toujours à Lemmes, repos le matin et exercice l'après-midi comme d'habitude. Je souffre toujours des pieds.

Jeudi 3 décembre 1914

Ce matin à 9 heures, on nous vaccine contre la typhoïde et avons repos toute la journée. J'écris à mon beau-père à Vedène, pluie toute la journée. Je reçois des mauvaises nouvelles sur la santé de notre pauvre mère, je ne dors pas de toute la nuit.

4 décembre 1914 vendredi

Nous avons eu repos aujourd'hui, c'est-à-dire que nous n'avons pas été à l'exercice, le temps est passablement beau, je n'ai pas reçu de nouvelles d'aucune part.

Le 5 décembre 1914, samedi

Toujours à Lemmes, repos le matin et exercice à 11 heures, pour retourner à la pluie pour changer !

Le 6 décembre samedi

Départ de Lemmes à 1 heure de l'après-midi, passons à Vadelaincourt situé à 2 km de là, traversons le bois de la Cotte et arrivons à Julvécourt à 3 heures 1/2 de l'après-midi où nous sommes cantonnés pour quelques jours.

Le 7 décembre 1914 lundi

Toujours à Julvécourt, allons à l'exercice à midi et rentrons à 3 heures, mangeons la salade des champs avec un bon plat de haricots au jus de bœuf mais, comme dessert, je suis très mal servi, on m'apporte 2 lettres de mon épouse du 29 et l'autre du 30 m'annonçant la terrible nouvelle qui me frappe : la mort de ma pauvre mère décédée le 20 novembre dernier, ça me porte un coup terrible.

Le 8 décembre 1914, mardi

Toujours à Julvécourt, la compagnie étant de jour, nous avons repos absolu, je languis beaucoup et j'ai le noir.

Le 9 décembre 1914 mercredi.

Idem, nous avons rassemblement des 2 bataillons qui sont ici. A 1h 1/2 de l'après-midi, à l'est du village, sur un champ de bataille du mois de septembre que beaucoup des nôtres ont arrosé de leur sang , sont décorés 2 sous-officiers du régiment de la médaille militaire pour faits d'armes dans les combats du 16 et 17 novembre devant Saint Mihiel et après une petite allocution du commandant nous rentrons dans notre cantonnement. Tout de suite un concert nous est donné par notre musique, ça ne me rend pas gai, au contraire ça m'attriste.

Le 10 décembre jeudi.

Toujours à Julvécourt, départ à 10 heures pour l'exercice et retour à 4 heures. Pas de nouvelles d'Avignon.

Le 11 décembre 1914 vendredi.

Idem, exercice à midi, retour à 4 heures, reçois une carte de ma moitié avec une de Mr Béraud André.

Le 12-12-14 samedi.

Repos aujourd'hui, je vais visiter les champs de bataille. Il y a des tranchées ennemies comblées en partie, on dirait qu'on a enterré des morts, on aperçoit quelques rares casques ainsi que des équipements français. L'après-midi, on nous vaccine contre la typhoïde je ne sens rien sur le coup mais, 2 heures après, j'ai le bras droit paralysé. Enfin nous soupons avec une bonne salade des champs et je me couche de suite. Reçois 2 cartes de mon épouse.

Le 13-12-14 dimanche.

J'ai passé une mauvaise nuit, je n'ai pas fermé ça m'a fait beaucoup plus de mal que la première fois, je sens le côté droit paralysé et c'est à grand-peine si je peux écrire à ma chère moitié

Le 14-12-1914 lundi.

Toujours à Julvécourt, avons repos pour les hommes vaccinés, je reçois un colis du camarade Abel Garcin qui contient 3 paquets de tabac, 2 tablettes de chocolat, dattes, 1 papier à cigarette, 3 cigares de 10 et 1/4 de petit beurre, ça m'a causé un très grand plaisir, car pour un camarade, c'est un beau geste. On nous annonce le départ pour demain 8 heures du matin.

Mardi le 15-12-1914.

Départ de Julvécourt à 7 heures du matin, pour changer nous avons la pluie, passons à Rampont, village qui a souffert du bombardement et principalement les maisons qui bordent la route. Sur ce parcours nous trouvons beaucoup de harnachement cartouchières, musettes, bidons, képis etc. Ensuite nous passons à Jouy-en-Argonne devant Dombasle où il y a un dépôt de malades, marchons toujours et arrivons dans le camp retranché de Verdun. Nombreux fils de fer barbelés et nombreuses pièces à feu sur une crête, joli coup d'oeil en bas je trouve le village de Sivry-la-Perche, enfin nous arrivons à Fromeréville où nous cantonnons buvons 1/4 de café et nous nous couchons.

Mercredi 16 décembre 1914

Repos, nous allons au rapport à 7 heures 1/2, nous apprenons que deux généraux doivent venir passer une revue, nous nous employons à nettoyer le cantonnement, les effets et armes.

Le 17 décembre 1914 jeudi.

Toujours à Fromeréville au repos. Le soir, en sortant par la porte de derrière du cantonnement, nous voyons très bien les projecteurs des forts qui fouillent l'horizon.

Le 18 décembre 1914 vendredi.

Repos le matin. À midi allons au bois couper des piquets pour fixer les fils de fer pour défendre les tranchées. Nous sommes en sûreté à cet endroit, nous voyons les forts et retranchements fortifiés, retournons à 2 heures pour prendre la garde aux Issul.

Le 19 décembre 1914 samedi.

Départ de Fromeréville à 10 heures du soir, dans la nuit de vendredi à samedi et, pour changer, nous avons la pluie qui nous fait la visite. Passons à Béthelainville, Lunnéville-sur-Verdun, et Cumières-sur-Meuse. De là nous sommes dirigés dans le bois des Corbeaux distant de 1500 mètres de Cumières, nous sommes exténués, c'est 5 heures du matin, il y a exactement 7 heures que nous sommes partis de Fromeréville avec la pluie. Les routes qui longent la Meuse sont en partie détruites et, vu le mauvais temps, nous vivrons sans poses. Enfin, arrivés au bois, nous sommes obligés d'attendre faute de place, en un mot c'est encore une mauvaise journée et j'en garderai un souvenir ineffaçable. Nous prenons une goutte de café vers midi et attendons d'être placés dans des cahutes en 2ème ligne.

Le 20 décembre 1914 dimanche.

Sommes dans une grande cahute dans laquelle nous pouvons faire du feu et faire chauffer les aliments qu'on nous apporte de Cumières, on nous lit le rapport nous annonçant une attaque générale du 15ème corps appuyé par le 5ème corps et la 63 ème division. A midi 1/4, l'artillerie commence de, tous les côtés ça tombe, nous avons 2 batteries de 75 à 80 mètres en arrière et nous avons également le village de Cumières en arrière et à droite dans lequel se trouvent 2 wagons blindés avec des pièces de marine « dits 305 ». On nous assure que c'est pour l'attaque de Saint Mihiel car ça dure jusqu'à la nuit. À trois heures, je suis de garde dans une tranchée à la lisière du bois, je vois les effets du bombardements : quand on ne risque rien, on le trouve joli ! Quant à l'artillerie ennemie je ne sais pas si elle a été démolie mais elle répond très peu.

Lundi 21 décembre 1914.

Ce matin, à 7 heures, continuation de l'attaque, nous montrons beaucoup d'activités, principalement l'artillerie ne cesse de gronder. Aujourd'hui l'artillerie ennemie répond avec rage, les grosses marmites tombent en abondance, aucun de nous n'est touché, nous voyons beaucoup de blessés qui retournent des lères lignes à 5 heures, on nous dit que nous serons relevés entre 7 et 8 heures du soir. L'heure passe et finalement nous passons la nuit là.

Mardi 22 décembre 1914.

Descendons à 7 heures du matin à Cumières, faisons les faisceaux dans un champ. Je profite pour aller voir les wagons blindés et les canons, ce sont des obusiers de 200 millimètres montés sur tourelles, ils lancent des obus comme des hommes, il y en a 2 autres dits « vapeur » qui se trouvent sur la Meuse. À midi ils crachent tous les 4, le village tremble, les carreaux volent en éclat. À la nuit nous rentrons à Cumières et partons à 5 heures 1/2 du soir pour Béthincourt à 7 kilomètres, village en partie bombardé. Après 1 heure d'attente, nous sommes cantonnés avec défense de démonter les sacs, car depuis les hostilités, il a été pris et repris plusieurs fois, nous avons l'ennemi à 600 mètres, les balles passent sur nos têtes, nous avons alerte 2 fois, et la 3ème fois nous allons au Moulin à 3 km. Il y a 4 jours que nous ne mangeons pas de soupe.

Mercredi 23 décembre 1914.

Arrivons au Moulin au petit jour, rien pour nous abriter, nous creusons des tranchées à la hâte avec nos outils portatifs. Nous NE pouvons pas creuser en profondeur, la Meuse est à 1,50 mètre l'ennemi est du côté opposé. Le temps est nuageux et froid, je mange tout le jour du chocolat, car dans la journée, les cuisiniers ne peuvent venir tellement le terrain est découvert ça fait que nous ne mangeons que la nuit. Voilà 5 nuits que nous sommes dans les tranchées et ce n'est pas gai, enfin l'attaque est finie pour le moment. Nous restons sur les positions acquises en les fortifiant.

Jeudi 24 décembre 1914, veille de Noël.

Vers les 2 heures du matin, une contre-attaque ennemie a eu lieu pendant au moins 1 heure avec une activité remarquable, mais sans résultat, nous l'avons repoussée avec acharnement. Le temps qui devait être beau s'est gâté vers les 2 heures du matin, la neige tombe en abondance et bientôt le sol est couvert, et nous aussi, enfin nous prenons notre mal en patience !

Vendredi 25 décembre 1914, Noël.

Quittons les tranchées du Moulin, traversons la Meuse avec de l'eau jusqu'aux genoux car la passerelle s'est effondrée, et après nous avons de la boue jusqu'à mi-jambe. Nous grelottons comme des chiens et, avant que toute la compagnie soit passée, nous restons une demi-heure plantés, enfin nous traversons une plaine de 2 km et arrivons au bois des Corbeaux où nous étions il y a 2 jours nous allumons un peu du feu qui hélas n'est pas de trop Voici le menu de Noël : à 11 heures, un quart de bouillon et 2 sardines, le soir à 5 heures, potage salé et un demi quart de haricots sans sel.

Samedi 26 décembre 1914.

Je descends au village de Cumières pour aller chercher les colis de Noël à 6 heures du matin. Il y a une gelée terrible, la boue a disparu, enfin je reçois un colis de ma femme qui me fait beaucoup plaisir ainsi que 2 lettres. Prenons la faction de 6 heures à minuit par demi-section et il ne fait pas chaud. On nous annonce le départ pour les premières lignes, et en effet, à 12 heures, nous devons prendre position dans les premières tranchées au nord du moulin de Raffécourt.

Dimanche 27 décembre 1914

Sommes dans les tranchées à 400 mètres de l'ennemi, nous passons une mauvaise nuit, il a gelé à pierre fendre et pour nous enlever le froid nous creusons légèrement la tranchée. Enfin le jour arrive et nous avons un peu de soleil. C'est alors que j'aperçois des héros tombés du jour de l'attaque, il y en a une vingtaine c'est navrant à voir.

Lundi le 28 décembre 1914.

Sommes enlevés de nos trous pour aller dans d'autres à 500 mètres plus à gauche. Cette fois-ci nous sommes en 2ème ligne mais voici qu'il se met encore à pleuvoir, c'est notre fléau car rester là, se mouiller avec le froid en plus, on prend une couleur cadavérique, nous sommes minables et dégouttant. Nous mangeons toujours la nuit, en un mot, nous sommes des bêtes traquées et cependant pas de malade ou très peu. Mais ce n'est pas gai !

Mardi 29 décembre 1914.

Pendant une bonne partie de la nuit nous avons essuyé les grenades et shrapnels ennemis tirés sur nos tranchées ainsi que sur un boyau, mais personne n'a été touché jusqu'à présent. La pluie continue à tomber, nous sommes mouillés comme des rats, enfin attendons d'être relevés dans le courant de la nuit.

Mercredi 30 décembre 1914.

Serons, hélas, relevés à 2 heures du matin, serons cantonnés et arrivons à Cumières à 6 heures du matin. Nous sommes harassés par la fatigue, je reçois un colis du copain Spinilli, suis très content de voir que personne ne m'oublie. Enfin aujourd'hui repos, nous nettoyons les effets qui, hélas, sont dégueulasses !

Jeudi 31 décembre 1914, Saint Sylvestre.

Après avoir eu alerte dans la nuit, nous sommes restés quand même dans notre cantonnement, équipés une bonne partie de la nuit et le sac monté avec le couvre pied, il fait très froid, heureusement que nous sommes durs mais il faut être couvert. Nous ne sommes pas en lieu sûr, je ne crois pas que notre repos se prolonge davantage. Nous avons eu une épaule de mouton, 4 bouteilles de champagne par escouade, 1 cigare et 1 biscuit 1/2 par homme, café et rhum. Voilà le repas de fin d'année, j'espère que l'année prochaine ça se passera mieux si je suis encore en vie.

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1915

Premier janvier 1915 vendredi.

Toujours à Cumières, touchons pour la journée 3 pommes et une moitié de mandarine avec un morceau de jambon par homme, mais l'ordre est donné partout à 4 heures du soir pour aller occuper les tranchées où nous étions il y a 4 jours. Nous prenons position des tranchées à 6 heures du soir. Avec la pluie.

Samedi 2 janvier 1915.

Nous avons de la pluie une partie de la nuit et presque tout le jour, c'est intenable avec ce mauvais temps, et la vie qu'on y mène est peu enviable. Mangeons le soir à 6 heures et le matin à 6 heures, en un mot la nuit !

Dimanche 3 janvier 1915.

Toujours la pluie, c'est écoeurant de falloir rester dans ces trous maudits le jour où on est obligé de faire son nécessaire dans un mauvais récipient où on risque d'être tué. Voilà la belle vie ! A la nuit, travaillons à faire des boyaux. Reçois une carte de ma moitié et 1 de mon beau- père.

Lundi 4 janvier 1915.

Toujours la pluie sans discontinuer. Enfin on nous annonce la relève pour ce soir 7 heures, sommes contents. Mais voilà, un contre-ordre arrive et nous ne sommes pas relevés, ça nous tue en plein, car nous sommes mouillés comme des rats et cela depuis 3 jours.

Mardi 5 janvier 1915.

Savons le motif qui a empêché notre relève. Le 61ème régiment qui est à notre gauche devait attaquer dans le courant de la nuit, c'est pour cela que nous sommes restés là. Mais je puis affirmer qu'aucun de nous n'est existant car nous sommes dans un état lamentable. Vu le mauvais temps, l'attaque n'a pas lieu et sommes relevés le soir à 8 heures, allons au cantonnement à Chattancourt, couchons là à minuit.

Mercredi 6 janvier 1915.

Je reste couché jusqu'à 2 heures de l'après midi, enfin je vais me débarbouiller et suis beaucoup mieux.

Jeudi 7 janvier 1915.

Sommes toujours au repos, ça va mieux, je lave le linge sale que j'avais, ensuite je me recouche avec anxiété car j'entends les canons qui tonnent plus que d'habitude et j'ai peur qu'il y ait alerte. J'ai encore ma capote et mon couvre-pieds tout mouillés et impossible de les faire sécher. Dehors il pleut toujours on ne sait quand ça finira.

Le 8 janvier 1915 vendredi.

Je me sens l'estomac embarrassé, je décide d'aller à la visite, je suis reconnu malade, et on me donne une purge de sulfate de magnésium que je prends d'ailleurs très bien. Car je sens que j'en ai réellement besoin et, d'un côté, je réussis car le régiment va aux tranchées et nous, les malades, allons à Marre ; arrivons à 10 heures du soir.

Samedi 9 janvier 1915.

Je me lève à 8 heures, nous passons la visite et après je vais faire un tour dans le pays qui est charmant. Je trouve de tout : tabacs, allumettes, bougies, conserves, etc. Je reçois avec plaisir les photos de ma petite famille, je ne cesse de les contempler.

Dimanche 10 janvier 1915.

Suis toujours à Marre, je bois du chocolat au lait ainsi que du café à volonté, c'est une nouvelle vie pour moi car je sais que j'ai besoin de repos et de soins plus que de tout autre chose ça sera tant de pris !

Lundi 11 janvier 1905

Toujours à Marre, j'avais trouvé une maison dans laquelle nous faisons notre popote. Aujourd'hui nous avons fait l'aïoli que nous mangeons avec des patates et comme suite du saucisson et comme dessert un bon café et un verre de rhum que nous allons boire au bout du village dans une boîte.

Mardi 12 janvier 1915.

Je quitte Marre pour aller rejoindre ma compagnie qui défend les tranchées à Chattancourt, à mon grand regret parce que j'étais très bien.

Mercredi 13 janvier 1915.

Suis toujours à Chattancourt, je revois les copains que j'avais quittés il y a 4 jours. Je reçois un colis de ma chère moitié avec plaisir ainsi que 5 lettres ou cartes.

Jeudi 14 janvier 1915

Anniversaire de notre mariage qui, hélas, cette année sera vite célébré. Enfin, si je retourne, on se reprendra. Aujourd'hui la canonnade a été assez vive, les marmites arrivent à 300 mètres du village.

Vendredi 15 janvier 1915.

Toujours à Chattancourt, allons faire la partie avec Marmillot et 3 artilleurs. Cette partie ne me réussit guère mais, enfin, le temps passe et c'est le principal.

Samedi 16 janvier 1915.

Suis de garde sur la route de Cheppy et sommes relevés à 4 heures du soir pour aller aux tranchées à Raffécourt et arrivons avec la pluie à 9 heures du soir. Pas de nouvelles d'une petite moitié.

17 janvier dimanche 1915.

Sommes cette fois, hélas en 2ème ligne, dans des tranchées non terminées et que nous nous empressons de creuser car c'est notre salut. Je descends à Béthincourt pour aller quérir une table galvanisée longue de 2 mètres pour couvrir les tranchées et, en même temps, je monte une botte de paille. Enfin sommes bien installés, ce qui nous permettra, s'il ne pleut pas trop, de passer ces quatre jours assez bien.

Lundi 18 janvier 1915.

Avons creusé et couvert la tranchée avec de nouvelles bottes et, à présent, sommes bien installés, le temps s'est mis au vif, ce qui vaut mieux que la pluie.

Mardi 19 janvier.

Aujourd'hui, il fait un temps de printemps, Phébus nous accorde par miracle ses bienveillants rayons et,à notre grand regret sommes obligés de rester terrés car un duel d'artillerie est commencé et dure une partie de la journée. Il y en a qui tire sur nos tranchées. Mais sans nous faire de mal. Voilà 5 jours que je n'ai point reçu des nouvelles de ma chère moitié, ce qui me fait languir davantage.

Mercredi 20 janvier 1915.

Le duel d'artillerie se poursuit mais, plus à gauche, jusqu'à une heure avancée de la nuit. Nous sommes relevés le soir à 8 heures pour aller cantonner à Marre et, comme il faut 50 travailleurs, c'est la lère section qui trinque. Nous allons travailler sur la route de Bethincourt jusqu'à minuit et restons à Marre. A 3 heures du matin, nous sommes mort de fatigue.

21 Janvier jeudi.

Sommes couchés dans une ferme sans paille et nous avons très froid. J'adresse une réclamation au lieutenant Bouafont qui me répond qu'il est plus mal couché que nous. Je vais dans une ferme voisine, je prends 2 gerbes et alors je suis bien.

Vendredi 22 janvier 1915.

Sommes 4 jours à Marre, je reçois, hélas, des nouvelles de ma moitié ainsi qu'une lettre du 5 septembre, la formule lettre ou mandat vaut mieux tard que jamais. C'est le record de la lenteur je reçois également un colis de mon frère Pierre avec plaisir.

Samedi 23 janvier 1915.

Je me fais porter malade et je suis exempté de service pour aujourd'hui. Je reçois un colis de ma sœur Joséphine et, ma foi, il y a du confortable aussi je suis très content. Je reçois également une lettre de mes patrons avec un billet de 5 francs et je puis affirmer que je suis très content je vois que par ces moments personne ne m'oublie, et c'est la vérité. Aujourd'hui s'est tenu à Chattancourt le conseil de guerre auquel les prévenus, au nombre de 5 dont les noms suivent, appartiennent à ma compagnie et section, ce sont : Morou caporal, trieur à la poste d'Avignon 5 ans de travaux publics et 10 d'interdiction de séjour, ensuite Raspail est acquitté parce qu'il est un peu faible d'esprit, Fougerolles, Cirouge, Jurquet et Colomb attrapent 1 an de prison, quoique reconnus bons soldats et avoir été volontaires à l'attaque de Saint-Milhiel. Leur motif était abandon de poste devant d'ennemi, être descendus des tranchées en corvée pour aller chercher de la paille et du charbon à Béthincourt. Il pleut comme d'habitude au lieu de rentrer de suite, ils passent la nuit dans la paille et ne rentrent que le soir à la tombée de la nuit. Le ministère public demande 4 fois la peine de mort pour le caporal Morou et, grâce au talent de notre brillant avocat M. Bec, il attrape ce que j'ai écrit plus haut, ensuite les autres sont changés de compagnie excepté Raspail.

Dimanche 24 janvier.

Départ de Marre à 4h1/2 du soir pour les tranchées, cette fois nous changeons de secteur , nous allons à Forges-sur-Meuse au-dessus de Crumières.

Lundi 25 janvier 1915.

Sommes dans les tranchées confortables, nous pouvons faire du feu pour la nuit et même aller au village qui est distant de 200 mètres environ mais, malgré cela, nous avons une surveillance étroite à assurer car nous sommes à 200 mètres des tranchées ennemies ; aussi nous ne dormons guère mais enfin mangeons chaud et c'est nécessaire.

Mardi 26 janvier 1915.

Avons pris la garde aux avant-postes pendant 7 heures, la neige tombe pendant 2 heures, il fait rudement froid et nous ne pouvons bouger que la tête à droite et à gauche pour surveiller. Je languis d'avoir terminé pour me réchauffer et, en rentrant, nous faisons le chocolat sans sucre. Au matin, nous allons à Forges chercher du bois, il est en parti détruit par les obus comme d'ailleurs tous les villages qui se trouvent sur la ligne de feu. C'est un désastre à voir, de temps en temps, on y lance toujours quelques obus.

Mercredi 27 janvier 1915.

Toujours dans les tranchées et allons prendre les avant-postes à 5h1/2 jusqu'à minuit. Cette fois, nous avons un brasero et nous supportons mieux le temps qui est long et froid. Nous avons l'artillerie lourde qui tire une heure environ avec un fracas épouvantable à une très grande distance car c'est à peine si j'entends arriver les obus à leur but. Rentrons dans les cahutes à minuit, buvons le café, faisons un bon feu et nous nous couchons.

Mais, à 4 heures du matin, on nous fait sortir des tranchées en prévision d'une attaque que nos chefs pressentent à cause de l'anniversaire de l'empereur Guillaume II. Restons là jusqu'au petit jour mais rien ne se produit. 

Le 28 janvier jeudi 1915.

Il fait un temps magnifique, aujourd'hui le soleil est resplendissant, ce qui est rare. Nous allons avec le camarade Delage travailler à un boyau à quelques mètres de nos tranchées, la nature est souriante à cet endroit, beaucoup d'arbres fruitiers et ce qu'il y a nombre ce sont de petits oiseaux qui commencent à gazouiller et semblent vouloir nous réjouir de leurs petits « cri-cri ». Enfin on se croirait au printemps et ça vous met la joie dans l'âme. Travaillons pendant 1 heure volontiers. Voilà midi, le cuisinier apporte la soupe et nous nous mettons à table avec appétit. Voici le menu : potage, beefsteak sur le grill, sardines à l'huile, oignons, dessert, café, tartines au beurre et gniole, cigare, après, la sieste et lecture.

Vendredi 29 janvier 1915.

Sommes relevés à 8 heures du soir, les balles ainsi que les shrapnels pleuvent sur nous et nous sommes mal logés car ils tombent juste au milieu du chemin que nous parcourons. Aussi nous marchons vite jusqu'à ce que nous soyons sur le versant opposé, c'est-à-dire du côté de Cumières, et là, nous faisons halte pour le rassemblement de la compagnie, nous languissons de partir. La colonne s'ébranle et nous allons cantonner à Chattancourt à 12 heures.

Samedi 30 janvier 1915.

Nous sommes couchés dans du foin, enterrés jusqu'aux oreilles mais le froid est tellement vif que nous avons froid quand même. Nous recevons des journaux qui annoncent les succès français et russes sur toute la ligne dans les attaques des 26-27 et 28 qui portent le nombre de morts ennemis à 20000 hommes.

Dimanche 31 janvier 1915.

Pendant toute la journée on entend une forte canonnade des pièces lourdes ainsi que la fusillade. Le temps pourtant beau est assez froid. L'après-midi, je vais assister au conseil de guerre qui siège à la mairie, il y a 2 accusés leur motif est désertion à l'intérieur en temps de guerre. Le 1er nommé, Bourguel, n'a qu'à demi ses facultés, il attrape 5 ans d'emprisonnement, le deuxième qui a passé 8 mois dans un asile d'aliénés à Nice, malgré un bon défenseur attrape encore 2 ans de travaux publics, la séance est levée.

Lundi 1er février 1915.

Le temps qui était clément est devenu terrible, la neige tombe par moments et pas de soleil, j'écris pour la lere fois à mon camarade Converset à Sorgues. Départ pour les tranchées à 5 heures du soir au moulin de Rafficourt, le secteur C, le plus mauvais de tous, et l'ennemi nous tire dessus, c'est la première section qui est touchée :1 mort et 3 blessés. Nous prenons position à 8 heures 1/2 et je constate que nous n'avons pas de fils de fer de protection, donc l'emplacement est critique et redoublons de vigilance.

Mardi 2 février 1915.

Au lever du jour, je me rends compte de la position que nous occupons et elle n'est pas brillante. Nous dînons à 11 heures avec un morceau de viande et un peu de café car ici nous ne pouvons pas faire du feu, c'est normal, c'est encore le chiendent, enfin je mange une aile de poulet qu'un camarade m'offre, c'est très bon et j'assure que je n'aurais jamais cru manger du poulet en cette période. Enfin j'ai toujours bon appétit surtout j'ai toujours la provision d'oignons.

Mercredi 3 février 1915

Suis sentinelle aux avant-postes par une nuit très noire, je viens dans ma tranchée pour prendre un peu de bouillon chaud et me perds dans nos fils de fer. Là je suis accueilli avec tous les honneurs dus à mon grade, au moins 20 coups me sont tirés dessus, hélas, sans m'atteindre et je me retire en rampant pour aller tomber dans un poste d'écoute de la 6ème. Mille choses me passent dans la tête avant de franchir cette nouvelle barricade, j'écoute un moment, j'entends parler, alors je me consulte et après j'appelle en patois : «Ne tirez pas suis perdu » et pas plus tôt j'ouvre la bouche que j'essuie 2 coups de feu, je ne suis pas touché par bonheur et, dans un effort surhumain, je pars en courant, j'arrive tout meurtri dans ce petit poste que j'indique plus haut. Je respire un moment, j'explique mon cas et, de là, j'affronte encore mille dangers pour retrouver ma compagnie, je ne sais pas par quel miracle j'ai échappé à la mort.

Jeudi 4 février 1915

Suis toujours dans les tranchées, hier soir étant sentinelle à un poste d'écoute et, cette fois, par une nuit très calme, belle lune, j'entends le ronflement d'un moteur puis de 2 et trois. J'ai bien regardé mais je n'ai pas pu voir si c'était un aéroplane ou un dirigeable ni s'ils étaient amis ou ennemis. Enfin le matin, le soleil se lève et, cette fois, la journée s'annonce belle et elle l'est dans l'après-midi. Les avions se succèdent et, sans ce beau soleil, on croirait être à une journée d'aviation si ce n'est que les canons de part et d'autre font la chasse à ces grands oiseaux. Enfin c'est la guerre et on n'a pas peur de se faire mal. Voilà 3 jours que je n'ai pas reçu de nouvelles de ma moitié aussi je languis beaucoup.

Vendredi 5 février 1915.

Depuis trois jours nous entendons une forte canonnade du côté de Montfaucon qui, depuis six mois, est notre cauchemar, mais le canon cesse de gronder, je ne sais ce qui est advenu, probablement que je le saurai dans quelques jours car ça durait nuit et jour. Le temps est toujours très beau, forte gelée le matin et beau soleil dans la journée. Nous avons la 6ème à notre droite dont la droite de leurs tranchées est distante de 60 mètres de celles de l'ennemi. Nous constatons qu'ils se font des signes avec leurs képis et nous les entendons se dire «camarade» des uns aux autres.

Samedi 6 février 1915.

Suis sentinelle au poste d'écoute au moment où le 40ème vient nous relever et leurs sentinelles nous tirent dessus ! Je profite d'un moment d'accalmie pour aller leur dire que nous attendons d'être relevés à notre tour et j'ai eu de la veine car ils nous oubliaient complètement. Enfin nous rejoignons la compagnie dans le boyau et allons cantonner à Marre, arrivons à 1 heure du matin.

Dimanche 7 février 1915.

Après une petite nuit de repos je me lève et vais me débarbouiller. Au retour, je change de linge de la tête aux pieds et ensuite je nettoie les effets et les armes qui en ont grandement besoin, et après je répare mon petit estomac qui, lui aussi, a besoin de ménagements et de soins.

Lundi 8 février 1915.

Je rencontre Camaillon dans la rue, il m'annonce une bien mauvaise nouvelle, notre camarade Paulin Henri vient d'être tué par un de ses camarades, par imprudence, à Chattancourt. Celui-ci pour nettoyer le canon de son fusil a mis une cartouche et a tiré sans faire attention et le pauvre a reçu la balle dans le coeur, il est tombé foudroyé. L'enterrement aura lieu demain à 8 heures du matin à Chattancourt, dans le cimetière.

Mardi 9 février.

Suis toujours à Marre je languis beaucoup, c'est vrai que jusqu'à présent j'avais pris ça du bon côté mais, à présent, je perds espoir peut-être ça reviendra.

Mercredi 10 février 1915.

Aujourd'hui le temps est superbe, je vais me promener dans le pays pour faire passer un peu le noir, mais il n'y a pas moyen et, le soir, nous montons aux tranchées pour me distraire. Nous partons à 5 heures mais nous faisons halte car les shrapnels arrivent en abondance. L'adjudant Dannany ainsi que trois hommes sont blessés. Après la rafale, nous repartons pour le Moulin de Raffacourt au même emplacement que la dernière fois et faisons une relève sans essuyer un coup de feu.

Le 11 février 1915.

Fait un temps splendide, nettoyons la cahute qui en avait grandement besoin et après nous nous installons dans la propreté c'est-à-dire sur la terre dure, et le soir le cuisinier nous monte de bottes de paille.

Le 12 février 1915.

Toujours dans les tranchées, je vais 2 fois en corvée à Béthincourt dans la même nuit et ne me couche qu'à 3 heures du matin. Les camarades travaillent tellement dans un boyau qu'il ne reste que 4 factionnaires dans les tranchées qui ne sont distantes de celle de l'ennemi que de 200 mètres. Je trouve ça extraordinaire, enfin ne cherchons pas à comprendre et c'est tout.

Le 13 février 1915.

Mauvaise journée, pluie continuelle, les tranchées sont à demi remplies de boue et d'eau, aussi suis sale et dégouttant, c'est le 4ème jour et, par contre, quand la relève arrive mais, comme j'ai toujours de la veine, nous prenons le petit poste jusqu'à 3 heures du matin et arrivons à Marre à 6 heures exténués par le fatigue.

Le 14 février 1915.

Suis à Marre, fatigué, je reste couché toute la journée et ne me lève que le soir pour souper.

Le 15 février 1915.

Aujourd'hui la journée s'annonce belle, je fais ma toilette de fond en comble, je reçois 2 colis, un de ma femme et l'autre de mon frère qui me font grand plaisir. Je reçois également un mandat de 5 francs de mon camarade Garcin Abel qui, lui aussi, fait grand plaisir.

Le 16 février 1915, mardi.

Toujours à Marre, je me promène dans le pays, nous achetons des haricots et moi je vais ramasser ma salade des champs que nous mangeons à trois Delaye, Marmillot et moi. Enfin faisons un bon souper, buvons le café j'allume un cigare que mon frère Pierre m'a envoyé et ensuite j'offre une goutte du produit de Carpentras qui, ma foi, est très bon et c'est dommage que la bouteille soit trop petite enfin, après, nous sommes bien contents. Mais bientôt nous avons une déception, nous sommes en cantonnement d'alerte, ça nous coupe l'herbe sous les pieds nous montons nos sacs et nous attendons le moment. Je sors un moment dehors pour entendre ce qui se passe et j'entends un grondement de canon dans la direction de Montfaucon ainsi qu'une fusillade nourrie qui me fait tressaillir. Le temps très calme s'y prête et je comprends bien que ça barde, des fusées sont lancées toutes les 2 ou 3 minutes. Enfin je vais me coucher.

Mercredi 17 février 1915.

Sommes toujours dans l'attente. Dès que j'entends ouvrir le portail je dis « ça y est » car je ne dors pas tranquille. Je pense à ma famille que peut-être je ne verrai plus car dans les attaques il y a du mal. Enfin 3 heures du matin au cri «Rassemblement sur la route de Cumières » nous partons, arrivons à la côte de l'Oie. Il y a une forte gelée et nous sommes là, sans abris, nous nous décidons à éclairer un feu mais pas plus tôt allumé, nous partons pour aller dans le bois dit Corbeaux, la grosse artillerie fend l'air de ses obus qui passent au-dessus de nos têtes. L'ennemi répond très peu, enfin nous sommes à l'abri dans une cahute et c'est pas trop tôt car les canons toujours tonnent et, pour comble de malheur nous avons perdu les cuisiniers, ça fait que nous la sautons tout le jour.

Jeudi 18 février 1915.

Avons passé la nuit dans la cahute et toute la nuit les canons et les fusils n'ont cessé de manoeuvrer avec violence. Vers les 3 heures du matin, on nous annonce que le 5ème corps a pris Boureuilles et Vauquois et que l'ennemi a sur ce point reculé de 5 km. J'écris ça sous toute réserve. Enfin à 6 heures, le cuisinier nous retrouve et nous apporte le café, du pain, vin et gniole et c'était temps car nous n'avions pas de vivres de réserve. Enfin ce sera tout pour aujourd'hui. Le soir, nous partons pour aller à Forges, comme réserve, la pluie tombe douce et froide, je n'y vois pas à 1 mètre devant moi c'est décourageant.

Vendredi 19/2

Sommes installés dans une ferme sur la route de Bethincourt dont nous assurons la défense, travaillons jours et nuits à fortifier cette partie du village en cas de retraite. On se demande si ça va durer car tout le monde est fatigué, à moi seul j'ai travaillé ou pris la garde de 5 heures du soir à 1 heure du matin, je n'en peux plus car c'est du surmenage qu'on nous impose. Enfin bon gré mal gré je marche quand même et me porte toujours à merveille.

Samedi 20 février 1915.

Toujours à Forges à travailler ou à assurer les gardes, il pleut de temps en temps, même pas que de l'eau ! Ce matin à 8 heures, 4 obus sont tombés à 4 mètres de nous sans nous faire aucun mal heureusement et, de temps en temps, ce sont des balles qui sautent la crête et viennent nous rendre visite. Il faut faire attention où l'on met les pieds et, malgré tout cela, je parviens à cueillir une salade des champs que nous mangeons avec deux copains d'un bon appétit. Je t'assure qu'il faut avoir une envie de manger de l'herbe surtout qu'elle est rare. Enfin qui ne risque rien n'a pas de grande chose.

Dimanche 21 février 1915.

Après avoir travaillé de minuit à 4 heures du matin, j'ai pris la faction de 4 à 6 heures et après j'ai dormi un petit moment. Sitôt réveillé, je fais ma correspondance et je suis coupé, car un homme de liaison vient nous annoncer de nous tenir prêts pour 1 heure de l'après-midi, ça me donne à réfléchir mais il faut marcher quand même car il faut en finir d'une manière ou d'une autre. Je m'empresse de monter mon sac et nous attendons le moment en nous cachant dedans. Vers les 2 heures, le 75 donne le signal et après les salves se succèdent pendant une bonne demi-heure. Après nous entendons la fusillade qui commence et, ma foi, on ne doit pas avoir besoin de nous, nous ne bougeons pas de place nous ne savons pas si l'attaque a réussi je le saurai probablement demain car il me tarde.

Lundi 22 février 1915.

Toujours à Forges au travail ou en faction, je n'ai que de vagues renseignements sur l'attaque d'hier tout ce que je sais, c'est qu'elle n'a pas réussi pour nous malheureusement. Il y avait 3 sections, 1 de la 9ème, 1 de la 11ème, et 1 de la 8ème parmi lesquelles se trouvaient les cousins Granier Edouard et Angelin, le premier, on m'a dit qu'il y était resté mais ce n'est pas sûr. Enfin le soir nous sommes relevés par le 10ème régiment, nous partons de Forges à minuit pour venir à Marre, inutile de dire que je suis fatigué.

Mardi 23 février 1915.

J'ai passé une bonne nuit dans la paille presque pourrie mais ça n'y fait rien, la fatigue me laisse indifférent. Enfin le camarade Delage va faire le chocolat pour nous deux et, après l'avoir bu je me lève, je me débarbouille et je suis dans mon assiette, je nettoie mes vêtements, armes etc. On nous annonce l'enterrement d'un soldat de la Sème qui a succombé suite de ses blessures. Nous y allons en choeur car c'est un devoir, j'y rencontre Angelin qui a eu le bonheur de s'en tirer et me donne ses explications. Il paraît qu'il y a eu confusion sur l'heure d'une montre à une autre et que les fils de fer n'avaient pas été détruits encore par nos obus quand le clairon a sonné la charge et, forcément, ils ont été tués devant les défenses ou engagés dans les fils de fer. Il m'annonce la mort de son pauvre cousin Edouard qui fut en premier lieu blessé et ensuite traversé au moins 50 fois pour que tous ceux qui bougeaient servaient de cible à l'ennemi, et les survivants n'ont dû leur salut qu'aux trous d'obus qui leur servaient d'abris. Sur la section de la 8ème, ils étaient 45 au départ, 18 sont retournés mais ils sont lamentables à voir. On dirait qu'ils sont bébêtes. Parmi eux se trouvait aussi le beau-frère de Girardin, Auffant, qui lui aussi s'en est tiré. Quant au cimetière, on l'a fait exprès pour nous: il y a une croix avec le nom sur chaque tombe. Le capitaine fit un petit discours et il aurait fallu nous voir tous pleurer, hommes mûrs ou jeunes. Je t'assure, ma chérie, que c'est bien triste la guerre et nous languissons tous qu'elle soit finie.

Mercredi 24 février 1915.

Déjeunons avec du chocolat au lait et toujours au lit et après je vais faire ma toilette, le temps est beau, ça m'enlève un peu le noir, car après ce qui s'est passé ça nous avait un peu démoralisés. Allons manger un peu de salade des champs que j'avais ramassée dans les environs avec de l'huile de Saint-Saturnin d'Apt que le copain Sylvestre avait reçue ainsi qu'une omelette aux truffes du Périgord et saucisses de Lauris et oeufs de Marre à 0,25F la pièce.

Jeudi 25 février.

Toujours à Marre, nous avons réuni des Vedénais pour acheter une couronne au regretté Paulin, ça revient à 1,30F chacun, nous sommes 13 qui y participent, la couronne coûte 17,50 frs, et porte cette inscription « Les Vedénais à notre regretté camarade » c'est Camaillon qui est chargé de la porter au village de Chattaucourt et ensuite au cimetière. Je suis content d'avoir fait une bonne oeuvre.

Vendredi 26 février 1915.

Toujours à Marre, le temps est toujours très beau, plusieurs avions ennemis viennent survoler nos têtes ; dernier jour de repos, nous montons ce soir aux tranchées, probablement à Bettaincourt. Quand j'ai acheté ce livret à Vilotte, j'aurai cru qu'il me fasse la campagne, mais je me suis trompé car le voilà fini et la guerre dure toujours, sans savoir quand elle finira.

Fait à Marre le 26/2/1915. Chastel Marius

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DEUXIÈME CARNET

Mémoires de la campagne 1914-1915 - Carnet dédié à ma chère moitié

Commencé le 27 février 1915 suite. Suis dans les tranchées depuis hier soir, nous avons trouvé une petite cahute avec le copain Delage.

Dimanche 28 février 1915.

La nuit dernière, suis allé 2 fois à Réttaincourt en corvée et, au matin, nous sommes employés à nettoyer les boyaux qui sont pleins de boue des jours précédents, nous avons juste le temps de manger et aussitôt nous reprenons le travail. Malgré cela, ma chérie, je ne néglige pas le temps de t'écrire comme tu dois le voir. Nous avons à déplorer la mort de 2 camarades qui ont été tués en travaillant dans une tranchée. 5 heures du soir, le temps se gâte, la neige tombe, j'attends avec impatience le cuisinier pour voir si j'aurai de tes nouvelles, mais la soupe arrive et je n'ai pas de missive ; enfin soupons et allons travailler à minuit dans les boyaux.

Lundi 1er mars 1915.

On vient me réveiller à minuit précis car ici nous avons l'heure militaire et je constate que nous commençons bien le mois de mars. La neige tombe en abondance, accompagnée par un vent violent nous avons de la boue jusqu'aux genoux et qu'est-ce que je pense à vous et à mes chers enfants ce soir. Je dis tiens ce soir ils sont bien au chaud eux » et je suis content car il y a assez de moi qui souffre. Peut-être que tu es éveillée, toi, ma chérie, et que tu te dis « qui sait ce qu'il fait en ce moment ?» ou peut-être que tu as fats un joli rêve car je sais que tu ne m'oublies pas la nuit comme le jour. Vers les 5 heures du soir la neige tombe cette fois-ci en gros flocons. Il y a eu 5 cm de neige dans l'espace de 10 minutes, je mets le nez à la porte de ma chambre, un éclair semble vouloir mettre le feu à l'horizon et, de suite, un fracas épouvantable, je ne sais plus ce qui arrive, c'est un coup de foudre, les canons font du bruit mais, dans ce moment, leur bruit a été couvert comme un rien du tout , c'est rare en cette saison et surtout quand la neige tombe, enfin il n'a fait que cet éclair-là. Les cuisiniers arrivent de suite après et nous apprenons que la foudre est tombée sur l'un des leurs de la 6ème, il a été mis en lambeaux, et après souper, quand je descends au village, je vois quatre brancardiers qui le portent sur un brancard pour le mener au cimetière. Je ne reçois pas encore de tes nouvelles, ma chérie, ce qui me fait beaucoup languir.

Mardi 2 mars 1915.

Suis toujours dans les tranchées, occupé à faire des travaux de terrassement. La colline où nous sommes est magnifique. On la dirait tapissée de blanc. Quand vers les 11 heures Phébus lance quelques rayons de temps en temps, il fait fondre la neige et nous sommes après dans la boue. Enfin les oiseaux gazouillent autour de moi comme pour me soulager de mes peines. On sent que le beau printemps n'est pas trop éloigné. Je reçois enfin de tes nouvelles, mon amour, et je te fais réponse de suite à la lueur de ma bougie dans ma petite cahute. En ce moment, je suis seul, le copain Delage est allé à Bethincourt et je me laisse aller à pleurer tellement je languis. Chaque jour, j'embrasse la photo, il me semble vous voir tous devant moi. C'est 2 heures, et je vais me reposer un instant. Et je te dis adieu.

Mercredi 3 mars 1915.

Il a fait un temps horrible cette nuit, pluie et neige, ça fait que nous sommes restés couchés dans notre cahute, nous devions être relevés des tranchées hier soir mais cette fois-ci nous faisons 2 jours au lieu de I. Probablement que nous aurons aussi 5 jours de repos. Je lis le matin du 2 et du 5, je vois que les nouvelles sont bonnes pour le moment. Le canon tonne toujours du côté de Mallencourt et je crois que ça dure tout le temps fort. Enfin sommes relevés à 9 heures du soir par le 40ème régiment et nous allons dormir comme d'habitude,ma chérie exténué par la fatigue.

Jeudi 4 mars 1915.

Suis bien reposé cette nuit, je me suis levé à 8 heures pour le chocolat et ensuite je fais ma toilette intime. Je prends une douche à l'eau chaude, ce qui, hélas, depuis 7 mois, je n'avais pas eu l'occasion d'avoir aussi je me régale, après je change le linge de la tête aux pieds et suis souple comme un gant.

Vendredi 5 mars 1915.

Toujours à Marre, pluie toute la journée. Le soir à 7 heures, exercice de nuit pour reconnaître l'emplacement en cas de bombardement du village et rentrons à 9 heures . Ne reçois pas de tes nouvelles, ma chérie, aussi je languis beaucoup.

Samedi 6 mars 1915.

Suis de garde pour 24 heures. Il pleut, je me fais remplacer par un copain de l'escouade moyennant la somme de 1,75F. Encore pas de tes nouvelles, mon amour, je ne sais quoi penser.

Dimanche 7 mars 1915.

La pluie toute la journée, je reçois de tes nouvelles qui me font grand plaisir, 1 carte et 1 lettre. Montons aux tranchées ce soir à 7 heures, au même secteur que la dernière fois. Le temps est tellement couvert qu'il faut se tenir par la capote. Il tombe de la neige fondue qui vous glace la figure. Enfin j'arrive sans accident.

Lundi 8 mars 1915.

J'ai passé une mauvaise nuit, je suis dans une cahute avec le copain Delage et, comme elle est petite, nous restons accroupis toute la nuit avec nos pieds dehors qui sont gelés, mais aujourd'hui nous l'avons agrandie et sommes mieux. Je me languis de plus en plus de vous voir, ma chérie, je suis presque découragé que j'aie les lettres et les photos qui me consolent ;enfin ça s'arrêtera peut-être pour un siècle, ce fléau, car alors je donnerais ma démission.

Mardi 9 mars 1915.

J'ai travaillé une partie de la nuit sans pouvoir me réchauffer tellement le temps est froid et, par moments, il tombe de la neige accompagnée d'un vent violent. Ce soir, à la tombée de la nuit, nous irons placer des fils de fer et des chevaux de frise devant nos tranchées à 200 mètres des lignes ennemies. C'est très dangereux parce qu'il faut planter des piquets sans faire de bruit. Tu penses, ma chérie, que je pense à vous car une balle est vite venue. Encore si tu apprenais que je suis blessé, tu risquerais de me voir bientôt. C'est le moment de tenir car je crois que la guerre sera vite terminée, épatant !

Mercredi 10 mars 1915.

Suis toujours dans les tranchées. Aujourd'hui le temps est passable, le soleil donne de temps en temps mais l'air est vif. J'ai reçu de tes nouvelles, ma chérie, et ça m'aide beaucoup moralement.

Jeudi 11 mars 1915.

Aujourd'hui, la neige recommence à tomber par petits flocons, et il fait très froid, toujours aux travaux de terrassements sans discontinuer. La journée me paraît longue, mon amour, car je n'ai point reçu de tes nouvelles mais je ne t'en veux pas. Sommes relevés à 11 heures.

Vendredi 12 mars 1915.

Arrivons à Chattancourt à 4 heures du matin exténués par la fatigue mais nous sommes déçus nous ne sommes là que pour 1 jour, nous devons remplacer le 5ème régiment qui, d'après les on-dit, a perdu 2 tranchées du côté de Consenvoye et qu'il faut qu'il les reprenne autrement il n'aura plus de repos. Cette fois si le repos sera versé à l'ordinaire et ce soir, à 6 heures, nous partons à Chattancourt pour aller dans les cahutes de la côte de l'Oie, sur le chemin de Forges Je reçois un beau colis de ma soeur Joséphine, mon frère Emile est à Avignon pour 7 jours.

Samedi 13 mars 1915.

Sommes dans les cahutes depuis hier soir. Elle est à peu près confortable, très peu de paille mais enfin nous ne sommes pas mal, très peu de travail, 2 heures de garde seulement la nuit, aussi je joue à la manille tout le jour. Je reçois 2 lettres, ma chérie, qui me font grand plaisir.

Dimanche 14 mars.

Suis toujours dans les cahutes .À 30 mètres de nous, il y a un trou de 32 mètres de circonférence fait par un obus ennemi qui a été tiré au commencement de mars, on a trouvé un culot et on a eu la curiosité de le peser, il fait pas moins de 54 kg et d'après les officiers d'artillerie, c'est un mortier de 380 millimètres, aussi ce trou est fantastique : 32 mètres pour 4 mètres de profondeur, ils en ont tiré 50 et ont coupé le fil du téléphone seulement, mais pas un blessé heureusement, car je crois que si ça tombait sur la tête de quelqu'un on ne trouverait plus rien.

Lundi 15 mars 1915.

Toujours dans mon trou, le temps est très brumeux aussi je suis obligé d'allumer une bougie pour faire ma correspondance, et toujours pour toi, mon amour, car je ne manque pas un jour de t'écrire, en plus je suis content et toi aussi quand tu m'écris.

Mardi 16 mars 1915.

Ma chérie j'ai reçu 2 lettres dont une de ma petite Juliette qui m'ont fait grand plaisir. Nous devons aller aux tranchées ce soir et, en effet, nous partons à sept heures pour aller à Forges sur la route nord-ouest de Forges et arrivons aux tranchées occupées par le 40ème régiment et comme d'habitude une cahute non confortable. Enfin passons la nuit avec l'intention d'en faire une autre demain.

Mercredi 17 mars 1915.

Suis avec les camarades Delage, Figuière et Grégoire et, de bon matin, nous nous apprêtons à creuser la cahute où nous sommes. Nous allons chercher des portes au village qui est distant de 500 mètres mais ce dernier voyage, je l'échappe belle, les obus pleuvent sur le village, je me mets à l'abri d'un talus, je laisse passer la rafale et après je repars en courant et les camarades aussi, nous nous dépêchons de construire la cahute et allons encore une fois au village chercher de la paille. Après nous sommes bien, nous tapissons les murs avec de vieux sacs et après je fais cette réflexion que je serai bien avec toi et les enfants et que je languirais moins.

Jeudi 18 mars 1915.

Toujours là, ou de faction, on couche sur la paille qui devient humide tellement les terrains sont détrempés et on nous fournit du liège comme protecteur, et ça fait beaucoup, j'ai été de garde jusqu'à minuit et la pluie ne cesse de tomber et on n'y voit pas à 1 mètre devant soi, aussi faut-il redoubler de vigilance. Vers les 8 heures, une fusillade s'entend du côté de Consenvoye, aussitôt 1,2,3 fusées rouges„ ensuite des fusées blanches, la fusillade redouble d'intensité, le canon se met de la partie, le ciel est en feu, c'est féerique surtout par une nuit comme celle-ci et ça a duré pendant 1 h1/2, et après tout rentre dans le calme, seule l'artillerie lourde tire à grande distance pendant toute la nuit.

Vendredi 19 mars 1915.

A mon réveil à 6 heures, nous éclairons le feu et faisons le chocolat pour tous les 4 avec une belle tranche de pain rôtie et je me cale les joues avec car j'en ai grandement besoin, après je me couche encore. Ma chérie, on vient m'apporter de tes nouvelles ainsi que de ma sœur Marie puis le soir, à 5 heures, je reçois 5 lettres ou cartes, je suis fou de joie. Duel d'artillerie, l'ennemi tire une vingtaine d'obus sur Forges et font 3 blessés et 1 mort qui étaient garés dans une maison.

Samedi 20 mars 1915.

Suis de garde de minuit à 6 heures du matin, notre artillerie tire sur les tranchées ennemies300mètres de nous environ et, aux premiers obus, nous entendons des plaintes et, après un calme, la fusillade cesse. Je bourre une pipe et je l'allume avec prudence sous ma couverture. Dans la matinée, on a demandé des soldats de lère classe, je ne sais dans quel but, j'ai donné mon nom. Dans l'après-midi, nous assistons un match d'avions, mais notre courageux pilote fonce sur l'avion ennemi et l'oblige à fuir tandis que nos artilleurs lui font la chasse avec du 75, ça nous a amusé un moment.

Dimanche 21 mars 1915.

Voici le printemps qui commence et même très bien, une journée superbe. Je reçois un colis de mon frère Pierre ainsi qu'une de tes cartes, ma chérie ; aussi je suis content ; c'est vrai qu'il m'en faut peu par les temps que nous courons. J'ai changé de linge des pieds à la tête, je me fais raser et je suis prêt comme s'il y avait un bal pour danser, enfin ça viendra dans le pays.

Lundi 22 mars 1915.

Suis à Crumières depuis hier, et nous n'y restons que trois jours. Le temps est toujours superbe aussi après avoir fait ma toilette intime, je vais ramasser une salade pour que j'en aie pour déjeuner et dîner aussi je me régale, dommage que l'huile ne soit pas meilleure, enfin ça n'y fait rien. Le soir, à 3 heures, nous sommes de garde pour 24 heures, aussi nous jouons aux cartes toute la nuit et ça marche bien.

Mardi 23 mars.

Suis toujours là, le temps aujourd'hui a été couvert une partie de la journée, sommes relevés de la garde et je crois que nous montons ce soir aux tranchées ; ma chérie, je ne reçois pas de tes nouvelles et je languis beaucoup. Nous allons souper avec un menu extraordinaire : coulis de tomates avec côtelettes de mouton, salade, café et cigare. L'ordre arrive pour la relève, départ à 7 heures de Crumières, arrivons aux tranchées à 10h 30.

Mercredi 24 mars 1915.

Sommes dans les tranchées de 2ème ligne au secteur B. Un soir ? le lieutenant me fait appeler pour lui tenir compagnie dans la cahute qui , ma foi, est assez confortable et je suis très bien, je fais marcher le brasero qui réchauffe la chambre et sur lequel nous faisons chauffer les aliments. Ce soir, je vais chercher le charbon à Béttancourt. Nous apprenons la capitulation de la forteresse antiaérienne avec 117000 hommes, 270 officiers supérieurs et 800 subalternes. C'est un succès pour l'armée russe.

Jeudi 25 mars 1915.

Je suis allé à la corvée de charbon, comme d'habitude la journée se passe très bien vu que le temps est beau. Dans l'après midi, nous faisons la partie de cartes, je me retire avec 8 F,50 de bénéfice. Je reçois deux cartes, ma chérie, qui me font plaisir.

Vendredi 26 mars 1915.

Il fait un temps superbe aujourd'hui, je bois le chocolat et ; à dîner, je mange un oeuf au beurre noir, un morceau de rosbif aux petits pois, une tranche de saucisson, quelques prunes, le café, et cigare. Après la partie de cartes recommence. Tu vois, ma chérie, que je ne me fais pas de mauvais sang, cela vaut mieux comme ça.

Samedi 27 mars 1915.

J'ai passé une bonne nuit, nous avons joué aux cartes jusqu'à minuit et après j'ai lu et enfin je me suis endormi dans les bras de Morphée. J'ai rêvé que je me mariais avec une cousine, tu penses, mon amour, je te faisais des infidélités mais, dans un songe, la pensée est encore superbe. La relève ce soir, départ des tranchées à 9 heures, arrive à Chanttacourt à 11 heures du soir, on a refait le cantonnement heureusement car il était plein de poux. Enfin nous avons 2 doigts de paille propre et il faut être content.

Dimanche 28 Mars.

Le temps qui est très beau dans la journée est très froid la nuit aussi je me suis réveillé à 4 heures du matin tout gelé. Nous allons prendre un déjeuner au bistrot entre camarades et je chante les Rameaux de Fauré au dessert. Je passe une agréable journée. Je reçois, ma chérie, de tes nouvelles ainsi que de ma soeur Joséphine. Je t'envoie dans une lettre une tige de buis béni.

Lundi 29 mars 1915.

Suis toujours à Chanttacourt, le rapport porte que les hommes de la classe 1893 vont retourner à l'arrière, nous en avons 3 dans l'escouade qui sont dans les règles et parmi eux Mamuce Gustave, Delage que je connaissais depuis notre départ d'Avignon c'est-à-dire le 12 septembre et c'est avec regret que nous devons nous séparer. Enfin il vaut tout de même mieux en voir partir que d'en voir arriver. Notre tour viendra bien aussi car, vois-tu, ma chérie ça me porte un coup car nous étions comme deux frères et, à présent, il faudra que je fasse connaissance avec quelqu'un d'autre. À 6 heures du soir exercice pour reconnaître les emplacements en cas de bombardement, retour à 7 heures.

Mardi 30 mars 1915.

Nous balayons les ruines du village, ce que je dois bien faire. Je languis que cette vie-là finisse car j'ai d'autres soucis que de balayer les rues car mes enfants me réclament et ont encore besoin de moi. Quel malheur que cette maudite guerre qui dure tant de temps !

Mercredi 31 mars 1915.

Toujours à Chattancourt, on nous habille des pieds à la tête, en plus je touche une bande de molletière couleur de la capote. Je reçois une carte de mon petit Edmond mais je ne reçois rien de toi, ma chérie. Le temps est toujours très froid, mais beau dans la journée.

Jeudi 1er avril 1915.

Je suis de garde aux Isseul sur la route du Mortan, suis très bien, le bon Phébus nous égaie de ses gracieux rayons. Je ramasse une salade des champs que je mange avec appétit pour mon dîner. Ma bien aimée, je reçois ta carte du 29. A 3 heures de l'après-midi, la musique du 58ème régiment donne un concert sur la place du village. Ils ont joué « Le retour à la vie » de M. Chabas, ancien chef du 7ème régiment du génie, il me semblait que j'étais aux allées de l'Oulle mais ce n'était qu'un rêve car notre artillerie est établie sur les crêtes du pays ; nous eûmes même la visite d'un oiseau de France qui plane un certain temps au-dessus de nous, c'est dommage de ne pas avoir un appareil photographique car le cliché vaudrait de l'argent. Une fois le concert fini, je suis retourné à mon poste et je suis dans la tristesse en pensant aux malheureux qui sont morts et qui mourront encore et d'être si éloignés de ceux qu'ils aiment. La musique est charmante mais pas dans les circonstances où nous sommes, ça vous égaie un moment mais après c'est la tristesse qui revient.

Vendredi 2 avril 1915.

Je quitte la garde ce matin à 7 heures 1/2, nous avons revue en tenue de campagne par le commandant, nous avons 1h1/2 sac sur le dos, c'est toujours le même fourbi, on se plaît à nous esquinter étant au repos et, chose bizarre, on dirait qu'ils ne comprennent pas. Une réforme s'impose sur beaucoup de choses qui, sûrement après la guerre seront mises lumière. Ce soir 7 h1/2 de garde aux tranchées du moulin de Raffécourt nous occupons à partir de 10 heures la tranchée N° 10. Nous sommes à 100 mètres des tranchées ennemies. Ma chérie, je ne reçois pas de tes nouvelles, aussi la journée me paraît longue.

Samedi 3 avril 1915.

D'avoir pris la garde de minuit à 6 heures du matin, je suis fatigué car le temps qui était beau s'est mis à la pluie, une pluie fine mais continue, je m'oriente un peu pour voir dans quelle situation nous nous trouvons. C'est une véritable forteresse de part et d'autre, ce n'est que fils de fer et chevaux de frise et, à ma droite, les malheureux camarades parmi lesquels Gragnier Edouard lors de l'attaque du bois en hache et qui sait quand on les enlèvera, tout ce tableau n'est pas beau à voir et fait réfléchir beaucoup d'entre nous. Ma chérie, que je souffre de ton éloignement, je reçois une carte qui me ranime un peu car cela faisait le troisième jour que je n'avais pas de tes nouvelles.

Dimanche 4 avril 1915, Pâques.

La journée s'annonce calme, je suis de faction jusqu'à 6 heures du matin. Vers les cinq heures, une vive fusillade se déclenche à notre gauche, de suite tout le monde monte aux créneaux et nous tirons pendant une demi-heure, nous finissons par faire taire l'ennemi, malheureusement, nous avons un mort de notre côté le nommé Pascal André. Les cuisiniers nous montent de bon matin le café, un morceau de rôti un morceau de gruyère, un oeuf, 1 cigare chacun et 8 litres de vin, je crois que c'est à l'occasion de Pâques. Le temps est toujours pluvieux et il n'a cessé de pleuvoir toute la nuit. Je reçois une carte qui me fait plaisir, ma chérie.

Lundi 5 avril 1915.

Il semble que le temps nous en veut depuis que nous sommes aux tranchées il ne fait que pleuvoir. Nous n'avons pas un moment à nous de garde ou travail, j'ai tout de mouillé et impossible de le faire sécher. Quant finira-t-elle cette vie-là ! Vers les 3 heures, les artilleries s'attaquent et font un duel ; heureusement, nos tranchées sont trop éloignées de celles de l'ennemi ça fait que nous sommes épargnés.

Mardi 6 avril 1915.

Aujourd'hui, partout le beau Phébus daigne nous accorder ses bienveillants rayons et j'en profite pour faire sécher mes habits. Nous avons des voisins qui ne rigolent pas, jour et nuit les balles nous arrivent drues dans les créneaux et, malheureusement, nous avons encore à déplorer la mort du caporal Lambert, gentil garçon très actif et intelligent. Il s'était engagé pour la durée de la guerre. Il était venu d'Amérique âgé de 46 ans, il a eu le crâne broyé, on l'a mis dans un drapeau tricolore qu'il avait toujours sur lui et il avait toujours dit qu'en cas de mort il désirait être enterré dedans , emblème sacré. Tous les jours, c'est pour quelqu'un, encore lui ne laisse pas de famille. À la nuit on le transporte au village de Béthincourt.

Mercredi 7 avril 1915.

Suis inquiet, ma chérie, je ne reçois pas tes lettres et toi, tu ne reçois pas les miennes. J'ai bien peur que le mandat de 15 francs que je t'avais réexpédié pour le toucher soit perdu. Prends toujours patience, ma bien aimée, nous arrivons bientôt au but final. J'ai passé une bien mauvaise nuit, il n'a cessé de pleuvoir une minute et le temps est très froid. Enfin c'est la 5ème nuit, il y en a plus qu'une à passer et puis nous allons 6 jours à Cumières, et là je recevrai ton colis qui sera le bienvenu.

Jeudi 8 avril 1915.

Toujours dans les tranchées, ma chérie. Je reçois deux lettres qui me causent une grande joie, elles sont datées du 31/3 et du 3/4. Aujourd'hui le temps semble être revenu au beau, Phébus nous envoie ses rayons bienveillants. Sommes relevés ce soir à 9 h.30 par le 40ème régiment, arrivons à Chattancourt à 11h1/2 du soir, nous recevons 4 obus de 77 qui, par bonheur, nous font seulement peur.

Vendredi 9 avril.

Je suis bien, j'étais couché de la paille en abondance, aussi j'ai bien dormi car après 6 jours de pluie qui venait dans les tranchées nous avons besoin de repos.

Samedi 10 avril.

Ce matin, le temps recommence à nous lâcher et il est tombé de la neige à gros flocons pendant au moins 1 heure ; après il s'est mis à pleuvoir jusqu'à midi, enfin ça s'éclaircit et redevient assez beau. Ma chérie, je reçois deux cartes : dans l'une on me dit que notre petite Fernande est pour quelques jours à Montfavet chez l'oncle Roger ; aussi, en te faisant réponse j'aurai par le même courrier une lettre à la cousine.

Dimanche 11 avril 1915.

Ma chérie, j'ai reçu ta lettre du 7 avril, je suis content que notre petite Fernande soit à la campagne et qu'elle doit se régaler avec la cousine Juliette. Ici, dans la nature, pas une fleur encore au contraire. À 1 heure, il y a un concert organisé auquel prennent part tous ceux qui le veulent sous la direction d'un officier d'artillerie. J'y vais mais comme spectateur, il y a la musique du régiment qui prête son concours, ça se passe dans un hangar entre une batteuse et un tas de paille, au meilleur, on a une scène comme garniture il y a quelques branches et l'éclairage est fourni .

Lundi 12 avril 1915

Rentrons du turbin à 1 heure fatigué. Quand même, j'allume une bougie et je lis un instant le journal, les nouvelles sont toujours bonnes mais nous sommes toujours la 2ème.

Mardi 13 avril 1915

C'est une heure du matin quand je reviens de travailler, je lis ensuite mon journal et je m'endors en songeant à toi, ma chérie, et à nos enfants. Je fais même de jolis rêves, je ne les réaliserais peut-être jamais, c'est bien triste tout cela, je reste pensif des journées entières. C'est midi, on m'apporte une lettre, je regarde l'écriture, je reconnais la tienne, je suis fou de joie et, quand je l'ai lue, et relu je le suis encore plus. Je lis un article dans le Matin intitulé « la lutte la plus formidable de l'histoire ». Les Français occupent un front de 870 kilomètres, les Anglais 50, les Belges seulement 28 km total du front ouest : 948 Km. Front Est, nos alliés les Russes font face à un front de 1370 km au sud, les Serbes et les Monténégrins occupent un front de 350 km, on se bat sur un front global de 2268 km paru dans le numéro du 11/4. À 2 heures de l'après-midi nous avons marche manoeuvre, allons sur la route de Marre et retournons à 4 heures après avoir ramassé une bonne salade que je mange le soir d'un bon appétit.

Mercredi 14 avril 1915.

C'est aujourd'hui le 6ème jour de repos, nous avons passé une revue en tenue de campagne, à 10 heures du matin. Le temps est passablement beau, ma chérie. Je reçois une carte où on ne me dit pas grand chose, mais ça ne fait rien, elle me fait plaisir quand même, j'ai reçu également une carte de notre neveu Fernand me disant qu'il languissait de venir au régiment mais, s'il est pris, il demanderait à aller dans la cavalerie de préférence. Vers les 4 heures, j'étais en train de lire mon journal tranquillement, j'étais couché sur la paille quand j'entends une forte détonation qui est un peu lointaine. Je n'y prête guère attention mais, au bout de quelques secousses, il en arrive encore une autre à 6 mètres de notre cantonnement, personne n'est blessé, c'est miracle car c'est un va et vient. Enfin je me lève, on n'attend qu'un mot pour évacuer mais ça ne va pas vite chez nous et, ma foi, c'est fini, là. Nous partons de Chattancourt et arrivons aux tranchées de 2ème ligne au secteur A B ,je rentre dans ma cahute à 10h 1/2.

Jeudi 15 avril 1915.

Ma chérie, il fait un temps splendide, de bon matin il y a des jeux de salves très serrés, les avions sont aussi de la partie. Ma chérie, je t'envoie une jolie lettre avec des violettes que tu recevras avec plaisir. Mon amour.

Vendredi 16 avril 1915.

Suis toujours dans les tranchées, le temps est toujours superbe je fais la partie aux cartes toute la journée. 9H 50, ma chérie, je reçois une lettre qui me fait beaucoup plaisir mais je ne rêve pas : dans celle d'hier, tu me dis que tu as mis un billet de 5 francs, enfin je la recevrai demain. À 5 heures, duel d'artillerie, nos artilleurs ont placé de nouveau une pièce en plein sur l'artillerie ennemie et tiré au moins 100 obus parce que nos avions ont signalé cette pièce, enfin, le combat, c'est pour cette nuit.

Samedi 17 avril 1915.

Le temps aujourd'hui se gâte et cependant je suis de garde de 2 h à 4h 1/2. J'ai entendu le coucou pour la première fois ainsi que l'alouette, c'était à peine 4 heures. J'attends encore une demi-heure et je vais me coucher. Ma chérie, je reçois une lettre avec beaucoup de plaisir. Ce soir, à 3 heures, duel d'artillerie comme tous les jours.

Dimanche 18 avril.

Suis toujours dans les tranchées, le temps est toujours superbe aussi les avions sont nombreux et les obus aussi. L'artillerie lourde allemande que nous n'avions plus entendue depuis le 18 décembre 1914 est revenue à la lutte, elle a tiré sur le Mortons. Je reçois 2 lettres de mon frère Pierre ainsi qu'une jolie carte de toi, mon amour.

Lundi 19 avril 1915.

Le temps est plus que beau, nous avons travaillé dans le boyau. Vers les 10 heures, nous entendons très bien le ravitaillement ennemi du côté de Gercourt. Notre artillerie tire dessus quelques coups. Sommes rentrés à 1 heure du matin. J'ai reçu, mon amour, ta lettre quotidienne avec beaucoup de plaisir, tu me dis que tu as reçu ma jolie carte

Mardi 20 avril.

Voici le sixième jour que nous sommes dans les tranchées, nous devons être relevés ce soir à moins d'ordre contraire. Le temps est resté superbe pendant cette relève. A 8h 30 minutes, on nous dit que la section restera au travail jusqu'à minuit, nous allons travailler dans les boyaux en face le secteur A B quand, vers les 10 heures, juste au moment où la relève arrivait, une attaque se déclenche à la tranchée 10 secteur C du boyau où je suis. Je vois les fusées rouges, malgré que nous soyons attaqués, la fusillade est de plus en plus vive, l'artillerie ne tire pas encore, je suis impatient car je vois que ça chauffe et les fusées appuient toujours l'artillerie. Enfin, après un moment d'angoisse, la lourde commence et aussitôt la nôtre entre en action, l'attaque bat son plein, c'est un véritable feu d'artifice, le ciel est en feu et les coucous ne cessent de gronder, au contraire leurs coups deviennent de plus en plus précipités. Ça devient calme et ce n'est pas trop tôt, nous prenons nos outils et partons pour aller cantonner à Germineré nous arrivons à 2 heures du matin.

Mercredi 21 avril.

Je suis très fatigué mais ça ne m'empêche pas d'aller faire ma toilette. Je reçois une lettre de ma soeur Joséphine, laquelle me fait dire qu'il part un colis et également une carte et une lettre de toi, mon amour, qui me causent une grande joie.

Jeudi 22 avril 1915.

Aujourd'hui le temps est brumeux et le vent souffle, ça fait qu'il ne fait pas chaud. On nous annonce au rapport qu'un groupe de parlementaires viendra inspecter les cantonnements. C'est un véritable fumier car on ne renouvelle pas assez souvent la paille. Je ne reçois pas de tes nouvelles aujourd'hui, mon amour, aussi je reviens de la distribution de lettres, peut-être que demain je serai plus heureux.

Vendredi 23 avril 1915.

Enfin aujourd'hui, le temps est plus beau, ma bien aimée, aussi je suis plein de joie, en même temps je reçois ta jolie carte ainsi qu'une lettre de mon frère Pierre qui m'annonce un colis qui est en route depuis le 19. Je pense le recevoir avant de monter aux tranchées. Je fais une partie au banco 10 E

Samedi 24 avril 1915.

Je suis éveillé de bon matin par la canonnade, c'est environ 5 heures, je sors et j'entends même la fusillade, ça doit se passer du côté de Consenvoye, ça dure jusqu'à 7 heures. Je ne me couche plus car nous sommes de garde sur la route de Consenvoye je ne sais pas si c'est nous qui attaquons ou si ce sont les Allemands. Je verrai cela sur les communiqués. Je perds ma pipe que ma soeur m'avait envoyée.

Dimanche 25 avril 1915.

Sommes relevés de garde à 7h i/2, il tombe quelques gouttes de temps en temps. Je reçois une lettre, ma chérie, ainsi qu'un colis de mon frère Pierre qui me fait bien plaisir, il contient 1 saucisson, 4 paquets de tabac 3 à 50 cts, 1 à 80 cts, 1 tablette de chocolat, 1 boîte de sardines et des cartes-lettres. Le temps aujourd'hui est assez beau et, comme c'est dimanche, nous avons repos. Je fais la partie de cartes.

Lundi 26 avril 1915.

6ème jour de repos, le temps est superbe, aujourd'hui nous avons revue de tenue de campagne à 10 heures. Je vais chercher un bidon de vin pour les tranchées quand un avion ennemi apparaît au-dessus de la ville de Cumières. En même temps un avion français apparaît et vient même au-devant de l'appareil allemand mais étant plus bas, il ne peut se maintenir au-dessus de l'allemand et il est forcé de rebrousser chemin du temps qu'on tirait sur l'aviatick. Il faut avouer qu'il avait de l'audace car il revint au moins 4 fois à la charge sans qu'il soit atteint et après il se retira tranquillement au dessus de ses lignes, et moi je vais déjeuner. Vers les 7 heures du soir, les marmites de 210 arrivent sur le Mortans, tout le village en tremble, enfin le départ pour les tranchées est fixé à 7h 30 environ au secteur.

Mardi 27 avril 1915.

Suis dans les tranchées depuis hier soir à environ 150 mètres des tranchées ennemies, le temps est superbe, aussi, depuis 3 heures du matin, l'alouette chante, il n'y a qu'une chose : c'est que nous sommes mal couchés, pas de paille et pas moyen d'allonger les jambes. Je reçois une lettre, ma chérie, qui me fait bien plaisir.

Mercredi 28 avril 1915.

Suis toujours dans les tranchées, le temps est superbe et même trop chaud. Nous tirons très peu de cartouches et l'ennemi aussi. Il n'y a que quelques coups de canon de temps en temps. Je reçois de tes nouvelles, mon amour, avec plaisir.

Jeudi 29 avril 1915.

Le duel d'artillerie commence de très bon matin, le temps est de plus en plus beau, les forts de Marre tirent sur le bois de Forge pendant 1 heure environ. Tout l'après-midi, un avion ennemi vient au-dessus de nos lignes mais il est chassé aussitôt.

Vendredi 30 avril 1915.

Ce matin, comme hier, l'artillerie tonne, nos 120 font des feux par sabord. Tout le secteur tremble, le 75 se met aussi de la partie un peu plus tard. Le temps est très beau aussi. On commence à la trouver mauvaise dans les tranchées, on y ferait cuire des oeufs ! Si cela continue j'ai peur que nous soyons malades à cause du manque d'air. J'apprends que le sous-lieutenant a été tué en faisant une reconnaissance sur la route de Forge, il venait d'être nommé il y a 15 jours environ.

Samedi 1er mai 1915.

Le temps est aujourd'hui nuageux et il fait chaud. Je reçois une lettre de toi, mon amour, et je constate que tu fais des efforts pour te retenir, tu es comme moi, tu deviens folle, prends toujours patience et nous arriverons au but tant désiré.

Dimanche 2 mai 1915.

Voici le 6ème jour de tranchée et j'espère bien que nous serons relevés ce soir. Le temps est à la pluie et, de temps à autres, il tombe quelques gouttes. Vers les 5 heures du soir,on n'y voit presque plus rien tellement les nuages sont chargés. Quelques éclairs donnent l'alarme et, de suite, il tombe non de la pluie mais des grêlons, et ça pendant 20 minutes, il y a 10 centimètres dans la tranchée. J'ai écrit à quelques copains dont Delage et Sylvestre. Sommes relevés ce soir à minuit et arrivons à Chattancourt à 2h1/2 du matin.

Lundi 3 mai 1915.

Après avoir passé la nuit dans le fumier, je me décide à aller faire ma toilette. J'en profite pour faire la chasse aux poux et j'en trouve passablement , ça me dégoûte à un tel point que je suis fou de rage. Je reçois un colis de ma soeur qui est confortable. Je le croyais même perdu.

Mardi 4 mai 1915.

J'ai passé toute la nuit à me gratter, aussi, au point du jour je prends mon linge propre dans mon havresac et je cours à la rivière, je me mets complètement à poil, me lave tout sans exception et me passe de l'eau oxygénée sur tout le corps. Ensuite je change de linge, aussi, après, je me croirais au paradis. C'est infect d'avoir des bêtes comme ça malgré les précautions que je prends. Enfin à la guerre comme à la guerre ! Le bruit se répand que nous devons partir pour, qui dit, les Dardanelles, qui dit, les Eparges et, quand le soir on nous donne l'ordre, nos sacs prêts à partir et, après souper, vers les 7 heures, prière de se coucher comme d'habitude.

Mercredi 5 mai 1915.

Suis toujours à Chattancourt, je vais avec un groupe de copains me faire photographier par Clément de Lattier de Morrecar et ensuite nous déjeunons à la fourchette : oeufs, oignons et olives noires, vin et fine . Nous devons partir à 7 heures. Ma chérie, je reçois de tes nouvelles avec plaisir ainsi que de mon frère Pierre et du cousin Boyer. Je ne sais pas où nous allons mais il faut que je te dise où il me ferait plaisir de partir. Départ de Chattancourt à 7h 30 du soir, passons à Montzeville, Dombasle, Rampont et arrivons à Souhemes à 3 heures du matin, exténués par la fatigue des 25 kilomètres que nous avons dans les jambes. Pour la première fois depuis 5 mois, nous avons de la paille propre. Avec le camarade Grégoire, nous coupons 2 oeufs durs, des oignons et de l'ail que je garnis avec de l'huile d'olive et du vinaigre, nous ouvrons notre litre, et après nous nous couchons dans les bras de Morphée.

Jeudi 6 mai 1915.

Je me lève à 9 heures, vais faire ma toilette intime et vais visiter les églises ainsi que le village qui est d'ailleurs très joli, les gens sont aimables et il y a de jolis manoirs. Je reconnais que nous sommes un peu en France. Le temps est superbe, aussi suis-je content. Il y a 2 forges d'une certaine importance qui sont d'ailleurs à la disposition de l'armée, on y fabrique des créneaux ainsi que des caisses et divers accessoires. Il y a un bureau de tabac bien fourni, je prends un paquet de cigares et j'en culotte quelques-uns. Ma chérie, je reçois de tes nouvelles qui me font plaisir et je me couche à 9 heures.

Vendredi 7 mai 1915.

Nous partons de Souhesmes à 9h,30 du matin, il fait rudement chaud, passons à Vadelaincourt, Ippecourt, Saint-André, arrivons à Deuxnouds où nous cantonnons à 3 heures, je suis très fatigué mais je vais me débarbouiller. Mangeons un morceau sur l'herbe, et après avoir vidé quelques bidons ça va beaucoup mieux. Malheureusement, je m'aperçois que j'ai laissé ma serviette à Souhesmes ça n'y fait rien, je visite l'église puis le village, il y a un hôpital qui est installé dans un château bien au bout du village, c'est très coquet. Je remarque qu'il n'a pas trop souffert du bombardement, il y a exactement 4 maisons détruites. C'est vrai qu'il y a bien de reste comme paille.

Samedi 8 mai 1915.

J'expédie un paquet de linge d'hiver à ma femme avec 2 bagues et 6 paquets de tabac. J'apprends que pendant le mois de septembre la lutte a été chaude entre Deuxnouds et Seraucourt. Donc je me rends avec quelques copains tout à fait sur la crête, ce n'est que tombeaux : ici 65 Allemands, là 50 Français, ici 10 officiers etc. D'après un habitant du hameau, il y aurait eu au moins 3 000 morts tant Français qu'Allemands il nous raconte que dans le petit bois qui se trouve au levant les Allemands ont été pris alors qu'ils dormaient encore, les cadavres se touchaient les uns les autres. Enfin c'est 6h30 du soir, nous ne savons que faire, aller à Séraucourt ou nous retourner ; enfin nous prenons partis d'y aller. Ma chérie, nous y sommes à 100 mètres et nous ne voyons rien, c'est bâti complètement dans un trou, nous dévalons les pentes abruptes et vertes garnies de grands pommiers et pruniers, le paysage est superbe. Enfin nous arrivons juste à l'église devant laquelle se trouvent quelques femmes avec bébés. J'embrasse ces bébés car ils sont superbes et puis mes chers petits me passent devant les yeux et il me semble les voir Il y a aussi de jolies demoiselles de 20 ans à peine dont l'une te ressemble et je t'assure que je l'aurais bien embrassée aussi mais je me retiens. Je lui montre les photos en lui disant qu'elle te ressemblait et elle approuve en me disant que c'était dommage de laisser une jolie femme et de beaux enfants comme ça. Les habitants sont très gentils, ils nous offrent à boire et du vin de notre beau pays du midi. Comme c'est 7h 30, la jolie demoiselle va sonner la cloche de l'église pour le mois de Marie, je lui dis que c'est la fête et elle nous invite à y aller, nous chantons en choeur et après nous allons boire encore un coup. Là on me force à chanter un petit morceau, je ne me fais pas prier et nous partons mais ils me disent de retourner le lendemain avec mes camarades. Je leur promets, je suis enchanté de mon petit voyage, nous arrivons à Deuxnouds à 9h 30 et je me couche.

Dimanche 9 mai 1915.

Après avoir fait ma toilette et déjeuné, je vais à la recherche d'un bon endroit pour être tranquille et faire ma correspondance. Ma bien-aimée, je grimpe un talus de 10 à 15 mètres de hauteur où se trouve un pommier gros comme 2 hommes et là je suis plongé dans la solitude. Je suis bien, je sors ma photo et je t'écris une jolie lettre lorsque survient un chien blanc, je l'appelle et il vient me trouver, je m'amuse un moment avec lui et je finis ta lettre, mon amour.

Lundi 10 mai 1915.

Suis toujours à Deuxnouds, je reçois ton colis, ma chérie, qui me fait beaucoup plaisir ainsi qu'une jolie carte, signe de notre amour. Le bruit court que nous devons partir demain matin pour une destination inconnue enfin je vais me coucher comme d'habitude, vers les 9 heures, quand on vient nous dire de nous tenir prêt à partir à toute heure de la nuit, je m'endors sans monter mon sac, ce n'est pas la première fois que cela se produit.

Mardi 11 mai 1915.

Vers les 4 heures du matin, on vient nous réveiller, nous montons nos sacs, buvons le café et partons vers les 6 heures du matin pour une destination inconnue. Le temps est terriblement chaud, nous marchons quand même et finissons par arriver au but c'est-à-dire au village de Jubécourt, je suis harassé par la fatigue. J'apprends que deux officiers vont en permission de 8 jours à Paris, je t'assure, ma chérie, que ce n'est pas juste car nous sommes tous soldats après tout et je prétends y avoir autant droit que n'importe lequel depuis 9 mois que je ne vous ai pas vus. Je languis de plus en plus, je vais me débarbouiller et après je mange un morceau de canard et d'oignon que les camarades ont laissés et après je vais me reposer.

Mercredi 12 mai 1915.

J'ai été agité toute la nuit malgré la fatigue que je ressentais, je ne sais pas ce que cela veut dire, ma chérie. Toute la nuit, j'ai pensé à toi et à nos enfants. Je reçois beaucoup de tes nouvelles, 5 lettres qui me font bien plaisir. Je suis de garde au poste de police pour 24 heures.

Jeudi 13 mai 1915.

Je suis relevé à 7 heures du matin, je déjeune avec une boîte de thon qui me restait avec un oignon et de l'ail, ensuite je vais faire ma toilette, laver mon linge de corps et m'installer au bord de la rivière. En attendant que mon linge soit sec, je fais mon courrier. Ma chérie, je te fais une jolie lettre et j'en reçois une aussi avec plaisir. À l'occasion de l'Ascension, la musique donne un concert sur la grande place de Jubécourt, les civils n'y assistent pas à part quelques petits de 10 à 12 ans.

Vendredi 14 mai 1915.

Je suis toujours à Jubécourt, nous avons exercice jusqu'à 9 heures du matin, le temps est aujourd'hui pluvieux. Nous devons partir ce soir, nos sacs sont prêts et nous attendons avec impatience. À 4 heures du soir, la musique donne un concert, je crois que ce doit être pour nous encourager car nous en avons besoin. Enfin le départ est fixé pour demain matin 6 heures.

Samedi 15 mai 1915.

Nous partons de Jubécourt à 6 heures, nous retournons sur nos pas, passons à Ville sur Cousances, Rampont, Souhèmes et arrivons à Landrecourt exténués par la fatigue. Jamais nous ne sommes si mal tombés dans un cantonnement. Les chevaux du 17ème corps y avaient couché avant nous, il a fallu la pioche et la pelle, ce n'est pas peu, nous en avons fait 2 chariots et après avoir tiré 20 kilomètres, ce n'est guère amusant aussi ce travail d'une à deux heures. Je suis désigné pour aller couper du bois à 2 kilomètres, et le plus fort, c'est qu'il faut le porter. Enfin je reviens du bois en croyant de trouver de la paille mais ce n'est qu'une illusion et nous couchons sur la dure avec le mot d'ordre : départ demain à 5h 1/2. Nous sommes à 9 km de Verdun, nous allons au fort au-dessus de nous qui donne une vue sur toute la plaine. En bas du village, nous avons une voie ferrée nouvellement établie, mais qui n'est pas terminée.

Dimanche 16 mai 1915.

Nous quittons Landrecourt à 5h1/2 du matin, passons à Lempire-aux-bois, suis très fatigué, ma chérie, et même je suis obligé de poser mon sac à la voiture, passons à Lemmes, arrivons à Souilly village. Nous défilons l'arme sur l'épaule au son de la musique sur 1 km, arrivons à Saint-André exténués et nous cantonnons, ce n'est pas trop tôt !

Lundi 17 mai 1915.

Toujours à Saint-André, je reçois de tes nouvelles, ma chérie, ainsi que du Béraud, j'ai un cafard terrible encore. Pour nous reposer, nous allons à l'exercice et recevons Mme douche pour complément.

Mardi 18 mai 1915.

Suis toujours à Saint-André, repos le matin, exercice l'après-midi.

Mercredi 19 mai 1915.

Saint-André dans l'après-midi, allons à Deuxnouds en tenue de campagne complète faire une marche sous bois, le temps est à la pluie et très étouffant. Après deux heures de marches pénibles et très difficiles à cause de l'épaisseur du bois, nous débouchons à la lisière du côté de Saint-André et rentrons au cantonnement à 5h1/2, fatigués. Heureusement que pour me délasser, mon amour, je reçois une de tes lettres. Le soir, à 9 heures, nous avons alerte et nous allons à 500 mètres du village et retournons, faisons une partie de banco jusqu'à 2 heures du matin. Je me couche.

Jeudi 20 mai 1915.

Saint-André, repos le matin et exercice sous bois dans l'après-midi. On a fusillé à Souilly le nommé d'Auvergne, soldat à la 6ème compagnie, ça faisait trois fois qu'il était passé au conseil de guerre, il était le fils du docteur d'Auvergne d'Avignon.

Vendredi 21 mai 1915.

Saint-André, voilà 6 jours que le temps est nuageux, ce qui me fait languir davantage car sans soleil, sans gaîté. Je reçois ta jolie carte, ma chérie, qui me fait beaucoup plaisir. Dans l'après-midi, nous allons faire une marche manoeuvre à Heppes, environ 5 km, c'est sur ce point que se trouvait l'aile droite de la Marne et, à environ 800 mètres du village de Heppes, un monument est élevé avec cette inscription.
« Aux soldats de France, Bataille de la Marne du 6 au 14 septembre 1914 »
Les combats de Beauzée, Seraucourt, Ippécourt, Bois Blandin, Saint-André Huippés, Bois Lambert, Issaucourt. Voici les divisions qui ont pris part aux combats : 65 D.R 203ème, 311ème, 312ème, 341ème régiments d'infanterie 34ème, 38ème coloniale 55ème artillerie, 15ème bataillon du génie 240ème, 255ème, 258ème, 261ème régiments d'infanterie 42ème, 44ème colonial, 2ème régiment d'artillerie de montagne 19ème, 26ème, 38ème artillerie, enfin les 161ème et 154ème régiments d'infanterie de Verdun.
Ce monument est une croix en bois toute sculptée sur un piédestal en pierre, sur un mamelon. Le bataillon est réuni en carré et notre capitaine nous fait un petit discours très apprécié d'ailleurs et ensuite nous présentons les armes et nous retournons. Mais je vois qu'il a dû y avoir du grabuge, des tranchées pleines de nos soldats.

Samedi 22 mai 1915.

Saint-André, exercice l'après-midi, chaleur accablante, rentrons à 4h,30.

Dimanche 23 mai, Pentecôte

Toujours à Saint-André, repos sur toute la ligne, c'est une mauvaise journée pour moi j'ai un cafard terrible aussi je vais aux vêpres pour me distraire. Des bruits se répandent que nous allons partir. Ma bien-aimée, je reçois de tes nouvelles ainsi que de ma soeur Joséphine et de mon frère Pierre avec beaucoup de joie. Nous quittons Saint-André à 9 heures du soir, passons à Bulainville, Nubécourt, Evres, Triaucourt, c'est 2 heures du matin et, quel miracle, l'électricité est là, je crois renaître car depuis 10 mois je n'avais plus vu une pareille chose ! Arrivons à Aubercy à 3 heures du matin exténués par la fatigue, enfin nous avons de la paille propre et en quantité, je mange une boîte de pâté de foie gras et je vais me coucher.

Lundi 24 mai 1915.

Aubercy, village limitrophe de la Marne, je me lève à 11 heures, je vais prendre un bain dans la rivière. Nous partons ce soir à 8h1/2, le temps est superbe et il y a du goût à marcher. Nous arrivons à Grigny, premier village de la Marne, ensuite à Eclaires, Le Chemin, Ante et nous arrivons à Sivry-Ante où nous cantonnons. Nous sommes mieux que dans la Meuse et les pays sont plus pittoresques.

Mardi 25 mai 1915.

Sivry-sur-Ante, je vais faire un tour dans le village, la route nationale le traverse et il est très long. L'église est superbe, surtout l'autel tout en marbre et avec sculptures. À déjeuner, nous mangeons des asperges de Lauris, une omelette, 4 petits oiseaux, 1 bouteille de cartagène café, cigare à 10 centimes. À 4 heures, la musique donne un concert sur la place principale où elle commence par jouer les hymnes des alliés.

Mercredi 26 mai 1915.

Sivry-sur-Ante, nous apprenons que l'Italie a déclaré la guerre à l'Autriche. Ma chérie, je languis beaucoup de vous voir et c'est avec une grande joie que je reçois ta jolie lettre du 22 courant qui dissipe mes idées noires. Je suis allé prendre un bain.

Jeudi 27 mai 1915.

Sivry-sur-Ante, exercice le matin et repos l'après-midi.

Vendredi 28 mai 1915.

Toujours à Sivry-sur-Ante, exercice le matin et repos l'après-midi. Ma chérie, pas de nouvelles.

Le 29 mai 1915, samedi Sivry-sur-Ante (Marne),

exercice le matin et repos l'après-midi. Mon amour, je reçois tes deux lettres, je suis très content et ça m'enlève le noir que j'avais.

Dimanche 30 mai 1915

Sivry-sur-Ante, avons revue par le capitaine à 9 heures du matin, partons ce soir pour une marche de 24 kms. Je reçois un colis de mon frère Pierre, aussi je suis très heureux, je t'envoie une jolie lettre. Passons à Dampierre, Dommartin Maffrecourt.

Lundi 31 mai 1915.

Arrivons à Dommartin exténués par la fatigue, nous sommes logés dans de vastes hangars et sur le fumier, ce qui ne m'empêche pas de dormir, j'en ai assez après 6 heures de marche. C'est 2 heures du matin et le soir à, 6 heures, sommes de garde au poste de police jusqu'à demain soir 6 heures.

Mardi 1er juin 1915

Sommes relevés de garde à midi et partons à 2 heures, chargement complet avec 200 cartouches aussi je marche péniblement. Passons aux villages suivants : Courtemont, Vienne la ville, bois Hauzy arrivons à Mélzicourt à 5h1/2 du soir et prenons positions dans les tranchées.

Mercredi 2 juin 1915.

Melzicourt, je suis dans les tranchées à 25 mètres de la rivière l'Aisne qui donne son nom au département. Nous avons devant nous Servon-Melzicourt qui est aux mains de l'ennemi. Derrière nous se trouve le village de Melzicourt et, il faut le savoir, tout ce qui reste, c'est un pan de mur de 3 mètres de hauteur. C'est effrayant, il reste une cave où nous pouvons coucher une vingtaine. Ma chérie, je ne reçois pas de tes nouvelles.

Jeudi 3 juin 1915.

Melzicourt sur Aisne, suis toujours dans les tranchées à 800 mètres environ de l'ennemi. Ma chérie, je reçois une carte qu'on m'apporte à 2 heures du matin. Lutte d'artillerie toute la journée.

Vendredi 4 juin 1915.

Melzicourt-sur-Aisne, suis toujours dans les tranchées, le temps est toujours superbe aussi, à la tombée de la nuit, j'en profite pour aller prendre un bain dans l'Aisne qui n'est qu'à quelques mètres. L'eau est même très chaude, aussi j'y prends passion et suis rajeuni de 10 ans à la sortie.

Samedi 5 juin 1915.

Toujours à Melzicourt dans les tranchées, je reçois, ma chérie, une jolie carte je réponds à Parret Eugénie. Combat d'artillerie toute la journée et nombreux vols d'avions.

Dimanche 6 juin.

Melzicourt, suis toujours dans les tranchées, je reçois une jolie lettre, ma chérie, qui me fait beaucoup plaisir. Nous sommes relevés ce soir à 10 heures par le 40ème régiment. J'ai goûté aux poissons de l'Aisne. La forteresse de Przennys tombe de nouveau aux mains des Austros Allemands, c'est un échec pour nos alliés.

Lundi 7 juin 1915.

Arrivons à 6 heures au village de Virginy, morts de fatigue, j'ai dormi en marchant tellement j'étais fatigué, sommes en troisième ligne dans de bons abris derrière un mamelon cote 138. Après avoir fait des recherches pour retrouver le fourrier Linésy, on l'a retrouvé mort avec trois balles dans la tête. La calotte métallique ne lui a pas servi, on l'a enterré à Melzicourt le 7 juin.

Mardi 8 juin 1915

Sommes toujours là, allons à la corvée le soir porter des fils de fer barbelés au village de Virgini quand, soudain, une petite attaque commence et bientôt le canon se met de la partie, nous nous abritons dans un boyau mais ça ne dure pas longtemps et nous serons couchés à l'heure.

Mercredi 9 juin 1915

La compagnie est de piquet aujourd'hui mais nous bougeons du cantonnement. Ma chérie, je reçois une jolie carte qui me fait grand plaisir. Ce soir à 8 heures nous avons alerte, nous montons nos sacs pour être prêts à partir mais restons là. Vers les 10 heures on annonce par téléphone que le 16ème corps est attaqué sur tout son front à Mesnils les Hurlus. Le canon tonne toujours très fort quand, au bout d'une demi-heure, on téléphone que l'ennemi a été arrêté par notre feu, nous nous couchons mais je dors en gendarme et toute la nuit le canon tonne.

Jeudi 10 juin 1915

Aujourd'hui, je suis de garde à 800 mètres d'ici et, à 1 kilomètre de Ville sur Tourbe, nous sommes là une escouade en arrière de la troisième ligne. Je m'oriente : devant moi, je ne vois que tranchées, d'ailleurs Ville sur Tourbe a été chaudement disputé mais finalement nous le tenons. Vers les quatre heures du soir, un orage survient, nous inondant, nous sommes obligés de sortir de la cahute et, pour comble de malheur, une violente canonnade de notre part éclate à cause du temps qui est très sombre. De crainte d'être attaqués nous nous partons dans une tranchée en passant dans le boyau à moitié plein d'eau, nous contemplons le bombardement qui, finalement, cesse au bout d'une demi-heure. Nous retournons à notre poste pour manger la soupe qu'on vient de nous apporter, tout est froid, j'ai les pieds dans l'eau c'est terrible, ma chérie, ce qu'il faut endurer.

Vendredi 11 juin 1915

Vers les minuit, l'artillerie donne encore fort et toute la nuit. Enfin sommes relevés à 6 heures du matin je suis dégoûtant. En arrivant, je nettoie mes armes et tout le pastis, je travaille au moins 2 heures. Après comme nous sommes de piquet, je me repose le restant de la journée. Ma chérie, je reçois une jolie carte ainsi que de ma soeur.

Samedi 12 juin 1915.

Toujours à la cote 138, le temps est toujours à la pluie et lourd, aussi, je ne sais pas si c'est le temps mais je languis de plus en plus de vous voir mon amour, j'ai besoin que cette guerre finisse vite car il y a de quoi devenir fou après 11 mois que je suis sur le front et que les choses en sont toujours là. Enfin, prenons toujours patience et peut-être qu'un jour nous arriverons au but tant désiré : la Paix.

Dimanche 13 juin 1915.

Toujours à la cote 138, je reçois tes jolies lettres qui me réconfortent, mon amour, journée calme. Nous quittons avec regrets la cote 138, partons à 9 heures du soir pour aller à Ville-sur-Tourbe, secteur très dangereux à croire les uns et les autres, arrivons à 1 heure du matin et, pour changer, c'est encore dimanche, c'est un porte-malheur pour nous.

Lundi 14 juin 1915.

Suis beaucoup fatigué, on nous donne un emplacement et je me couche sans savoir où car nous ne pouvons pas éclairer nos bougies de peur d'être vus de l'ennemi qui est à 200 mètres. Au petit jour, suis éveillé en sursaut par des salves d'artillerie et à en juger par le bruit des batteries, ce n'est pas très loin de nous. Je me lève et je me vois dans une usine électrique, tout est sens dessus dessous et il y a un matériel de 100.000 francs. Enfin je mange un morceau de pain avec du beurre et je vais visiter le village qui, ma foi, devait être beau en temps de paix. C'est navrant, tout est démoli, on dirait les ruines de Pompeï. Il existe 2 cimetières, dans l'ancien il n'y a pas moins de 1500 croix et dans le nouveau 80. Tous les jours nous coûtent 20 hommes sans compter les blessés. C'est un des plus mauvais secteurs. Ce soir, à 9 heures, nous allons faire des pare-éclats dans les boyaux qui sont pris en enfilade, retournons à minuit et, ma chérie, je reçois ta gentille lettre quotidienne.

Mardi 15 juin 1915.

Ville-sur-Tourbe, suis désigné pour aller porter la soupe en première ligne, les boyaux sont à moitié pleins de boue et d'eau, nous en avons jusqu'au ventre. Les tranchées sont bouleversées sur un parcours de 100 mètres, la lutte est chaude, il y a des endroits où ils ne sont qu'à 20 mètres de l'ennemi. Tout est prêt pour le combat fusils, bombes, grenades à main, crapouillots, pétards, aussi on ne dort guère et mangeons peu.

Mercredi 16 juin 1915.

Aujourd'hui, Ville-sur-Tourbe, dans la journée nous fabriquons des chevaux de frises et, le soir, travaillons avec le génie. Nous faisons 6 heures du soir 1 heure du matin, nous soupons. Quand nous entendons 2 moteurs, nous regardons aussitôt et nous assistons à un duel d'aéroplanes ? et les mitrailleuses marchent de temps à autres mais l'artillerie ne tire pas il y en a pour tous les deux et même que nous voyions venir à l'horizon un Sème aéro ennemi qui vient à la rescousse ? et alors le Français revient dans nos lignes et les 2 Allemands dans les leurs, et nous continuons de souper.

Jeudi 17 juin 1915.

Ville-sur-Tourbe, vers les 8 heures du matin, je me lève et sitôt le rassemblement de la Cie, j'apprends que Desserre jeune vient d'être tué d'une balle à la tête. À 10 heures, je monte encore la soupe en première ligne et juste 2 torpilles aériennes viennent de faire 2 morts et plusieurs blessés, le major auxiliaire et un brancardier sont tués. C'est effrayant, les tranchées sont bouleversées et quand on voit sur les journaux que c'est trop tôt pour parler de paix, il y aurait de quoi les fusiller ces journalistes, car depuis 11 mois qu'on a laissé sa famille, eh bien, ça serait le moment d'en finir ou jamais. Ma chérie, je reçois une carte qui me fait plaisir. Sommes relevés ce soir à 10 heures, allons cantonner à Courtemont, arrivons à minuit.

Vendredi 18 juin 1915.

Suis à Courtémont, je reçois un colis de mon frère et un de ma soeur qui me font beaucoup plaisir. Un aéro ennemi lance une bombe mais sans résultat. Je vois Auguste Rochette pour la première fois depuis le début de la campagne. J'écris à M. le directeur de l'Oseraie.

Samedi 19 juin 1915.

Suis toujours à Courtémont, on demande des caporaux pour instruire les bleus de la classe 1917, Marmillot est désigné, Bonis de Sault est tué avec un de ses camarades par une bombe en faisant l'exercice de lancement. Quelques minutes avant, nous causions ensemble du temps passé, il ne faut pas longtemps pour mourir, aussi j'y vais pour en lancer mais ce n'est pas de bon plaisir. Ma chérie, je reçois ta lettre quotidienne ainsi qu'une de M. Defour.

Dimanche 20 juin.

Courtémont, les rassemblements ou les corvées et exercices, de sorte que je n'ai pas un moment à moi. À 2 h30, on met les 2 pauvres bougres tués hier par nos propres bombes, j'assiste à leur départ à 3 heures pour les tombes à Dommartin, j'ai remarqué que sur les croix on n'avait pas mis mort au champ d'honneur mais tout simplement décédé.

Lundi 21 juin 1915.

Voici le 4ème jour de repos, nous remontons aux tranchées à Ville-sur-Tourbe, secteur de calvaire. Nous avons concert de compagnie de 6 à 7 heures du soir, ça nous sert de digestif, départ à 8h30 arrivons à 10h30.

Mardi 22 juin 1915.

Suis dans les tranchées en première ligne, à 200 mètres des lignes ennemies, on n'y serait pas mal si ce n'était pas le bombardement quotidien que l'on y reçoit. Nous mangions un pigeon avec le copain Grégoire quand, tout à coup, les marmites sont arrivées, sommes rentrés dans notre tanière et nous avons eu le flair, il en est tombé une à 6 mètres juste dans le boyau que nous avons derrière la tranchée, et voilà que nos gamelles avec le pigeon ont été pleines de terre. C'est désagréable on ne peut pas manger seulement tranquille et suis beaucoup étonné que tout le monde se porte si bien. Le soir, à 11 heures, allons faire une patrouille devant nos fils de fer, nous sommes 4 hommes et le caporal, nous rentrons dans nos lignes, avons fait 1 heure sans avoir vu âme qui bouge et risqué d'être zigouillés au moindre bruit. Les fusées éclairantes jouent un grand rôle.

Mercredi 23 juin 1915

Toujours au calvaire, c'est bien le nom qui convient car on ne dort guère ou presque pas, nous recevons une douche, en principe, et après les marmites, c'est réglé comme du papier à musique, chaque fois que nous allons manger, ça tombe ! Je reçois une jolie lettre ma chérie qui me fait plaisir.

Jeudi 24 juin St Jean.

A 3 heures du matin, nous mangeons un beau poulet qu'un copain a reçu et je t'assure que nous y faisons honneur, dommage que nous n'ayons que de l'eau ! Bombardement des tranchées comme d'habitude. Le soir à 7 heures, nous sommes prévenus qu'une de nos mines doit sauter au Pruneau, nous attendons avec impatience le moment, sommes tous aux créneaux de peur d'être attaqués. Enfin, vers les 9 heures, la mine saute, on dirait un tremblement de terre, très peu de bruit et, ma foi, pas un coup de fusil n'est tiré, nous sommes dans le calme le plus complet.

Vendredi 25 juin 1915.

4ème jour, sûrement nous serons relevés ce soir. A10 heures du matin bombardement, notre artillerie a établi des mortiers de 90 dans les tranchées et le soir, à la soupe, vers les 6 heures, ils commencent à lancer des torpilles aériennes, mais l'artillerie ennemie se met de la partie et, jusqu'à 7 heures, on dirait un bruit d'enfer. Nous sortons de nos trous qu'après le calme revenu, nous mangeons un peu de soupe et le repas est vite terminé. Total : 80 marmites 7 shrapnels. Sommes relevés par le 40ème régiment et, ma foi, nous ne l'avons pas belle car 2 types ont été faits prisonniers. C'était jour de relève, aussi on nous accompagne jusqu'aux boyaux et même au-delà, enfin, par bonheur, personne n'est touché et, une fois aux abris, nous nous arrêtons, je me demande si cette vie va durer encore longtemps car cela est démoralisant.

Samedi 26 juin 1915.

Arrivons sains et saufs à Courtémont, à 2 heures du matin, au cantonnement ; mangeons un morceau avec Grégoire, j'allume une bouffarde et je me couche.

Dimanche 27 juin 1915.

Toujours à Courtémont, sommes réveillés à 7 heures du matin par punition de la veille où des types ont fait du chambard. Faisons la corvée du cantonnement et les autres vont à l'exercice, nous n'avons pas un moment à nous, c'est terrible, à peine si nous avons le repos moral.

Lundi 28 juin 1915.

Courtémont, exercice des bombardiers de 7 à 9 heures, il fait une pluie de 2 heures environ. Nous montons aux tranchées à 8 heures, ça fait que nous avons que 3 jours de repos. Je reçois une jolie carte, ma chérie, nous arrivons aux Pruneaux fatigués.

Mardi 29 juin 1915.

Suis dans les tranchées aux Pruneaux, tout est calme dans la matinée, vers midi, nous avons la visite de 13 marmites de 150, je rentre dans mon trou comme une taupe, nous avons un blessé légèrement et deux cahutes démolies. Le soir, à 8 heures, rassemblement, le 1er peloton, en première ligne.

Mercredi 30 juin 1915.

Après avoir passé la nuit de faction nous sommes autorisés à nous reposer 3 heures et après allons travailler dans les boyaux.

Jeudi 1er juillet 1915.

Toujours à Pruneaux, dans la journée construction des abris de 2 heures, 4 bombardements, obus, torpilles, toujours la même musique ! Je t'envoie un billet de 5 francs, ma chérie, je reçois une jolie lettre qui me fait grand plaisir de vous savoir en bonne santé vu que notre petit Jeannot est guéri de la coqueluche. Passons en première ligne.

Vendredi 2 juillet 1915.

4ème jour de tranchée aux Pruneaux, journée relativement calme, le bombardement n'est pas aussi fort que les autres jours. Je reçois une jolie lettre à 2 heures du matin où, d'ailleurs, je m'empresse de la lire au clair de lune. Vraiment il y a des choses qui me distraient et d'autres qui me causent du chagrin comme cet argent qui ne te parvient pas assez vite. C'est 4h 30, le bombardement dure depuis un moment, un frère vient d'être tué à la 6ème par un fusant. Sommes relevés ce soir à 10h45, allons cantonner à Berzieux.

Samedi 3 juillet 1915.

Berzieux, village à 2 km de Ville-sur-Tourbe, a souffert beaucoup du bombardement et reçoit des obus de temps à autres. Sommes dans des abris blindés, le jour travaillons à construire des abris pour le génie, faisons la partie aux cartes, bonne pour moi.

Dimanche 4 juillet 1915.

Berzieux, toute la nuit nous entendons la canonnade très violente du bois de la Courey. Voilà plusieurs jours que ça dure, je ne sais ce qu'il adviendra, les combats durent jours et nuits, le but ennemi serait de faire une trouée pour avoir la route de Chalons à Verdun ainsi que la voie ferrée. La lutte est chaude.

Lundi 5 juillet 1915.

Berzieux, travaillons 4 heures par jour, de temps en temps le village est bombardé, comme d'habitude. Je reçois un colis du « Petit Paquet Vauclusien. » Mardi

6 juillet.

Berzieux, 4ème jour de repos, il est question de permission de 8 jours à raison de 5 par compagnie. Quittons Berzieux le soir à 10 heures, par une nuit noire avec rayons lumineux, jamais de ma vie j'ai vu des éclairs pareils, le ciel est en feu. Arrivons à Ville-sur-Tourbe et sommes de réserve à droite du village.

Mercredi 7 juillet 1915.

J'ai été de garde sur la route à Sirvens, sommes relevés le soir à 8 heures et allons poser des chevaux de frise aux compagnies qui sont en position. Une patrouille de la 5ème, appuyée par la 7ème, font 2 prisonniers dans un petit poste. Ma chérie,je t'envoie 5 francs.

Jeudi 8 juillet 1915.

Toujours à Ville, travail de jour et de nuit.

Vendredi 9 juillet 1915.

Toujours à Ville-sur-Tourbe, bombardement d'l heure particulièrement violent.

Samedi 10 juillet 1915 .

Toujours à Ville-sur-Tourbe, sommes relevés le soir à 11 heures.

Dimanche 11 juillet 1915.

Arrivons à Courtémont à 11h30 du matin, je reçois un colis de ma femme qui me fait grand plaisir.

Lundi 12 juillet.

Courtémont, revue à 9h 30, des vivres de réserve : ce soir, omelette aux truffes, salade, poulet aux champignons.

Mardi 13 juillet 1915.

À l'occasion de la fête nationale, nous touchons 1 litre de vin au lieu d'un quart, un morceau de jambon et 1 cigare. Vers 3 heures de l'après-midi, 2 obus viennent s'abattre sur le poste de police, tout est en feu, 6 hangars brûlent complètement et tout est détruit, total : 8 morts et 30 blessés. Nous montons nos sacs et allons dans la cour. Heureusement que ça s'arrête, nous n'en sommes pas moins émotionnés et nous rentrons le soir à 6 heures mais ne sommes pas trop rassurés, le feu brûle toujours avec violence et 2 compagnies sont sur les lieux avec des pompes à incendies. 

Mercredi 14 juillet. Fête nationale.

Sommes relevés à 1 heure du matin pour aller travailler et éteindre le feu qui brûle encore en dessous, restons là jusqu'à 4 heures du matin. Mangeons une boîte de thon, buvons le café et nous nous couchons. Après la soupe, il y a concert de 2 à 3 heures, il y a 20 francs de prix, on nous les partage, enfin ça me rapporte 5 francs. Après on nous fait sortir la saleté (la paille) qui est depuis 11 mois, c'est du fumier mélangé avec un infini nombre de poux. Montons aux tranchées à 9 heures et arrivons à 11 heures à Ville-sur-Tourbe où nous restons pour assurer la garde. Comme fête du 14 juillet, je m'en rappellerai de celle-là !

Jeudi 15 juillet 1915.

A Ville-sur-Tourbe, assurons la garde et travaillons dans la journée à préparer la route. Bombardement de 3 à 4h 30.

Vendredi 16 juillet 1915.

Travail et garde.

Samedi 17 juillet 1915.

Enterrons les poux dans une tranchée et, au fur à mesure, nous la comblons. J'envoie une carte à Mlle Liffrand Françoise.

Dimanche 18 juillet 1915.

Sommes relevés le soir à 10 heures mais nous la 2ème section, restons pour décharger les voitures de matériel et rentrons ensuite avec les 2 dernières qui nous conduisent jusqu'à Courtémont où nous sommes cantonnés pour les 4 jours, arrivons à 4 heures du matin.

Lundi 19 juillet 1915.

Je reçois l'appareil photographique qui était dans le colis de ma soeur Joséphine.

Mardi 20 juillet 1915.

Toujours à Courtémont, exercices de bombes, travail.

Mercredi 21 juillet 1915.

Courtémont de bon matin, je vois un duel d'avion, 1 Français contre 1 Allemand, le nôtre plonge par 3 fois, sans que l'autre s'y soustraie chaque fois et à la fin, finisse par échapper au nôtre. Le soir, à la soupe, la même chose, un de nos obus vient tomber au milieu de nous, heureusement qu'il n'a pas éclaté, il fait un trou de 40 centimètres dans la terre

Jeudi 22 juillet 1915.

4ème jour de repos, les permissionnaires partent à 3 heures du matin, ça me fait de la peine et je ne peux plus me rendormir, enfin mon tour viendra. Montons aux tranchées en première ligne au secteur dit Pruneaux.

Vendredi 23 juillet 1915.

Dans les tranchées, nuit calme, vers les trois heures de l'après-midi violent bombardement, plusieurs obus tombent sur Ville et font 3 morts et plusieurs blessés. Aussi notre artillerie envoie des obus par rafales qui, je crois, doivent tomber sur des cantonnements ennemis. Ça dure bien 1 heure, puis le calme revient.

Samedi 24 juillet 1915.

Suis toujours là, ma chérie. Je reçois des nouvelles de ma soeur ainsi qu'une carte sur laquelle tu me dis languir que j'aille en permission. Sommes relevés par le deuxième peloton et nous allons en réserve.

Dimanche 25 juillet 1915.

De bon matin, nous recevons des marmites de 210, ça commence bien, notre artillerie répond toute la matinée. Lancement de torpilles, bombes qui font un fracas épouvantable, après-midi même répétition, en ces 2 journées nous avons 5 morts au village de Ville. Vers les 4 heures, nous lançons des bombes avec le canon et, malheureusement, la distance des tranchées étant rapprochée une vient tomber dans notre première ligne. Total : 1 mort, 2 blessés. Travail de jour et de nuit.

Lundi 26 juillet 1915.

4ème jour, sommes relevés ce soir à 10 heures, allons de Courtémont à Berzieux ! Arrivons à 10 heures. Anniversaire de la fête votive à Vedène.

Mardi 27 juillet 1915.

Après une bonne nuit de repos, je me lève, fais ma toilette, je change de linge et suis bien. À midi, nous enlevons un tas de fumier qui se trouve devant le cantonnement depuis 1 an. Jusqu'à 5h 1/2, nous turbinons et le soir, à 8 heures, sommes de garde. Comme repos c'est un peu ça !

Mercredi 28 juillet 1915.

Sommes relevés de garde ce soir à 8 heures. Tout le jour, nous faisons la partie aux cartes qui, cette fois-ci, n'est pas bonne, enfin c'était mon tour.

Jeudi 29 juillet 1915.

Allons travailler le matin de 6 h à 10 heures et ensuite de 2 à 6 heures nous sommes bien au soleil, aussi il fait très chaud. Je reçois, ma chérie, ta lettre quotidienne.

Vendredi 30 juillet 1915.

Voici le quatrième jour de repos si on peut l'appeler ainsi ! Partons de Berzieux à 10 heures soir pour aller en réserve à Ville-sur-Tourbe, notre escouade est cantonnée au poste de commandement sur la route de Servon.

Samedi 31 juillet 1915.

Assurons la garde, sommes très bien, avons une bonne cahute et très peu de travail.

Dimanche 1er août 1915.

Toujours à Ville-sur-Tourbe, ma chérie, je t'envoie une photo et reçois ta jolie lettre qui me fait plaisir.

Lundi 2 août 1915.

Toujours à Ville-sur-Tourbe, bombardements journaliers aux heures de la soupe et arrosage du village en règle. Sommes relevés le soir à 11 heures.

Mardi 3 août 1915.

Arrivons à Maffrécourt à 3 heures du matin, exténués par la fatigue car c'est à 10 heures de Ville. Je reçois un colis de mon frère Pierre ainsi qu'un de ma chérie qui me fait plaisir.

Mercredi 4 août 1915.

Sommes réunis tous les Vedénais le soir, à souper, en l'honneur de la fille de Pascal Chambrant : une omelette de 3 douzaines d'ceufs, des pommes frites et une bonne salade à l'anchois avec de l'huile de Vedène, comme vins il y en a et pas de l'ordinaire, nous buvons du supérieur : 4 vins fins, 7 bouteilles de champagne, café à la gnôle, cigares et ,après, concert !

Jeudi 5 août 1915.

Toujours à Maffrécourt.

Vendredi 6 août 1915.

Soupons encore ensemble : salade et céleri, omelette et frites, 20 litres de vin ordinaire et 2 bouteilles de champagne, café à la gnôle, cigare, concert.

Samedi 7 août 1915.

Touchons la tunique couleur de la capote, départ de Maffrécourt pour les tranchées à 8 heures, arrivons à Calvaire à 10 heures.

Dimanche 8 août 1915.

2 ème jour de Calvaire, le temps est splendide, sommes à 200 mètres des tranchées ennemies, violent duel d'artillerie. Le soir, vers les 7 heures, duel entre avions, le coup d'oeil est magnifique mais sans résultat. À 11 heures, une attaque se déclenche à notre droite, du côté de la Gruerie. Je vois une multitude de fusées éclairantes, l'une n'attend pas l'autre tandis que les canons tonnent avec la grosse voix. Au bout d'une heure, tout est calme.

Lundi 9 août 1915.

Calvaire de bon matin, une escadrille de 6 avions français traverse les lignes ennemies, aussi sont-ils soumis à un bombardement intense mais ils marchent toujours. Sur le soir, violent tir d'artillerie.

Mardi 10 août 1915.

3ème jour de tranchée relativement calme. Le soir après la soupe, assistons à une démonstration au-dessus des lignes ennemies par une escadrille d'avions et, malgré un violent bombardement, chacun remplit son rôle et ne rentre dans nos lignes qu'à la nuit venue.

Mercredi 11 août 1915.

4 heures de tranchées et nous ne sommes pas relevés, je ne sais pas ce qui se passe, c'est attaque sur attaque.

Jeudi 12 août 1915.

5ème jour de tranchée, tout le jour on ne cesse pas du côté du bois toujours au même endroit Vers les 6 heures du soir, les deux artilleries redoublent d'intensité. Sommes relevés par le Sème colonial et le 7ème.

Vendredi 13 août 1915.

Arrivons à Maffrécourt à 3 heures du matin avec la pluie, on nous annonce le départ pour le soir à 9 heures. Nous quittons le secteur Ville-sur-Tourbe et sommes remplacés par une division coloniale. Nous voyons passer le 4ème et le 3ème chasseur à cheval ainsi que le Sème d'artillerie coloniale. Quittons Maffrécourt à 9 heures avec la pluie passons à Braux- Sainte-Cohière, Sainte-Ménéhould et arrivons à Elise à 2 heures du matin, exténués par la fatigue.

Samedi 14 août 1915.

Avons passé une bonne nuit dans la paille propre, allons prendre un bon bain dans un étang à 800 mètres du village, l'eau est bonne, les canards et les poissons y vivent assez nombreux, enfin avons du vin en quantité.

Dimanche 15 août 1915.

Toujours à Elise, repos complet.

Lundi 16 août 1915.

Elise (Marne), exercices d'embarquement de 2 à 3 heures.

Mardi 17 août 1915.

Sommes de garde au poste de police, le départ est fixé ce soir à 9 heures, fais une lettre à Madame ma moitié, destination inconnue prenons le train à Villers Daucourt.

Mercredi 18 août 1915.

Gare d'embarquement Villers Daucourt départ à 2 heures du matin Sermaize-les-Bains, Haussignémont, Vitry-le-François, Vitry-la-Ville, Châlons-sur-Marne, Mortange, Epernay débarquement à 8 heures du matin, exténués par la fatigue. Partons à 8h 1/2, traversons Epernay qui, ma foi, est très joli mais très long. Il fait très chaud, beaucoup tombent, aussi faisons une grande halte de 1h 1/2, repartons, passons à Fontaine, Mutry, Tauxières, Louvois, marchons sur Reimss, passons à Ville sur Rive, (actuellement Ville-en-Selve) et arrivons à Ludes à 7 heures du soir, morts de sommeil et de fatigue et nous cantonnons. Nous couchons sur la planche, mais dormons bien quand même.

Jeudi 19 août 1915.

Ludes, après avoir dormi pendant 10 heures, je me lève tout engourdi et fais ma toilette intime, déjeunons avec le lapin à Jean et allons visiter le village qui, ma foi, est très coquet avec ses pavillons et ses châteaux couverts d'ardoises. On distingue la cathédrale de Reims qui est à 12 km. Sommes logés dans un château qui, au dire des habitants appartient à un Allemand et c'est un bel immeuble. Je reçois ton colis, ma chérie, qui, hélas est le bienvenu.

Vendredi 20 août 1915.

Ludes, nettoyons le parc du château, c'est une corvée, rien de plus.

Samedi 21 août 1915.

Toujours à Ludes, les gens sont très aimables, on se croirait dans une ville, électricité, tramway, tout y est. Je parcours le parc en rêvant, ma chérie, les oiseaux gazouillent autour de moi, semblant me dire « Prends patience ». Il faut dire que, pendant 1 an de guerre, c'est la première fois que nous sommes dans une petite ville et on ne dirait pas que l'ennemi est à 7 kilomètres. Départ ce soir pour les tranchées à 8 heures. Passons à Puissieulx, Sillery-le-Petit, traversons le canal de la Marne et venons occuper les tranchées de 2ème ligne à 10h 1/2.

Dimanche 22 août 1915.

Après une bonne nuit de repos, dans un grillage en fer en guise de hamac, il y a inspection des tranchées, on y est très bien. Je reçois la visite du cousin Louis, de M. et Mme. Carnet et Vialan. C'est une bonne journée pour moi, suis tout à fait étonné que dans ce pays si près de la ligne de feu ce soit encore habité, vraiment on ne dirait pas la guerre, nous avons du vin et épicerie à 800 mètres des tranchées.

Lundi 23 août 1915.

Toujours dans les tranchées, travail 4 heures de jour et 4 heures de nuit. Bombardement vers les heures de la soupe du soir et du matin.

Mardi 24 août 1915.

Sillery-le-Petit. Travail donne mon nom pour les permissions.

Mercredi 25 août 1915.

Sillery-le-Petit, je rencontre Coudurier Pierronnet, dit Clément.

Samedi 28 août 1915.

Toujours à Sillery, j'écris à Miglianlli. Mangeons une salade à souper, bombardement de 3 à 4 heures.

Dimanche 29 août.

Sillery-le-Petit idem.

Mardi 31 août 1951.

Toujours à Sillery-le-Petit, je reçois la visite de Maurice Haut qui me fait grand plaisir.

Mercredi 1er septembre 1915.

Sillery-le-Petit, violent bombardement sur les tranchées ennemies, un prisonnier dit que le tir a été efficace. Notre lieutenant, M. Bonnafont, avocat au barreau de Marseille, nous quitte pour aller au 245ème régiment d'infanterie, nous le regrettons tous car il était gentil pour nous et principalement pour moi, aussi vient-il me toucher la main et je comprends qu'il était «gonfle ». Journée calme.

Jeudi 2 septembre 1915.

Voici le 12ème jour de tranchées, et ce n'est pas trop tôt car je n'ai plus rien comme conserves et tabac. Pensons être relevés ce soir, en effet quittons à 11 heures, venons cantonner à Chigny-les-Roses à 2 heures du matin.

Vendredi 3 septembre 1915.

Chigny-les-Roses, sommes très mal couchés peu de paille aussi et bon matin, je me lève, fais ma toilette, déjeunons et ensuite allons visiter le pays. C'est le genre de ville très propre et coquette, j'achète des provisions de bouche et du bon vin. Nous avons revue d'armes par le nouveau lieutenant qui, je crois, ne le satisfait pas, aussi il nous il nous renvoie nettoyer la plaque à coucher, chose absurde et, à 6 heures du soir, au milieu du repas, nous présentons encore nos armes ce qui ne nous plaît guère.

Samedi 4 septembre 1915

Chigny-les-Roses, encore revue de vivres de réserve et, l'après-midi, exercice de 3 à 5 heures je me demande un peu quand nous aurons le temps de laver notre linge, c'est un joli repos . Nous partons à 8 heures pour une destination inconnue, passons à Ludes et arrivons à Verzenay, nous passons la nuit dans une cave et sans paille.

Dimanche 5 septembre 1915.

Verzenay, c'est ici que le 118ème prend son repos et aussi je vois de nombreux amis et les cousins Eric et Lucien. Visitons le pays qui reçoit quelques obus de temps à autre mais qui n'est pas du tout esquinté. Nous partons ce soir à 8 heures pour aller relever le 240ème régiment qui se trouve aux Marquises. Passons à Prunay qui paraît avoir beaucoup souffert du bombardement, ensuite aux Marquises et arrivons aux tranchées à 11 heures.

Lundi 6 septembre 1915.

Les Marquises, occupons les tranchées, sommes à 600 mètres des lignes ennemies aussi tout est calme et travaillons 1 heure par jour, sommes en liaison avec le 115ème régiment de la Sarthe qui fait partie de la IVème armée. Avons touché des casques pour remplacer la calotte métallique mais il est trop lourd.

Mardi 7 septembre 1915.

Les Marquises, aujourd'hui la journée s'annonce belle, le soleil est resplendissant. Bombardement de 5 à 6 heures.

Jeudi 9 septembre 1915.

Arrivons à Mailly esquintés où nous cantonnons et, après quelques heures de repos, fais ma toilette et vais visiter un peu ce village, il est aussi très coquet et on remarque le luxe des choses et des gens.

Vendredi 10 septembre 1915.

Mailly, travail toute la journée, le soir mangeons un lapin et une salade.

Samedi 11 septembre.

Mailly, reçois un colis, ma chérie. Dînons en bombance 2 lapins, omelette, et salade, vin à discrétion, je reviens à la vie.

Dimanche 12 septembre 1915.

Mailly, repos, partons ce soir pour les tranchées à Sillery au bord du canal de la Marne.

Lundi 13 septembre 1915.

Sillery, sommes en première ligne, tout est calme pour le moment, mais le soir, vers les 4 heures violent bombardement de notre part.

Mardi 14 septembre 1915.

Sillery-le-Petit, nuit relativement calme, bombardement entre les deux artilleries. Au moment de la soupe, à 10 heures, 2 shrapnels tombent à 15 mètres de nous. Ma chérie, j'ai bien le cafard, je te demande des explications sur une lettre que j'ai reçue.

Mercredi 15 septembre 1915.

Sillery-le-Petit, suis toujours anxieux, le cafard me travaille. Nous avons deux déserteurs de la compagnie, Ouiller et Espagnac qui traversent les lignes en plein jour. Bombardement intermittent.

Samedi 18 septembre 1915.

Sillery-le-Petit, un de nos avions va sur les lignes ennemies malgré un violent feu d'artillerie, repère une batterie et retourne tout doucement pendant que les nôtres tirent sur la batterie en question.

Dimanche 19 septembre 1915.

Sillery-le-Petit, bombardement avec divers calibres.

Lundi 20 septembre 1915.

Toujours là, de 4 à 5 heures, bombardement avec la lourde. Je reçois une jolie lettre, mon amour, qui me réconforte.

Mardi 21 septembre 1915.

Sillery-le-Petit, bombardement sérieux des tranchées ennemies à 2 heures du matin, je vois passer un de nos dirigeables.

Mercredi 22 septembre 1915.

Sillery-le-Petit, voilà bien quelques jours que l'artillerie donne sans s'arrêter, je ne sais ce qui se passe aux alentours.

Jeudi 23/9/1915.

11 jours de tranchées, je revois le dirigeable à 1 heure du matin, les artilleurs ennemis y font la conduite pendant demi-heure sans toutefois le toucher. Je vois dans le journal d'aujourd'hui que le dirigeable a bombardé une bifurcation sur la ligne Metz-Rhetel.

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1916

TROISIÈME CARNET

Vendredi 10 mars 1916.

Sommes en réserve pour 3 jours en seconde ligne à Sélestat Chenil c'est une ferme assez grande entourée de murs de 2 mètres de hauteur derrière lesquels sont creusées des tranchées avec des créneaux dans le mur et des réseaux de fils de fer devant et par côté de la voie ferrée, l'ensemble constitue un ouvrage bien aménagé. La bataille se poursuit sanglante entre Béthincourt et Regnéville. Nous avons repoussé toutes les attaques et même repris la plus grande partie du bois des Corbeaux.

Samedi 11 mars 1916.

Nettoyons les boyaux qui sont en partie effondrés par les gelées. À deux, nous mangeons un lièvre que nous avons tué dans la pêche à feu le 7. Nous nous régalons et je trouve que ça remplace avantageusement le « singe ». L'Allemagne déclare la guerre au petit Portugal, à savoir comment ça va se passer. Enfin la situation paraît bonne, nous repoussons toutes les attaques sur notre front. Les Russes marchent toujours bien au Caucase et on voit que la méchante Turquie paraît épuisée jusqu'à peut-être demander la paix séparée et nous verrons, je crois, de grands évènements.

Dimanche 12 mars 1916.

Toujours à Sélestat, la neige tombe dans le matériel, la bataille de Verdun est momentanément arrêtée.

Lundi 13 mars 1916.

Sommes relevés à 2 heures et venons de passer 3 jours de repos à Reims.

Mardi 14-3-16.

Repos la matinée, l'après-midi nous allons au cimetière comme à une corvée, équipement et fusil et 120 cartouches, il paraît que sans cela on ne peut pas marcher. La 3ème phase de la bataille recommence entre Béthincourt et Forges . Nous résistons partout.

Mercredi 15 mars 1916.

Montons aux tranchées lères lignes à 2 heures, vers les cinq heures un duel d'avions s'engage au dessus de Sillery et nous voyons qu'un appareil allemand dégringole à droite de Cernay et le communiqué de demain nous l'affirmera sans doute.

Jeudi 16 mars 1916.

En effet, le communiqué nous affirme la chute d'un aéro dans les environs de Cernay. Toutes les attaques ennemies dans notre ancien secteur de Bethincourt sont repoussées, je peux entendre que du haut du Mort-Homme notre artillerie crache quelques obus, ça doit être terrible, surtout pour quelqu'un qui, comme nous reconnaît les positions où de pauvres malheureux peuvent-être toucher pour essayer de nous l'enlever. Les Russes marchent toujours fort et les Italiens manifestent peu d'activité, hélas.

Vendredi 17 mars 1916.

Aujourd'hui, le temps s'est gâté, la pluie fine tombe une partie de la journée. Après une violente attaque du 5ème régiment, ils parviennent à nous enlever 200 mètres de tranchées sur la route de Bethincourt à Cumières, tout à fait aux pentes du Mort-Homme mais, par une violente contre attaque, nous les chassons avec des grosses pertes.

Samedi 18 mars 1916.

Aujourd'hui le temps est superbe, aussi les avions sont très nombreux, j'en ai compté 8. Le calme apparaît encore dans le secteur de Verdun, une attaque par bataillon serré sur le fort et le village de Vaux mais, comme les précédentes, elle ne réussit pas.

Dimanche 19 mars.

Deux de la compagnie se rendent à l'ennemi, Pitard et Luchard. D'après les on-dit, c'est pour embarras de famille, et tout ça à cause des mauvaises épouses.

Lundi 20 mars 1916

La journée est très belle. Aujourd'hui, à 5 heures du matin, nous apprenons que nous devons quitter Reims ce soir à 6 heures pour destination inconnue, aussi nous mangeons 2 lièvres le soir même. Dans la tranchée de tir, jamais de ma vie je n'avais mangé du lièvre sans pain et sans vin et aujourd'hui le tout se produit car l'ordinaire n'en vend pas, aussi nous sommes tout penauds. La relève arrive, c'est le 347ème régiment d'infanterie qui est déjà resté il y a 14 mois dans ce secteur qui revient et nous, nous partons. Regrettons, le secteur était très tranquille mais pas le cantonnement où nous étions comme des prisonniers : pas plus tôt arrivés, nous étions bloqués, aussi le moral était très bas, passons par Cormontreuil, Trois Puits, Champfleury. Sommes exténués par la marche. Pour éviter d'être bombardés, prenons des chemins vicinaux au lieu de simples grandes routes.

Mardi 21 mars 1916.

Arrivons à Courtémont à 1h 30 du matin, j'ai une faim de loup, heure à laquelle l'ami Grégoire était venu la veille pour faire le cantonnement et avait un bout de pain et un peu de salade. Ensuite, je vais me coucher car j'en ai grand besoin.

Mercredi 22 mars 1916.

Après quelques heures de repos, je vais faire ma toilette car l'eau ne manque point, ensuite je vais errer dans les champs car le temps est splendide, je cueille quelques fleurs printanières et ensuite, toujours seul je t'envoie une lettre avec ces fleurs. J'ai reçu ton colis, ma chérie, avec grand plaisir car je n'avais plus rien, aussi il faudrait me voir attaquer le saucisson. D'après les on-dit, sommes pour le moment réserve d'armée.

Jeudi 23 mars 1916.

Sommes de garde, je reçois un billet de 5 francs de ma sœur Joséphine ainsi qu'un colis de tabac de mon frère Pierre, tout cela tombe à point l'argent surtout. Dans le secteur Verdun, nous perdons une partie du bois de Malancourt appelé bois d'Avencourt.

Vendredi 24 mars 1916.

Pluie toute la sainte journée.

Samedi 25 mars 1916.

Le temps s'est remis au vif, il fait une gelée terrible, nous serons partis ce soir je ne sais pas où. Partons à 6 heures, passons à Sermiers, Nogent et arrivons à Bézannes à 10 heures.

Dimanche 26 mars 1916.

Sommes cantonnés dans une grande ferme comme couchage, sommes bien, avons de la paille fraîche. Il y a une écurie magnifique, 4 chevaux de première force.

Mardi 28 mars 1916.

Réveil à 7 heures, exercices de bataillon. Recevons la pluie et rentrons à 10 heures, j'achète une portion de boudin que je fais cuire chez la fermière, jeune paysanne fort aimable qui nous fait ça en payant. Je retrouve les amis, Angelin et Marius Fabre, que je n'avais pas vus, depuis que nous occupions le secteur de Reims à la butte de tir

Vendredi 31 mars.

Allons réparer les tranchées qui constituent la défense du village, elles étaient en partie comblées par les pluies et les gelées. Après-midi, repos.

Samedi 1er avril 1916.

Exercice le matin, l'après-midi, je vais voir mon frère Émile qui se trouve Aux Mesneux. Je rentre le soir à 7 heures.

Mardi 4 avril 1916.

Exercice le matin, revue à 2 heures par le chef de bataillon, ensuite repos.

Mercredi 5 avril 1916.

Exercice le matin, repos le soir.

Jeudi 6 avril.

Revue d'armes, on nous fait astiquer la plaque de couche, pure bêtise, mais il faut le faire quand même.

Vendredi 7 avril 1916.

Quittons Bézannes le soir à 7 heures pour venir cantonner à Ludes, arrivons dans ce pays à 11 heures.

Samedi 8 avril 1916.

Sommes cantonnés aux «écoles communales des garçons ». Repos toute la journée.

Dimanche 9 avril 1916.

Je me promène toute la sainte journée, je n'ai pas une bonne place. À la fin, je m'assieds sur une pierre tout seul, et les larmes me viennent aux yeux, j'ai un cafard terrible, le découragement s'empare de moi. Je visite le cimetière où sont enterrés une cinquantaine du 118ème territorial, je remarque le nom de Lifrand Joseph, sergent-major décédé le 21 octobre, je crois que ça doit être le fils de monsieur Lifrand de la rue Violette, notre ancien voisin. La musique a donné un concert, je t'assure, ma chérie, que je n'y suis pas allé, j'ai besoin d'aller vite en permission pour que le cafard me passe.

Lundi 10/4.

Sommes de garde toute la journée sur la route de Chigny-les-Roses, je vois Antoine Milhaud qui est mitrailleur au 118ème territorial.

Mardi 11 avril 1916.

Quittons la garde à midi, ensuite repos. Les 1er, 3ème et 9ème bataillons sont aux tranchées. La lutte se poursuit acharnée devant Verdun, j'apprends que la division formée par le 258ème, le 111ème et le 140ème est a peu près anéantie. Je reçois ton colis ma chérie qui me fait grand plaisir.

Mercredi 12/4/16

Revue d'armes le matin. Claude Genier, de Vedène, vient me rendre visite, aussi c'est avec plaisir que nous nous embrassons. L'après-midi, malgré la pluie, je me rends à Chigny-les-Roses. Les cousins Lucien et Elie, les camarades Rougier et Clutaut dit Marius, nous soupons avec Lucien et Bes du Pontet qui étaient avec moi. Retournons à Ludes à 7h 1/2. Nous allons au concert donné par les amateurs du bataillon.

Samedi 15 avril 1916.

Reçois tes cinq francs, ma chérie. Travaux de propreté, montons aux tranchées devant Sillery, le long du canal de la Marne au Rhin, arrivons aux positions à 10 heures, exténués par la fatigue et prenons la garde pour nous refaire et comme supplément une corvée.

Vendredi 21/4/1916.

Venons en première ligne à gauche où nous étions l'année dernière, tout est calme pour le moment.

Samedi 22 avril 1916.

Le temps est très froid aujourd'hui et pluvieux, c'est le cafard d'un méridional.

Dimanche 23 avril 1916.

Amélioration de l'ordinaire, soupe claire, patate à l'eau, une boîte de sardines pour deux, une orange et un cigare.

Mardi 25 avril 1916.

Je reçois la somme de 5 francs de M. Dejour me disant qu'il avait perdu mon adresse, je mets les cent sous dans ma poche et je l'excuse.

Mercredi 26 avril 1916.

Journée d'été, à 11 heures on nous avertit que tout le monde doit être dans les abris de bombardement car nos artilleurs vont tirer jusqu'à ce soir 6 heures. En effet le bombardement commence et finit à 6h 30 du soir. C'est un bruit de tonnerre tout tire les lances torpilles lancent chacune 8 de ces engins, c'est une démonstration pour détourner l'ennemi du point où l'on veut attaquer. Jusqu'à présent, ils n'ont pas trop répondu mais nous pouvons nous y attendre d'un moment à l'autre.

Jeudi 27 avril 1916.

L'ami Grégoire part en permission aussi ça me donne du cafard, je lui fais porter mon linge d'hiver. Sommes relevés ce soir à 11 heures.

Vendredi 28 avril 1916.

Arrivons à Ludes à 2 heures du matin, exténués par la marche que nous avons faite. À- midi, on vient nous dire de monter nos sacs pour le soir 2 heures, nous ne savons pas quoi penser et surtout que nous ne nous sommes pas reposés. Ma chère Marie, que de choses se passent dans ma pauvre tête ! Enfin partons à la nuit et arrivons à Sillery à 10h 1/2, occupons les deuxièmes lignes à l'ouvrage.

Lundi 1er mai.

Le lieutenant nous rassemble l'après-midi, nous nous demandons ce qu'il va nous dire, pour ma part j'ai une mauvaise impression et je ne me trompe pas. Au bout d'un moment, il nous explique la situation. Voilà de quoi il s'agit : il faut des volontaires pour tenter un coup de main sur le saillant en face de nous, c'est-à-dire pénétrer dans la tranchée ennemie et retourner dans l'espace de 5 minutes, en un mot un coup de surprise, personne ne répond, tout le monde veut réfléchir. Enfin, au bout d'une demi-heure une dizaine se présentent.

Mardi 2 mai 1916.

C'est notre compagnie et notre section qui en fournit le plus, il y a des compagnies qui n'en n'ont pas eu du tout. Le soir, il faut faire des patrouilles, mais la date n'est pas encore fixée.

Mercredi 3 mai 1916.

Toujours dans l'attente d'un côté ça me fait réfléchir car j'ai peur qu'en remuant l'eau elle devienne sale.

Jeudi 4 mai 1916.

Allons travailler le soir de 8 à 10 heures, on vient nous dire qu'à 2 heures du matin nous devons être tous rentrés car il y aura bombardement des tranchées pour préparer le terrain pour le coup de main. Reçois un colis, ma chérie, avec grand plaisir.

Vendredi 5 mai 1916.

A 1 heure de l'après-midi, le bombardement recommence, les 7 lance-torpilles tirent sans discontinuer, c'est un ouragan de feu qui s'abat sur les tranchées car l'ennemi répond assez rigoureusement. Je crois que l'attaque aura lieu demain au petit jour. Les participants auront un couteau à virole et un pistolet automatique, comme les bandits de grand chemin.

Samedi 6 mai 1916.

A 2 heures du matin, nous sommes tous équipés dans l'abri. Les volontaires montent en première ligne après avoir bu le jus à la gnôle. À 2h 30, la lourde sonne à toute vitesse pendant 3 minutes. Une torpille annonce la sortie et les 75 font le roulement, ça nous fait sursauter tandis que la lourde fait des tirs de barrages sur la deuxième ligne. En 5 minutes tout est fini, nous n'avons aucune perte, on fait un prisonnier et 7 morts. Le coup a réussi et nos chefs sont satisfaits du résultat obtenu. Nous avons à déplorer la mort d'un des nôtres tué dans la tranchée par nos 75. Le 4ème régiment en a fait autant et, d'après les renseignements, n'a pas fait de prisonnier.

Mercredi 10 mai.

L'ami Grégoire rentre de permission, suis content car il m'apporte de tes nouvelles, ma chérie, ainsi qu'un billet de 5 francs. Buvons le « Pernod » avant dîner et ensuite dînons bien.

Jeudi 11 mai 1916.

Je l'échappe belle, je me lavais les mains vers les 10 h 1/2 quand j'entends un sifflement de chute, j'ai eu la bonne fortune de me jeter derrière un arbre car l'obus est tombé à 8 mètres à gauche et dans le canal, puis un second, puis un troisième arrivent aussi, je me suis carapaté en vitesse dans un abri blindé, c'est bien la première fois qu'ils tirent mais c'est suffisant. Au bout d'une vingtaine, le tir cesse et nous allons manger. Personne n'est touché.

Samedi 13 mai 1916.

Travail dans l'après-midi, faisons des gabions quand, vers les 3 heures ; quelques marmites qui, heureusement, en tombant dans la boue n'éclatent pas mais ça nous suffit, rentrons en courant.

Dimanche 14.

Messe à 7 heures du matin dans la ferme démolie à côté de l'épicerie, ça ne nous empêche pas de travailler toute la journée. Je viens coucher à Ludes pour remplacer Bonnet à la voiture de compagnie.

Samedi 20 mai 1916.

Je me rends à Chigny-les-Roses voir les cousins ainsi que les camarades, entre autres Claude Perrin. Nous vidons quelques bonnes bouteilles de vin blanc du pays. Je retourne par les chemins de vignes et je vois qu'à notre droite, dans la direction de Souain, ça barde. J'en juge par les fusées et l'éclatement des obus, ça présente un joli coup d'œil. J'arrive à Ludes à 10 heures du soir.

Mardi 23 mai.

Je quitte Ludes à 4 heures du soir pour venir en renfort au ravitaillement à Laneuville à 7 kilomètres. Après souper nous allons nous promener sous bois avec le camarade Figuière.

Mercredi 24 mai 1916.

J'ai la visite d'Eugène Espagnon qui vient de passer 3 mois à Saint-Cyr pour conquérir le grade d'aspirant. Ce soir, à 8 heures, je pars pour Sillery conduire la voiture d'épicerie, nous rentrons à minuit.

Dimanche 28 mai.

Je vais ce matin à la gare de Bouzy, passons à Louvois, Chaumont, pays avec ses allées de marronniers, arrivons à Neuville-en-Chalois à 12 heures. Le soir, je vais à Sillery faire le ravitaillement, rentrons à 2 heures du matin car nous avons chargé deux camions de boîtes de conserves vides, je crois que les fonds doivent être secs quand on fait ramasser de pareilles saletés.

Vendredi 2 juin

Le matin, je vais à la gare de Bouzy charger de la paille et le soir à Sillery. Nous avons une grande difficulté à passer car bons nombre de camions à tracteurs traînent des 120 longs, enfin passons quand même, arrivons à Laneuville à 2 heures du matin.

Samedi 3 juin.

L'ami Graillet est rentré depuis hier matin, aussi je le vois arriver à Neuville vers les huit heures du matin. Je retourne à Ludes, le sergent Cherelai me dit que je suis obligé de rentrer à la compagnie et je tombe bien car aujourd'hui c'est jour de relève. Je monte mon sac ; tout me paraît étrange à présent. Vers les 7h1/2, on vient nous dire que la relève n'a pas lieu, je ne sais que penser, ma chérie, car je vois les communiqués que nous recevons petit à petit devant Verdun, enfin nous verrons tout au bout l'offensive des Russes.

Lundi 5 juin 1916.

Quittant Ludes avec la pluie, je marche avec le campement, passons à Chigny-les-Roses, la Montagne, Chamery, Ecueil, Sacy, et arrivons à Ville-Dommange à 4 heures du soir, j'ai du mal à arriver car les pieds me font mal, enfin faisons le cantonnement. Après faut chercher à manger car tout est réglé, on ne nous donne rien, alors faut se débrouiller. Je trouve chez une bonne grand-mère, nous sommes cinq, nous mangeons une salade et des pommes de terre frites, buvons le café et nous allons nous reposer un petit peu avant que le bataillon arrive.

Mardi 6 juin 1916.

A 1 heure du matin, nous nous levons pour aller attendre en colonne, enfin, à 2 heures, elle est là avant que tout le monde soit placé, c'est 3 heures quand nous nous couchons. Ce n'est pas tout, à midi, quand nous dînons on vient m'avertir que je partirai à 12h 45 et comme marche 25 km. Je réfléchi un moment et, après réflexion, je marche car la marche est d'elle-même moins pénible le jour que la nuit. Passons à Ville-en-Tardenois et arrivons à Vézilly .

Mercredi 7 juin 1916.

Après une marche de huit heures, la colonne arrive à 4 heures du matin, tout le monde est vanné et beaucoup sont restés en arrière. Enfin sommes bien tombés chez de bien braves gens qui nous donnent de la salade à volonté, des œufs aussi ils ne sont pas très chers.

Vendredi 9 juin 1916.

Toujours à Vézilly, nous faisons l'exercice pour lancer les grenades, nous lançons des pierres comme des gosses.

Dimanche 11 juin.

Ça devient mauvais, exercice matin et soir, on nous fait monter nos sacs comme à la caserne, tout astiquer car le colonel doit nous passer une revue. Nous rouspétons tous car après 2 ans de guerre, c'est navrant.

Lundi 12 juin 1916.

Revue du colonel à 13 heures pour la première fois, il nous voit, nous sommes contents il engueule tout le monde, et la compagnie particulièrement, ce qui nous embête pour le lendemain, le commandant nous la passera.

Mardi 13 juin.

De bon matin, nous nettoyons nos cuirs, faisons encore les sacs. Le commandant arrive, nous sommes tous alignés, l'arme sur l'épaule sous la pluie qui tombe. Il nous dit que c'est toujours la 7ème compagnie qui se fait engueuler et que, si nous sommes encore là, c'est que nous ne sommes pas propre, ou que nous manoeuvrons mal. Il paraît que c'est cela qui retarde la victoire !

Mercredi 14 juin.

Exercice le matin et marche l'après-midi avec le sac monté. Je crois que nous devons être lerégiment des parades, mais le fait est qu'ils nous cassent les pieds. Je reçois un colis de mon frère Pierre, 4 tabacs et 1 cigarette.

Jeudi 15 juin.

Pour changer, montons encore le sac et allons jusqu'au bout du pays et nous retournons car nous devons partir demain matin à 5 heures pour aller embarquer à Fismes et, de là, qui sait où nous irons ? Je me le demande.

Vendredi 16 juin 1916.

Quittons Vézilly 37 (Aisne) à 6 heures du matin, passons à Arcis-le-Ponsart, à Courville (Marne) et arrivons à Fismes à 11 heures exténués, fatigués en sang. Remarque que Fismes est par elle-même une jolie petite ville avec de jolies femmes mais la fatigue m'enlève toute idée. Nous nous entassons dans des wagons à bestiaux et nous démarrons à 1 heure, nous attaquons le singe et un paquet de radis. Arrivons à Château-Thierry à 4 heures, là nous prenons la direction d'Epernay et nous arrivons à Révigny à 1 heure du matin. Révigny est le pays où fut abattu le zeppelin au début de l'offensive sur Verdun. Nous devons cantonner dans un village à 8 kms.

Samedi 17 juin 1916.

Je vais trouver le major pour mes pieds car je n'en peux plus et, pour me consoler, il me répond qu'il ne peut rien faire. Je retourne avec la colère car je suis incapable de faire cette marche. Enfin mon capitaine m'autorise à mettre mon sac dans la voiture et moi je m'autorise à monter sur le caisson des munitions. Quittons Révigny à 1h 30 du matin, passons à Rancourt et arrivons à Vroil au jour où nous sommes cantonnés dans des hangars comme ceux de la Meuse. Je me couche et ne me réveille qu'au café qui est servi à 11 heures, je me rendors encore jusqu'à midi 1/2. Au lieu de nous servir la soupe, on nous rassemble pour le rapport et ne dînons qu'à 1h 1/2, les copains moins fatigués ont été cherchés des oeufs, de la salade et nous mangeons de bon appétit.

Dimanche 18 juin 1916.

Je me fais porter raide, j'ai six ampoules sous les pieds, enfin il y a repos, nous allons manger une omelette chez les braves gens et le temps passe comme ça.

Lundi 19 juin 1916.

Les copains vont à l'exercice où le capitaine leur fait un speech en disant que nous allons à Verdun et qu'il comptait toujours sur nous, c'est flatteur, c'est très intéressant avec quatre enfants d'aller au pastis et de ne rien recevoir. Pauvre femme et parents, que de tristesse et de deuil cette maudite guerre nous réserve ! À midi, le chef me dit d'aller remplacer un copain qui est en liaison au commandement, je ne sais pas si ce sera le filon en allant à Verdun, enfin faut obéir. Je vois le camarade qui me dit qu'un ordre vient d'arriver de verser tous les hommes ayant 41 ans dans les régiments territoriaux et que peut-être il y aurait des places vacantes au T.0 ou au ravitaillement, je ferai mon possible mais la veine y fait beaucoup.

Mardi 20 juin 1916.

Je n'ai pas de la veine, ce sont les hommes non employés, enfin suis homme de liaison du commandant. L'ordre arrive que nous partons demain matin à 5 heures.

Mercredi 21 juin 1916.

Réveil à 3 heures du matin, départ à 6 heures de Vroil en omnibus, passons à Rancourt, Révigny, marchons sur Bar-le-Duc. Bar-le-Duc, jolie petite ville, beaucoup d'animation rapport aux soldats qui viennent de Verdun, passons par Erize-laBrûlée, Rosnes, Erize-la-Grande, Erize-la-Petite, Chaumont-sur-Aire, Issoncourt, Heippes, Souilly, Lemmes, sommes tout blancs de poussière. Venons monter les tentes dans le Bois de ville et, comme nous sommes à côté du 40ème, je m'empresse d'aller voir si je trouve mon frère, et je le retrouve, nous nous embrassons et n'avons guère le temps de causer car il monte aux tranchées. J'oubliais, en passant à Souilly et Lemmes, il y a de nombreux hangars pour aéro et avions de tout système, de même pour les munitions, on dirait une briqueterie. Il y a des montagnes d'obus mais de voir tant de matériel, ça vous inspire confiance.
Extrait de l'historique du 58ème régiment d'infanterie. Verdun « Le régiment après avoir quitté le secteur de Sillery 6 juin 1916 séjourne dans les environs de Ville-en-Tardenois. Puis il embarque à Fismes, descend à Révigny et passe quelques jours à Charmont. Enlevé en automobile le 21 juin, il suit la « Voie Sacrée » et vient bivouaquer dans le bois la Ville. À son tour, le 58ème est jeté dans la fournaise. C'est l'époque pour la lutte pour Verdun. Verdun ! Quel mot magique! Que de souvenirs tu éveilles en nos âmes! Depuis le 21 février, les Allemands essaient d'arriver jusqu'à toi ! Mais, nous l'avons juré ! Ils ne passeront pas ! »

Jeudi 22 juin 1916.

Je n'ai pas dormi de toute la nuit tellement le canon a grondé, je ne sais ce qui a pu se passer mais c'est effrayant. Je me lève à 8 heures, je bois le café, je me change de linge de corps, comme ça je serai propre, je me lave des pieds jusqu'à la tête, après je me couche. Mangeons la soupe de potage avec du singe. Le soir, à 9 heures, quittons le Bois de la ville pour nous rendre aux tranchées, je ne sais pas ce qu'il arrivera car la relève est toujours mauvaise.

Vendredi 23 juin 1916.

Arrivons à 3 heures du matin, exténués par la fatigue, sommes aux carrières de Froide terre à côté du village du Bras. Recevons un bombardement d'enfer, aussi je ne mange rien du tout de la journée, nous avons quatre blessés.

Samedi 24 juin 1916.

La compagnie reçoit l'ordre d'appuyer à sa droite en montant à la retraite de Terre froide, le 120ème régiment attaque en face l'ouvrage de Thiaumont , nous gagnons 200 mètres. Le pauvre Courtin est tué d'une balle à la tête, on l'emporte au poste de secours aux Carrières où il respire encore 2 heures, ça me donne le cafard. Notre capitaine est grièvement blessé.

Dimanche 25 juin 1916.

Mauvaise journée pour un dimanche, nous sommes marmités. Ramonet et le caporal Chapelle sont tués et avons aussi une dizaine de blessés plusieurs sont malades à la suite des gaz que nous avons absorbés le 23. Je vais à la division pour commander les munitions nécessaires au remplacement du dépôt que l'ennemi a fait sauter, ce n'est pas le rêve d'être coureur. J'apprends la mort de notre capitaine.

Lundi 26 juin 1916.

Une brigade fraîche formée par les 340ème et 261ème régiments arrive dans la nuit pour attaquer au jour l'ouvrage de Thiaumont , je la conduis à l'ouvrage Saint Vaast, au bord du ravin de la Folie. Bombardement d'une violence extrême.

Mardi 27 juin 1916.

Nous subissons un bombardement d'enfer et notamment de la Carrière, le nombre de blessés s'accroît toutes les heures. Pour comble de malheur, il pleut, le 261ème régiment, le 340ème soutenu par le 106ème chasseurs mènent une attaque concentrique d'après les ordres. Le bombardement redouble d'intensité car le jour approche, je n'arrête pas de porter les plis sous la rafale, suis brisé par la fatigue car je dors pas et mange peu ce ne sont que les nerfs qui me tiennent debout. À huit heures, l'ouvrage est enlevé mais le combat continue à la droite devant Fleury, nous tenons la moitié de Valige. Recevons les félicitations de nos chefs. Nous avons un autre tué, François Pins. Reçois 5 francs de ma soeur.

Mercredi 28 juin 1916.

La matinée est tout à fait calme mais, par contre l'après-midi ne l'est pas, un violent bombardement se déclenche de part et d'autre, c'est foudroyant. Un de nos avions de chasse est abattu par un obus, j'ai bien pointé une quarantaine d'hommes du 247ème régiment breton qui se retirent vers la carrière mais un de leur officier veut les quérir.

Jeudi 29 juin 1916.

Commencement de l'offensive anglaise seulement par le canon et quelques patrouilles. Le temps est superbe aujourd'hui et nos artilleurs ainsi que l'adversaire sont calmes, mais d'un calme surprenant, on se croirait renaître. Que de choses passent dans ma pauvre tête en feu. En voyant tous ces cadavres et ces mutilés car ça donne à réfléchir.

Vendredi 30 juin 1916.

Nous perdons l'ouvrage Thiaumont, nous le reprenons et nous le perdons encore mais, en fin de journée, nous le tenons solidement ainsi que l'abri 119, la lutte se poursuit, sanglante.

Samedi 1er juillet 1916.

Je reçois enfin ton colis avec plaisir car voilà 2 ans que je n'avais plus mangé des aubergines. C'est toujours nous qui attaquons et contre-attaquons. Le communiqué officiel nous apprend la prise de Kolonia par les Russes et 10200 prisonniers ainsi que 221 officiers.

Dimanche 2 juillet

Violent bombardement. Ici c'est le tombeau des régiments, tous les 3 ou 4 jours nous en voyons de nouveaux. Le communiqué officiel nous dit que nous avons pris l'offensive au sud de la Somme et que nous avons pris 5000 prisonniers et du matériel.

Lundi 3 juillet

Duel d'artillerie, nous progressons dans la Somme, le nombre des prisonniers est porté à 6000 mais il ne mentionne pas les Anglais. Je commence à croire qu'ils nous montent le coup, ces messieurs ils font des reconnaissances.

Mardi 4 juillet 16.

A 2 heures du matin, les Allemands contre attaquent l'ouvrage et c'est avec beaucoup de courage et d'obstination qu'on les repousse, je me couche à 5 heures du matin, à 3 heures du soir, l'ordre arrive pour les 6ème et 7ème compagnies de monter aux tranchées de lère ligne.

Mercredi 5 juillet.

Le nouveau commandant de compagnie, M. Gauthier, est tué en arrivant là-haut, le lieutenant Salle ainsi que l'adjudant Meître Jean-Pierre sont blessés, beaucoup de camarades Bès du Pontet, Michel, Clément, Reinert, Fray, Jauffret, Ferrant, le caporal Monier d'Avignon, Roqueyrol sont tués. La 2ème retourne aux carrières, le soir, à 9h 30.

Jeudi 6 juillet 1916.

Relativement calme : nous progressons toujours dans la Somme. (d'après les communiqués officiels).

Vendredi 7 juillet.

2 bataillons du 293ème régiment doivent attaquer ce matin pour élargir la barrette qui nous serre à côté de l'ouvrage de Thiaumont. Depuis hier soir, l'artillerie prépare le terrain et, pour changer, la pluie, nous restons sur les positions du 7/7 aux carrières. Froides Terres.
Le 7 juillet 1916 Le 130ème régiment d'infanterie arrive encore en renfort, c'est un secteur où passent presque tous les régiments. En attendant nous sommes toujours là, sales, dégoûtants, plein de poux. Quelle vie que celle-là depuis 23 mois ! Nous mangeons une fois par jour à 1 heure du matin.

Samedi 8 juillet 1916.

Pluie toute la journée, aussi nous avons du calme à cause du temps qui est couvert, quelques obus de temps à autre

Dimanche 9 juillet 1916.

Violent bombardement dans le courant de la journée. Mangeons un poulet rôti avec l'ami Grégoire sur la côte du Poivre, ouvrage dit St Vaast.

Mardi 11 juillet 1916.

Bombardement violent ça continue dans la région de Fleury. (devant Douaumont).

Mercredi 12 juillet 16.

Le temps étant très clair les avions sont nombreux et les artilleries actives de part et d'autre. Sur le soir, une attaque se déclenche du côté de Fleury, le bombardement redouble de violence.

Jeudi 13 juillet 1916.

À l'occasion de la fête nationale, nous touchons uns bouteille de champagne à 5, 3 biscuits Coste et un cigare par homme. Le bombardement de la côte de Froide Terre continu. Reçois un colis du copain Nétauson Pierre.

Vendredi 14 juillet.

Arrivent encore 2 régiments, les 113ème et 117ème, la journée se passe assez calme à part le duel d'artillerie habituel.

Samedi 15 juillet.

Une division marocaine comprenant également des zouaves et des tirailleurs ont attaqué l'ouvrage de Thiaumont jusqu'à Fleury, y compris le fameux abri 119. À 22h, un message nous annonce la reprise de l'abri 119 et que nous progressons en faisant de nombreux prisonniers. Malheureusement c'est toujours la même chose, depuis ce matin, on prévient que notre artillerie lourde tire sur nos lignes mais rien n'y fait, c'est à n'y rien comprendre, pourtant il doit il y avoir des coupables.

Dimanche 23/7.

C'est encore une journée de malheur : à la soupe, un obus tombe en plein sur la corvée de la compagnie, 2 sont tués, en plus 14 blessés dont l'ami Grégoire à la main gauche. Cette 7ème n'a réellement pas de la veine, depuis notre arrivée à Verdun, il serait temps que nous partions sinon il ne restera plus personne.

Lundi 24/7.

Nous allons travailler à Froides-Terres creuser un boyau quand un tir de barrage se déclenche, heureusement, personne n'est touché, c'est un miracle et je ne sais pas par quel saint.

Mardi 25/7

Le bombardement ne s'arrête jamais, la côte de Froides-Terres est souvent visée et atteinte tandis que des actions d'infanterie ont lieu du côté de Fleury.

Mercredi 26 juillet.

Toujours les artilleurs qui en mettent, je crois qu'à la fin ils lanceront les pièces, et tout ça ne s'arrête pas. Nous remarquons que beaucoup d'obus ennemis, des 210 notamment, n'éclatent pas mais aussi ceux qui éclatent font un vacarme épouvantable.

Vendredi 28/7/16.

Il fait une chaleur accablante, nous sommes à un bombardement puissant. Pour comble de malheur à 10 heures du soir, nous recevons une quantité énorme d'obus lacrymogènes et ça dure jusqu'à minuit, nous gardons le masque pendant 3 heures, j'ai les yeux qui me font un mal de chien. C'est terrible une guerre comme : ça j'importe quoi que ce soit, c'est fou, pourvu que ça détruise. À quand la paix !

Samedi 29/7/16

Toujours dans cette maudite carrière intenable, surtout aujourd'hui les obus y tombent. Je suis touché par un ricochet qui vient traverser le plafond de la cagna qui, pourtant, a 6 mètres de hauteur. Heureusement, il n'a qu'effleuré les chairs ; sans cela, j'y étais, juste au-dessus du sein gauche. Sur le coup je me suis effrayé car je sentais que la situation n'était pas facile.

Mardi 1er août.

Toute la nuit, ça a bardé et surtout sur le matin, je n'ai pu fermer les yeux, le ravin est copieusement arrosé, j'entends même le crépitement des fusils et des mitrailleuses. Sûrement c'est une attaque mais nous ne savons pas qui la déclenche. A 5 heures du matin, l'ordre arrive pour alerter le bataillon en disant que les Allemands ont pris le PC 119 et pénétré dans une tranchée voisine. Les 117ème et 130ème régiments sont coupés, la contre-attaque réussi à prendre le PC et ça continue.

Mercredi 2 août.

2ème année de guerre, la lutte se poursuit avec violence, nous avons fait une centaine de prisonniers.

Jeudi 3 août 1916.

Les affaires marchent bien d'après ce qui nous arrive du téléphone : la reprise de Fleury par le 96ème régiment d'infanterie de Béziers et le total des prisonniers s'élève à 1300 pour la journée du 30/7. Beaucoup de blessés du 122ème régiment descendent à la carrière.

Vendredi 4/8/16.

Duel d'artillerie toute la journée, mais rien que la lourde. Le communiqué du soir nous apprend que nous avons dû évacuer Fleury dans la matinée, mais qu'une contre-attaque à la baïonnette nous a rendu la majeure partie. Ensuite nous enlevons l'ouvrage de Thiaumont en 12 heures de temps, nous le perdons et, finalement, il nous reste avec 400 prisonniers, ça en fait beaucoup, je ne sais pas si nous devons y croire. Je reçois ton colis, ma chérie, avec les aubergines et poivrons, je me régale.

Samedi 5 août 16.

Journée tout à fait calme, pas un obus n'arrive dans la carrière, aussi on croirait renaître. Voilà pourtant 44 jours que nous sommes là et on ne parle pas encore de relève. Je crois qu'on doit nous oublier.

Dimanche 6 août.

Toujours dans cette carrière de Froides-Terres, le temps est toujours très beau, aussi les avions font des reconnaissances multiples. Vers les 7 heures du matin, l'ennemi déclenche un violent tir de barrage à la Redoute du même nom. Je ne sais pas ce qu'il se passe pour l'instant.

Fini le jour de ma blessure le 8 août 1916 à Froides-Terres, à 9 heures du matin.
Marius Chastel

 

Extrait de la 21ème édition des Etudes Sorguaises "De tout un peu des temps passés" 2010