Vous êtes ici : Accueil | Guerres et conflits | El compañero QUINONERO

El compañero QUINONERO

Il y a 85 ans débutait la guerre d’Espagne.

Notre génération se trouve entre celle qui a connu l’évènement et celle qui a tendance à l’oublier, la mémoire ferait-elle défaut aux populations actuelles, en provoquant l’émergence des partis d’extrême droite en Europe et en France. La guerre d’Espagne a certes marqué les esprits, mais elle fut occultée par la Seconde Guerre mondiale, et le cortège des horreurs qui l’accompagnait. On retient sur le plan militaire qu’elle fut le marchepied des armées allemandes pour ajuster leurs arsenaux, en laissant un dictateur sur les terres de Don Quichotte, avant de conquérir l’Europe.

Dès la fin du mois de juillet 1936, les insurgés franquistes ont profité d’une aide de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste.

Elle se poursuivit durant tout le conflit. Outre l’expédition de la Légion Condor, l’Allemagne livra entre 600 à 800 avions, entre 400 et 700 canons et plus d’une centaine de chars.

Quant à l’Italie fasciste, elle envoya plus de 600 avions, un peu moins de 2 000 pièces d’artillerie, auxquelles s’ajoutent 1496 mortiers, 8 450 mitrailleuses et fusils mitrailleurs, 241 000 fusils, 7 500 véhicules et 149 chars.

Un contingent de près 70 000 soldats — sur toute la durée de l’affrontement — compléta cette assistance militaire.

Mon père Quinonéro Ginés travaillait déjà depuis six ans en France, quand le 18 juillet 1936, éclata le soulèvement des généraux contre la république espagnole. Il n’a pas pu demeurer sourd aux appels lancés par le gouvernement démocratique et à trente-deux ans il partit aussitôt combattre le fascisme en prenant le train des volontaires. Au moment de son arrivée, le pays était en effervescence, l’optimisme régnait dans la population, mais sur le plan militaire la situation en allait autrement, l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, malgré les accords de non-intervention, depuis le début de la sédition, soutenaient activement Franco. Du côté de la République espagnole, les nations voisines étaient frileuses, très peu d’armes lui étaient livrées, seule l’URSS l’aida. Pour pénétrer dans la méditerranée, les bateaux eurent à résister à la marine hitlérienne, beaucoup furent coulés. Comble d’ironie, des convois d’armes, que des volontaires avaient pu regrouper en France, destinés à cette république en difficulté furent bloqués par la trahison du gouvernement de front populaire français dirigé par le socialiste Léon Blum au nom de la non-intervention. L’argument avancé était de voir les groupes d’extrême droite, comme la Cagoule et l’Action française, déstabiliser la République. Plus tard, les mêmes armes seront livrées aux franquistes. Le 27 février 1939, le gouvernement français conservateur qui succéda au « Front Populaire » se précipita d’ailleurs pour reconnaître le « pouvoir putschiste de Burgos » et son chef, Franco. Les Accords Bérard-Jordana, avec l’Angleterre, bloqueront en France notamment le dernier envoi d’armes soviétiques aux républicains espagnols. Daladier « offrira » à Franco l’or de la République, déposé à Mont-de-Marsan, qu’il avait précédemment refusé à l’autorité républicaine pourtant légitime.

Des Brigades internationales se créèrent et franchirent la frontière pour rejoindre cette République qu’il fallait sauver. Mon père nous a raconté avoir rencontré des hommes de nombreux pays, incorporés dans les brigades internationales, venus eux aussi combattre le fascisme ; des Français, des Russes, des Anglais, des Italiens et des Allemands. La brigade internationale italienne formée de socialistes et de communistes se nommait Garibaldi. L’allemande Ernest Thälmann était constituée de communistes. Espagnol de nationalité, mon père, un temps brigadiste, fut incorporé dans l’armée de la République, son parcours est comme celui de milliers de volontaires, ils suivirent une brève formation avant de rejoindre leurs régiments, lui part sur le front d’Aragon, il affronta les putschistes de Franco qui progressaient sans cesse Les affrontements étaient meurtriers, son capitaine tué, lieutenant, il prit le commandement du groupe composé de quarante soldats. Ils montèrent à l’assaut d’une forteresse occupée par des fascistes italiens. Ceux-ci n’avaient aucune envie de se battre, ils se rendirent. Par la suite, ils furent délogés par les franquistes, supérieurs en nombre et en équipements. Les loyalistes prirent la fuite. Mon père distança ses poursuivants en sautant au fond d’un ravin rempli de figuiers qui amortirent sa chute, c’est ainsi qu’il réussit à se soustraire alors que certains de ses compagnons n’ont pas eu cette chance. Une seconde fois, alors que la guerre touchait à sa fin, il fut victime d’éclats d’obus lorsqu’il était proche de Barcelone, par chance, les blessures ne concernaient que ses jambes et elles n’étaient pas graves. Il fut dirigé vers un hôpital pour y être soigné, il guérit sans être opéré et garda toute sa vie ces éclats dans ses chairs comme souvenirs. Il rejoignit sa famille située dans la banlieue de Barcelone, mais avec la progression de l’armée de Franco qui menaçait de prendre la ville, il dut fuir avec son frère. Ils passèrent les Pyrénées, une triste journée d’hiver 1939, un des plus froids du siècle, parmi ces centaines de milliers de réfugiés dans une longue marche qui a duré trois mois en se cachant le jour et en marchant la nuit entre la capitale catalane et la frontière française, ce fut La Retirada. Un vent et une température glaciale les accompagnaient, ils furent reçus par les barbelés ouverts par la France. En effet, ce fut pour eux les camps d’internement, une appellation pompeuse, je laisse le lecteur seul juge. Les historiens estiment que 15 000 personnes sur près de 500 000 sont mortes des conditions d’internement et des traitements subis. Les réfugiés étaient surveillés par des gens de couleur dépendant du régiment d’infanterie coloniale (RIC) qui se montraient sans pitié. Ils étaient tenus à des règles strictes, le temps pour permettre aux autorités vichystes de vérifier, leurs pièces d’identité, mais aussi s’ils n’étaient pas sur la liste des hommes ou femmes recherchés par Franco, auquel cas le retour à leur patrie, ainsi que leur avenir étaient assurés.

Mon père et mon oncle eurent droit au camp d’Argelès-sur-Mer, où un vent glacial balayait les baraques construites à la hâte, dans l’ensemble des autres installations provisoires, la situation n’était pas meilleure. La seule échappatoire pour les hommes, ne pas être fiché et trouver une famille d’accueil, souvent des agriculteurs qui manquaient de main d’œuvre et qui pouvaient répondre des réfugiés, sinon il restait l’engagement dans la Légion étrangère. Pour les femmes et les enfants, ils furent dispersés le plus souvent auprès d’associations caritatives qui leur trouvaient un refuge. Mon père connaissant une famille d’agriculteurs à Sorgues, il leur écrivit et c’est ainsi qu’avec mon oncle ils furent accueillis par la famille Aparisi. À peine arrivés, la Seconde Guerre mondiale éclata, mon oncle épuisé et affecté par le froid des camps, tomba malade, ils firent venir un docteur, mais la France était sous le régime de Vichy et ce dernier, plus préoccupé à le dénoncer qu’à le soigner, l’abandonna à son triste sort et il mourut peu après. Mon père fit venir ma mère d’Espagne et ils se naturalisèrent, une page de leur vie se tournait, car désormais leur vie était en France. Mon père resta plus de trente ans sans voir les siens et quand enfin il fut autorisé à retourner les voir, c’était peu avant la mort du dictateur, dans les années 74, il ne restait plus grand monde de sa famille.

Ma mère de son nom de jeune fille Incarnation Bogliani était restée à Barcelone lors de la prise de la ville par les troupes franquistes, ceci pour deux raisons, la première, ni sa famille ni elle n’était impliquée dans le conflit, et la seconde, ses frères étaient jeunes, son père et sa grand-mère malades, elle resta pour aider sa mère à soigner sa parenté. L’histoire de ma mère mérite d’être citée, elle avait réussi à sortir d’Espagne peu après la fin du conflit, alors que Franco avait verrouillé les frontières et ceci sans aucun ennui. Comment avait-elle pu sortir sans aucune aide franquiste, car la famille de ma mère était une famille pauvre et était loin d’avoir des liens avec ces derniers ? Sur ce sujet, elle est restée muette jusqu’à sa mort, et c’est mon frère qui a élucidé ce mystère, il y a environ cinq ans lors d’une recherche généalogique. En effet, il ne trouvait aucune trace de cette famille Bogliani dont elle était issue dans son village natal et en feuilletant le registre des naissances, il trouva à sa date de mise au monde un prénom identique au sien, mais avec un nom espagnol Abulianes et il en était de même pour ses deux frères. Un changement de nom, voilà tout simplement le mystère, transformation avec consonance italienne, faite à Barcelone avec un libellé : demande à rejoindre sa famille en Italie, les autorités ne s’y opposèrent pas, car Franco tenait à remercier ce pays venu l’aider à combattre les troupes républicaines. Mais qui pouvait faire de faux papiers au péril sa vie ? Seule l’autorité ecclésiastique avait le pouvoir de rédiger les actes d’état civil ; comme ils étaient du côté franquiste, sauf… celui du quartier de ma mère, qui a pris de très gros risques en déclarant que les extraits d’état civil avaient été détruits et qu’il confirmait le nouveau nom donné à ma mère. Il a dû lui faire jurer de ne rien dire, car elle nous a menti pendant toutes ces années, en disant que ses origines étaient italiennes, alors qu’elles étaient espagnoles comme le prouve son vrai nom. Et même longtemps après, vers 1995, lorsque la reconduction de ses papiers posait problème, car ce nom n’existait pas dans les extraits d’état civil de son village, elle n’a rien dit. Elle a emporté son secret dans sa tombe, la valeur de la parole donnée était importante pour les gens de cette génération.

Mon petit vécu. Dans chaque commune, la guerre civile a provoqué de fortes tensions entre voisins. À l’occasion de deux discussions, la première se passa environ dix ans après la mort de Franco, j’étais dans le village proche de Barcelone, celui où mon père était venu voir sa famille alors que les troupes franquistes étaient très proches, j’étais au bar avec un de mes cousins, une personne âgée m’interpella en me disant : vous êtes le fils de « Ginés », je lui répondis « oui » et il me dit « j’étais le responsable de la police civile de l’ancien régime d’ici et j’étais chargé de retrouver tous ceux qui s’étaient impliqués contre Franco, c’est grâce à moi que votre tante a pu venir en France voir votre père sous prétexte de le faire revenir, alors que je savais très bien qu’il ne reviendrait pas ». C’était vrai que ma tante était venue nous voir, cet homme voulait-il se donner bonne conscience en mentant, ou disait-il vrai, je me pose toujours la question.

La seconde est plus récente, elle date de cinq ans, j’étais sur le palier de la maison où vivait la famille de mon père et la voisine qui a à peu près mon âge m’interpelle, je la connais depuis l’âge de cinq ans, car ma mère pouvait nous amener en Espagne très jeunes. Elle me dit « je dois te dire que ce ne sont pas mes parents qui ont dénoncé ton père » le sien était notaire, un homme sympathique débonnaire, mais c’était un notable, en principe du côté des franquistes, et les doutes s’étaient portés sur lui à cette époque. Je lui ai répondu que c’était du passé et que mon père avait refait sa vie en France et ne s’était jamais posé aucune question à ce sujet, ce qui était vrai.

Fairvan & François QUINONERO