La 1ère guerre mondiale et Sorgues

Les Etudes Sorguaises, soucieuses de transmettre le devoir de mémoire, ont réalisé cette 16ème parution « Souvenir des Poilus Sorguais » pour que les générations actuelles et futures n’oublient pas le sacrifice de leurs aînés qui ont combattu durant la première guerre mondiale 1914-1918 . En quatre ans, 136 Sorguais y ont laissé leur vie, certains avaient à peine 19 ans, ils étaient encore adolescents. Ils ont connu le froid, la neige, la pluie et la boue, la faim et en plus la peur, ne sachant pas de quoi serait fait le lendemain. Que ces quelques pages qui vont suivre rendent hommage à leur ténacité, leur bravoure, leur courage et leur sens du devoir bien fait ! Cette parution honore ceux qui ont fait cette guerre, particulièrement tous nos Sorguais et plus spécialement ceux qui n’ont jamais revu leur village .

Les origines de la guerre

Les origines de la Première Guerre mondiale ont été à la fois anciennes et nombreuses. Il est difficile d’en donner un résumé exhaustif, nous nous contenterons d’en souligner arbitrairement quelques-unes.1

I. - Les souvenirs de la défaite de la guerre contre la Prusse et de l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine qui s’ensuivirent avaient été durement ressentis par les Français. Ils jouèrent un rôle dans le déclenchement de la guerre.

II. - Depuis 1871, malgré les efforts de la diplomatie allemande pour isoler la France, de nouvelles alliances se constituèrent : en 1883, le pacte franco-russe et, en 1904, l’entente cordiale franco-anglaise. En face, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie scellèrent un traité.

III. - Au cours de l’été 1912, Raymond Poincaré, président du conseil, se rendit en Russie. Il y apprit l’existence d’un accord secret qui liait le gouvernement du tsar avec les pays balkaniques contre la Turquie.

IV. - En octobre 1912, la guerre commença dans les Balkans. La Serbie, le Monténégro, la Grèce et la Bulgarie attaquèrent la Turquie. L’Autriche-Hongrie s’inquiéta et mobilisa partiellement. La Serbie réclamait un accès à la mer. Il suffisait que l’Autriche intervînt, que la Russie se défendît, que l’Allemagne protégeât l’Autriche et que la France, comme elle s’y était engagée à le faire, aidât la Russie pour que la guerre éclate dans toute l’Europe. Le 3 décembre 1912, un armistice était signé. Mais, comme les nations balkaniques se disputaient entre elles les dépouilles de la Turquie d’Europe, la guerre reprit. Elle se termina le 25 juin 1913 par la défaite de la Bulgarie. Les Serbes, les Grecs et les Roumains imposèrent le Traité de Bucarest qui opéra le partage de la Macédoine entre les vainqueurs. Un nouvel État était créé : l’Albanie.

V. - À cela, il fallait ajouter la sauvegarde et la conquête des territoires asiatiques et africains par les futures puissances belligérantes. Les alliances qui s’étaient nouées répartissaient les zones d’influence entre les états coloniaux. Les rivalités économiques et commerciales étaient réelles et elles ont constitué la toile de fond de la Première Guerre mondiale. Ainsi, l’hypothèse d’une guerre générale, pour un élargissement des influences économiques, était retenue par les milieux dirigeants de toutes les grandes puissances. C’est ce qui fit écrire à Anatole France : « On croit mourir pour la Patrie, on meurt pour des marchands de canons ». La conséquence directe de la tension internationale fut la politique de réarmement des futures nations qui participèrent aux opérations de guerre. La France porta la durée du service militaire de deux à trois ans. Son gouvernement entreprit d’amener nos compatriotes à se rendre compte de la nécessité d’une guerre défensive, car les Allemands « nous avaient cherché querelle sans raison, en pleine paix ». Leurs « chefs ne respectaient ni leurs serments, ni les lois de l’humanité, ni les biens, ni les familles des pays où ils passaient. Dieu ne permettrait pas que ceux qui violaient les jeunes filles, tuaient les femmes en les martyrisant, coupaient les mains des garçons pour qu’ils ne soient pas soldats plus tard fussent vainqueurs ».2 Comme nos gouvernants, ceux du deuxième Reich de Guillaume II, de l’Angleterre de Lloyd George, de la Russie de Nicolas II et de l’Autriche-Hongrie de François Joseph avaient convaincu leur population, dans leur grande majorité, que leurs adversaires étaient des barbares.

VI. - Le 28 juin 1914, François-Ferdinand, neveu de l’empereur d’Autriche-Hongrie François- Joseph, était abattu à Sarajevo. Cet attentat servit de prétexte au déclenchement de la première conflagration internationale. Le 23 juillet, l’Autriche, en accord avec l’Allemagne, envoya un ultimatum à la Serbie. Celle-ci devait accepter de laisser des représentants autrichiens vérifier que la Serbie avait éliminé tous les Serbes civils et militaires suspects de complicité dans l’attentat de Sarajevo. La Serbie refusa. Le 28 juillet, l’Autriche déclara la guerre à la Serbie Le 30 juillet, la Russie, sans consulter la France, décréta la mobilisation générale pour ne pas abandonner son alliée. Le 31 juillet, l’Allemagne à son tour, lança un ultimatum à la Russie et à la France. Le 1eraoût, elle décida de la mobilisation générale et la France en fit de même. Le 2 août, les Allemands envahissaient le Luxembourg et franchissaient la frontière française. C’était la guerre, elle allait transformer vingt millions d’individus en troupeaux innombrables que des bergers galonnés conduisirent vers les abattoirs au son des musiques.3 Elle tua 136 de nos concitoyens et bouleversa l’existence quotidienne de toute notre cité. Le 1er août 1914, toutes les mairies de France apposèrent une affiche où l’on pouvait lire : Armée de terre et Armée de mer – ordre de mobilisation générale. Le premier jour de la mobilisation était fixé au dimanche deux août.

La guerre

Ce dimanche-là, tous les Sorguais étaient dans la rue, le nationalisme avait gagné leur esprit. Il régnait une atmosphère de fête foraine, les derniers survivants de la guerre de 1870 donnaient leur point de vue.4 « La population était enthousiaste ».5 « La mobilisation qui atteignait toutes les familles avait été reçue avec le plus grand patriotisme ».6 Les grands parents accompagnaient les petits-enfants à la gare pour voir passer les trains qui se dirigeaient vers le nord. Les locomotives étaient pavoisées ; sur les wagons, ces mots étaient tracés à la craie : « destination Berlin » « de retour dans 3 mois ».7 « D’ailleurs, les Allemands seront bientôt vaincus, nous allons écraser cette fameuse Allemagne ».8

Première défaite et une campagne calomnieuse

À la déclaration de guerre, tous les conscrits du Sud-Est de la France, de Nîmes à Menton, furent incorporés dans les régiments du quinzième corps d’armée. Dès le 6 août, ils étaient envoyés en Lorraine, à Dombasle et à Saint-Nicolas du Port, afin d’ouvrir la route de Sarrebruck. C’était un plan simpliste, mais nos soldats ne devaient faire qu’une bouchée des troupes allemandes ! Le 10 août, ils réussissaient une attaque sur Lagarde où six de nos concitoyens perdaient la vie, ils se nommaient : Bézert Ludovic, Delazubertariez Étienne, Jouve Auguste, Pascal François, Saint Pierre François, Vache Justin. Le lendemain, devant la contre-attaque allemande, nos troupes enregistraient de grosses pertes et se repliaient sur Dieuze. L’ennemi était en nombre supérieur et nos compatriotes, dans un accoutrement irrationnel : pantalon rouge garance, lourde capote et tunique bleue, servaient de cibles idéales. De plus, ils eurent à supporter une canonnade de plus de quarante-huit heures Elle fit d’énormes dégâts parmi nos rangs, quatre de nos concitoyens furent tués : Labat Théodore le 14 août, Amen Victorin, Combe Auguste, Gallas Auguste le 20 août. Devant la gravité des faits, et pour les masquer, le ministre de la Guerre Messimy, une des plus grosses fortunes de France, peu compétent et matamore, lança une campagne xénophobe à l’égard de nos compatriotes. Le 24 août, le journal parisien « le Matin » publiait sous la signature de Gervais, sénateur radical socialiste de la Seine, un article consacré à la bataille de Morhange : « Les troupes de l’aimable Provence ont été prises d’un subit affolement. L’aveu de leur impardonnable faiblesse s’ajoutera à la rigueur des châtiments militaires. » Ainsi reparaissaient des propos véhiculés au dix-neuvième siècle que l’on croyait oubliés. Cette attitude du sénateur journaliste, homme lige du ministre Messimy, réprimandant du fond d’un douillet bureau nos soldats écrasés par les obus, avait un mobile : cette première défaite française apportait un cruel démenti au chauvinisme officiel qui parait notre nation de toutes les supériorités et nos adversaires des pires infamies. Le tollé soulevé dans le Midi montra au gouvernement l’étendue de sa faute. «Il convient de protester énergiquement contre l’accusation que l’on a lancée contre la conduite des troupes du XVème corps, entre autres le 58ème régiment d’infanterie d’Avignon, qui se sont fait glorieusement décimer à leur poste de combat » déclarait Auguste Bédoin, maire de Sorgues, le 30 août, en séance du conseil municipal. Des démentis comme celui que nous venons de citer pleuvaient sur le gouvernement. La censure, alors, préféra désormais dissimuler les défaites plutôt que de leur chercher semblable explication. Cependant, le mal était fait et, pendant de longues années, le mythe de la lâcheté du quinzième corps résista.9 En France, ces préjugés grossiers devaient être répandus. Dans une lettre du 18 mai 1915, Emile Sauvage expliquait à son épouse que les habitants de Reims « sont gentils mais fainéants, peu intelligents. Ils ne savent rien faire par eux-mêmes et ceux qui sont débrouillards ont vite fait de ramasser une petite fortune car la terre est excellente. »


La vie quotidienne à Sorgues10

Très rapidement, la guerre modifia l’activité économique de la commune. Le projet de construction de deux classes supplémentaires fut abandonné, elles furent terminées en 1934. Tous les instituteurs furent remplacés par des femmes. Dans les premiers mois de la guerre, l’un d’eux, Fernand Lonneud, fut tué.


Au début des hostilités, les Sorguais allaient lire les communiqués de guerre affichés sous les escaliers de la mairie, mais elle s’éternisait, et les soucis immédiats devenaient de plus en plus nombreux. Des secteurs actifs, les légumes abondamment exportés en Allemagne, ainsi que les papeteries et la soie, furent frappés par l’interruption des exportations.

Les réquisitions firent partie des premières mesures de guerre : d’abord les chevaux et les mulets, plus tard les céréales, les harnais et les voitures.

Les foyers manquaient de sucre, de pain, de pétrole. Le charbon fut rationné. Le tabac devint rare, les hommes formaient des files d’attente devant les lieux de distributions. Très peu de maisons avaient l’électricité. Dans les foyers on revit l’éclairage à la bougie qui manqua rapidement. La petite pompe à huile, lou caléu, fut de nouveau utilisée.

La vie fut le plus fortement perturbée dans le domaine de l’approvisionnement. Le pain, nourriture de base, devint une préoccupation constante. Ce pain de guerre, rond et plat, fut peu apprécié et trop rare. Pain, sucre, lait, charbon, pétrole furent rationnés. On encouragea la culture des pommes de terre et des haricots. A partir de1916, avec la création d’une coopérative de vente de produits d’alimentation destinée au personnel de la Poudrerie, mais qui servait tout le monde, amena une amélioration dans le ravitaillement de nos concitoyens. Elle se trouvait dans les locaux de l’ancienne boulangerie « Graille », avenue Gentilly.


Les murs du pays se couvraient d’affiches avec pour slogan « Taisez-vous, méfiez-vous, les oreilles ennemies vous écoutent ». D’autres vantaient le patriotisme avec « On les aura ! Emprunt de la défense nationale, souscrivez ».

La population n’utilisait plus le bouillon Kub à cause de sa consonance allemande. L’entreprise Maggi-Kub vit ses affaires péricliter sans qu’aucune preuve ait été apportée de la réalité de l’accusation entre cet établissement et des intérêts allemands. Les habitants souffraient de la psychose de l’espionnage.

Dès le mois de septembre, les premiers réfugiés des départements du Nord arrivèrent. Certains s’installèrent définitivement à Sorgues comme la famille Humblot. Parmi ceux-ci, un chiffonnier qui demeura célèbre : « PIALOU ». Il parcourait les rues pour ramasser les peaux de lapins en chantant :


Pialou, Pialou,
C’est la peau (bis)
De Guillaume (bis)
Qu’il me faut !

Les parents firent de Pialou un personnage terrible, un croquemitaine, qu’ils évoquaient pour effrayer les enfants dont ils voulaient se faire obéir : « Sois sage, sinon Pialou va venir te chercher ! »

Avec la construction de la Poudrerie nationale, la population doubla. Tous les Sorguais qui avaient des appartements vides les mirent en location. Chemin de Brantes, à la hauteur de l’ancien passage à niveau, on creusa quatre grands trous pour retirer du gravier destiné à la maçonnerie. Parmi les terrassiers, d’après la rumeur, se trouvaient des avocats, des directeurs de banque, des notaires, c’étaient des « embusqués ». Ils dormaient à la Villa Park. Ces gravières se remplirent d’eau et longtemps les garnements vinrent s’y baigner. Par la suite, elles furent comblées par les ordures ménagères. A partir de 1916 et jusqu’à la fin de la guerre, la Poudrerie nationale occupa 6000 ouvrières et ouvriers.

Les premières troupes coloniales firent leur apparition : tirailleurs tonkinois logés dans les docks de la gare, à l’emplacement à l’heure actuelle du magasin « ED ». Par la suite, l’État construisit le camp des « Bécassières » où ces Annamites furent logés et devinrent en majorité des ouvriers poudriers.

La guerre s’éternisant, Sorgues devint une ville de garnison, plusieurs régiments y étant casernés, avec un Commandant de la Place. La chapelle Sainte Anne, à l’emplacement de la boucherie Bagnol qui faisait face à l’ancienne gendarmerie (RN7), fut transformée en prison militaire. Les bureaux du commandant étaient à la mairie, le corps de garde sous les grands escaliers. Un camp de prisonniers allemands fut créé à Fontgaillarde. Une compagnie marocaine séjournait dans l’avenue Cessac, au numéro 280 à l’heure actuelle. Au début des hostilités, les Sorguais allaient régulièrement lire les communiqués de guerre affichés sous les escaliers de la mairie.

Mais la guerre se prolongeant, presque tout le monde se désintéressa des informations. Les soucis quotidiens prirent le pas, car les difficultés de ravitaillement apparurent, ce qui poussa le préfet Lambert-Rodet à porter sur les Vauclusiens ce jugement : « On ignore dans ce pays le patriotisme calme, froid, résolu qui est l’honneur des populations d’autres régions de France comme la Vendée… ».11

Au Ronquet, se créa une scierie travaillant exclusivement pour la guerre : la scierie « MARTIN ». Tous les samedis, les Sorguais allaient chercher la sciure. Mon père y allait en compagnie de sa tante, Mathilde Gensoulen, qui possédait un petit âne et une voiturette. Ils pouvaient ainsi en charger un maximum. Elle alimentait un petit poêle de forme cylindrique, troué à sa base à l’horizontale. Avant de le garnir, on glissait un manche à balai dans l’ouverture du bas et un autre par le haut, perpendiculairement au sol, afin d’établir une circulation d’air. Ensuite on tassait la sciure et l’on retirait les manches à balai qui laissaient la place à une cheminée. Ces fourneaux, ainsi garnis, chauffaient pendant une heure environ. Le troc fonctionnait : mon père, en compagnie de sa tante, allait au quartier de la Croix Verte, faubourg d’Avignon ; ils échangeaient du pain contre du pétrole. A Avignon, le pain était plus difficile à se procurer qu’à Sorgues.

Pendant l’épidémie de grippe espagnole qui fit peut-être plus de vingt millions de morts en Europe, la médecine était démunie, les thérapies étaient plus que modestes. On préconisait de fumer des cigarettes d’eucalyptus ; dans les maisons, on faisait bouillir de grandes marmites de romarin. On vit apparaître des amulettes : « Nenette et Rintintin ». C’étaient de petits pantins attachés autour du cou, censés lutter contre la maladie.

Le cinéma TIVOLI fut fermé, ainsi que les écoles, les vacances furent très longues, elles durèrent au moins une année.

Sorgues eut une alerte aérienne. Les Allemands envoyèrent sur l’Angleterre une flottille de dirigeables qui furent surpris par la tempête. L’opération se révéla un désastre. Un de ces aéronefs s’écrasa à Sisteron. Le couvre-feu fut établi, le garde champêtre Bordeneuve fit le tour du pays pour s’assurer qu’il était bien respecté.

Dans les écoles, on apprenait aux petits écoliers des chants patriotiques : « Le clairon » de Déroulède, « Le rêve passe », « Le zouave joyeux ? ». Pendant les froids, devant la crise du charbon, les instituteurs et institutrices demandaient aux élèves qui le pouvaient d’apporter un peu de bois pour chauffer la classe. Les distractions se limitaient aux projections du cinéma « le Tivoli » et à assister aux matchs du rugby club sorguais qui jouait dans les prés du Ronquet, route d’Entraigues. Durant l’été 1916, le théâtre de marionnettes provençales Valentin se produisit dans la cour du café Tostin (actuellement, le restaurant le Shanghai).

Les enfants du quartier de la Peyrarde eurent un jour de gloire : un aéroplane militaire tomba en panne au quartier des Daulands sur ce qui est aujourd’hui le site du magasin Auchan.


Apprenant la nouvelle, les enfants allèrent au point de chute. L’aviateur répara et ils virent l’appareil s’envoler. Les avions étaient rares à cette époque-là, les enfants passèrent pour des héros vis-à-vis de ceux du vieux Sorgues. Mais le retour à leur domicile ne fut pas aussi triomphal, ils manquaient depuis trois ou quatre heures, la réception fut plus que fraîche.

Les gamins, influencés par l’environnement, jouaient à la guerre entre quartiers. En attendant la rentrée en classe, ils allaient apprendre à lire et à écrire aux Sénégalais du corps de garde de la mairie ; certains firent cadeau de leurs chéchias en remerciements. À l’automne, les troupes noires prirent leurs quartiers d’hiver dans le pays, une compagnie de soldats italiens resta quelques mois à Bécassières. Le gouvernement distribua aux parents des bandes dessinées ainsi titrées : « Nos fils aux armées, notre or au pays ». Elles appelaient les Français à échanger leur or contre des billets de banque.

L’hiver 1917 fut très rigoureux. Tous les dix ou quinze jours, les femmes faisaient la queue pour dix kilos de charbon. Les prix connurent une spectaculaire flambée qui s’accentua en 1918. Favorable aux producteurs, catastrophique pour les titulaires de revenus fixes, cette crise financière brutale provoqua, au lendemain de la guerre, de profondes transformations sociales.

Les remplaçantes


A l’arrière, les femmes ont été admirables de dévouement et de sacrifice. Clairette Sauvage, comme toutes les Sorguaises dont le mari était au front, s’adaptait à la vie nouvelle. La pompe à eau ne fonctionnait plus ; sur les conseils écrits de son époux, elle effectuait des travaux de plomberie. Auguste Bédoin, maire, lui refusa l’allocation gouvernementale. Elle chercha à vendre son orge qu’elle appelait paumelle, des lapins, des poulets etc. Également, elle était devenue maraîchère, elle semait navets, salades, épinards. Elle se servait du mulet.12 Certaines femmes devinrent du jour au lendemain chefs d’entreprise. Le 7 août 1914, Auguste Chevalier, propriétaire de la minoterie du « Portail » (place de la République), en garnison à Nice, donna, par procuration notariée, tous les pouvoirs nécessaires à son épouse Delphine pour assurer le fonctionnement du moulin et assurer la vente des produits finis.13

La tristesse et le découragement gagnaient souvent ces conjointes. Emile SAUVAGE tentait de consoler par lettre son épouse ; pour cela, il faisait de Dieu un créateur français, ayant pris parti pour le camp français : « …Dieu exauce les voeux des bonnes et honnêtes femmes qui aiment leur mari et qui, comme toi tous les jours, lui demandent de le protéger et le leur rendre afin de pouvoir avec lui créer une belle et honnête famille. Dieu protège ceux qui n’ont pas peur, le courage est naturel chez l’homme, le combat pour la défense de son pays et de sa famille est une tâche naturelle pour laquelle Dieu l’a créé. Il doit se battre sans trembler ».14 Un événement marquant : des femmes devinrent conductrices des tramways Avignon – Sorgues.15


La bataille de la Marne du 6 au 14 septembre 1914

Les troupes allemandes furent sur pied de guerre plus vite que les troupes françaises. .Elles développèrent leur offensive en Lorraine avec succès. Le 24 août, la situation était inquiétante. L’opinion publique ne savait rien car la presse n’avait parlé que de la lâcheté des Provençaux et de la prise de Mulhouse.

Le 26 août, Galliéni fut nommé gouverneur militaire de Paris. La situation de Paris était tragique. La France avait perdu la bataille des frontières. La seule satisfaction résidait dans la résistance des troupes françaises devant Nancy. Gheusi, secrétaire particulier du Général Galliéni, écrivait le 10 décembre : « Le 2, on considérait Paris comme perdu et le gouvernement fuyait à Bordeaux – dans quel désarroi, je ne le dirai jamais – je l’ai vu et c’était une honte. On nous a embrassés comme des gens qui vont mourir. » Seul le Général Galliéni resta calme et déclara : « Nous verrons ». Il donna l’ordre au général Maunoury de contre attaquer à l’est sur les flancs de l’armée de von Kluck. Des troupes fraîches furent envoyées le 7 septembre sur le front, et leur transport fut assuré par 750 taxis parisiens. Dans Paris, pour éviter la panique, Galliéni faisait défiler plusieurs fois les mêmes régiments en faisant distribuer des vivres et du vin. Le 4 septembre, les Allemands étaient à Luzarches. Galliéni réussit à imposer son plan à Joffre et à tous les autres généraux : tenir devant Paris et lancer une contre-offensive qui obligerait les Allemands soit à reculer, soit à accepter l’encerclement des éléments les plus avancés de l’armée de von Kluck. 81 divisions allemandes s’opposèrent à 80 divisions françaises. Gheusi écrivait dans sa lettre du 10 décembre 1915 : « Ce que cet homme a fait en 3 jours, je vous le dirai avec preuves à l’appui. Je ne l’ai plus quitté. Il a sauvé Paris, il a sauvé la France, il a déclenché toute la victoire de la Marne au moment où nos armées avaient l’ordre (vous lisez bien : l’ordre) de se replier derrière la Seine J’ai vu l’Ourcq, la Marne, Etrepilly, Peuchard, Vareddes, Péguy tué, etc. Je n’ai pas été un héros, je me suis résigné à mon destin et j’ai vécu des heures sublimes. Du haut des clochers des villages, j’ai vu les Allemands fuir, fuir enfin, et nos obus entrer dans leurs tas grouillants et les faire éclater comme des grenades pourries. »

La bataille dura trois jours et fut particulièrement sanglante. Des dizaines de milliers de jeunes Français et Allemands jonchèrent la terre de l’Ile-de-France. « Jusqu’au bout », avait dit Galliéni, et les Français tinrent jusqu’au bout. Le 9 septembre, les armées allemandes commencèrent à battre en retraite et, le 11, von Moltke donna l’ordre de retraite générale. Les Français épuisés et sans artillerie ne purent les poursuivre.

La victoire de la Marne fut décisive dans le sens où elle empêcha la prise de Paris et la défaite française. A la fin de l’année, en 4 mois de guerre, l’armée française avait perdu 900 000 hommes parmi lesquels plusieurs Sorguais, notamment Maximilien TRUC décédé le 9 septembre. Cette bataille causa la mort de 750 000 militaires allemands.

C’était déjà, à la fin 1914, la plus grande boucherie de l’histoire. En décembre, le nouveau pape élu, BENOIT XV, proposa une trêve pour Noël. Il prêcha dans le désert, et le gouvernement revint de Bordeaux.

L’année 1915, l’immobilisme

La bataille de la Marne eut comme conséquence de fixer, face à face, Français et Allemands dans des constructions sommaires. Ces abris, c’étaient des tranchées profondes de 2 m à 2,50m, larges de 30 à 50 cm, qui constituèrent la résidence principale des « poilus », c’est-à-dire des soldats qui vivaient sur le front. C’était une vie épouvantable qui était la leur : « …On distinguait de longs fossés en lacis où le résidu de la nuit s’accumulait. C’était la tranchée. Le fond en était tapissé d’une couche visqueuse d’où le pied se décollait à chaque pas avec bruit et qui sentait mauvais autour de chaque abri, à cause de l’urine de la nuit… ».16 Les soldats étaient « emmitouflés à la manière des populations arctiques. Lainages, couvertures, toiles à sac nous empaquetaient, nous surmontaient, nous arrondissaient étrangement.17 Pour dormir, Emile Sauvage avait trouvé un pantalon de zouave tout neuf, il en avait fait un sac et, la nuit, il mettait ses pieds dans ce gros sac de drap épais puis son sac de toile par-dessus et enfin sa couverture.18 Ils se serraient les uns contre les autres roulés dans les couvertures pour dormir. C’était un moyen excellent : là où un homme aurait eu froid, 20 hommes serrés les uns contre les autres, couverts de paille jusqu’au cou, avaient chaud ».19

« Tac ! Tac ! Pan ! Les coups de fusils, la canonnade. Au-dessus de nous, partout, ça crépitait ou ça roulait, par longues rafales ou par coups séparés. Depuis plus de quinze mois, depuis cinq cents jours, en ce lieu du monde où nous étions, la fusillade et le bombardement ne s’étaient pas arrêtés du matin au soir et du soir au matin ».20

Aux difficultés inhérentes aux combats s’ajoutaient, comme cela est indiqué ci-dessus, le froid et le gel, sous d’autres saisons la pluie et la boue, la chaleur et la poussière, les rats, les insectes et les parasites. La nourriture arrivait difficilement et elle était souvent de mauvaise qualité. La relève était longue à venir car les troupes de réserve disponibles étaient peu importantes.

A ce long calvaire quotidien, il fallut ajouter les gaz de combat utilisés pour la première fois près d’Ypres, le 22 Avril 1915, par les Allemands. Le 28 avril 1915, notre concitoyen, Albert Geniest, en fut la première victime sorguaise...

Le bilan de l’année 1915 fut très lourd pour les deux camps. La guerre se prolongeait. « ...Mon Dieu, que c’est long, et ce n’est pas fini ! Nous préparons nos abris pour l’hiver prochain et je crois fort que nous le passerons ici » soupirait tristement Emile Sauvage21. Il profita peu de temps de la tranchée, il décéda le 21 octobre 1915. La lutte armée usait les forces des puissances européennes et les adversaires devaient faire face à des obligations militaires, économiques et humaines de plus en plus pesantes.

L’année 1916 : Verdun

Verdun fut choisi par l’état-major allemand pour « faire passer l’armée française sous le hachoir » selon les mots de Von Falkenhayn, commandant en chef allemand, parce que la ville représentait un saillant bien visible sur les cartes d’état-major. De plus, elle constituait une menace pour les communications allemandes. La région était fortifiée, mais l’état des fortifications était médiocre et les troupes de couvertures peu importantes. Le champ de bataille était limité aux deux plateaux de 10 kilomètres de large séparés par la Meuse. Le relief était assez plat sauf au sud (la cote 304 et le Mort-Homme). Au nord, le terrain était accidenté, de la Meuse à la Woëvre. Les Allemands attaquèrent sur la rive droite de la Meuse avec 10 divisions et 3000 pièces modernes d’artillerie lourde. En face, les Français ne disposaient que de 3 divisions et 132 pièces d’artillerie lourde.

L’attaque allemande fut précédée d’un bombardement de neuf heures et demie le 21 février 1916. La neige se mit à tomber en même temps que commençait la bataille la plus sanglante de toute l’histoire. Les Allemands, appuyés par des unités armées de lance-flammes, avancèrent de 8 kilomètres en 6 jours de combat. Le 22 mars, Léon Deleuil était tué au bois de Malancourt et, le 18 avril, Henri Lombard dans les tranchées de Vaux Chapitre. Les Français avaient perdu 26 000 hommes soit 50% de l’effectif engagé Ils envoyèrent renforts sur renforts et la défense était beaucoup plus coûteuse que l’attaque. Les forts de Vaux et Douaumont furent perdus, repris, reperdus. Chaque pouce de terre était arrosé du sang de dizaines de milliers de combattants français et allemands. Le général PETAIN, nommé commandant du groupe d’armée « centre », organisa sur « la voie sacrée » de Verdun à Barle-Duc la « noria » des armes, du ravitaillement et des hommes. Le général GAMBIEZ et le colonel SUIRE résumèrent ainsi la situation : « On consommait alors deux divisions françaises tous les trois jours et, pendant la bataille, on compta 115 entrées en ligne de divisions, 23 d’entre elles furent engagées deux fois et certaines trois et quatre fois. »

Les combats durèrent des mois et Joffre, en dépit de la poursuite des combats à Verdun, décida de maintenir l’offensive sur la Somme prévue au 1er Juillet. Les Allemands redoublèrent d’énergie sur le font de Verdun pour essayer de déloger les Français de la rive de la Meuse. Le 11 juillet, le Kronprinz (le prince impérial) lança ses troupes sur Verdun et les détachements avancés réussirent à atteindre les crêtes situées à 2500 mètres de la ville, mais ils furent submergés avant de pouvoir aller plus loin.

Les pertes de part et d’autre étaient élevées plus que dans n’importe quelle autre bataille de l’histoire (Stalingrad y compris) : 500 000 morts au total du 21 février au 3 septembre, date à laquelle se termina la bataille, à peu près autant d’Allemands que de Français et plus d’un million de blessés. De nombreux Sorguais tombèrent à Verdun et dans sa région, parmi lesquels : Léon Deleuil le 22 mars ; Henri Lombard le 18 avril, Etienne Montaud le 5 mai, Joseph Genin le 11 juillet et Désiré Louis le 30 novembre.


La Somme

L’offensive conduite par Foch avait pour objectif la ligne Bapaume-Péronne-Ham et, au delà, Cambrai-Maubeuge. Sur 43 kilomètres de front, 39 divisions françaises (3 corps d’armée) et 25 divisions anglaises (2 corps d’armée) devaient se mettre en mouvement. Les allemandes disposaient de fortifications très bien organisées : deux positions profondes couvertes par des réseaux épais de 40 mètres avec des abris-cavernes. Les efforts consentis à Verdun obligèrent Foch à réduire à 26 divisions françaises et 840 pièces d’artillerie les forces françaises à mettre en mouvement sur 32 kilomètres de front. Les troupes alliées procédèrent à un bombardement massif accompagné de l’envoi de gaz asphyxiants dont l’usage ne fut pas le seul fait des Allemands. En raison des circonstances, les troupes anglaises voyaient leur rôle s’accroître. Foch, blessé dans un accident d’automobile, dut laisser le commandement à Fayolle qui répugnait à suivre ses ordres : « Cet homme est impossible. Il va me pousser comme une brute, ne tenant compte de rien ». Commencée le 1er Juillet, la bataille de la Somme se poursuivit jusqu’au 15 novembre. Les alliés avaient progressé de 10 kilomètres et perdu 750 000 hommes dont 350 000 français. Quant aux Allemands, ils avaient perdu 500 000 hommes. Le « hachoir » avait fonctionné des deux côtés. On vit disparaître notamment : Gaston Nominé le 1er juillet, Paul Douzon le 4 septembre et Marcel Bourret le 5 novembre.

Pour ce dernier, ce sont ses parents qui le forcèrent à partir. Lui avait un pressentiment funeste ; sur le quai de la gare, il leur déclara : « Vous me laissez partir, vous ne me reverrez plus. »22 Sa mère, Victorine Bourret,23 désespérée, écrivit cette prière (l’orthographe est respectée) :


Prière a nos Morts de la Grande Guerre
O’ morts qui êtes enterrés comme au ciel
Que vos noms soient sanctifiés,
Que le règne de votre esprit arrive,
Que votre volonté soit faite sur la terre
Donnez le pain quotidien à notre foi,
Tenez allumé en nous la haine sacrée
Comme en ne renierons jamais votre amour,
Eloignez de nous toute tentation infâme,
Délivrez nous de tout doute vil
S’il est nécessaire, nous combattrons non pas jusqu’à la dernière goutte de notre sang,
Mais avec vous jusqu’au dernier grains de nos cendre.
S’il est nécessaire nous combattrons jusqu’à ce que Dieu juste vienne juger les vivants et les morts
Ainsi soit-il
Oh Marcel mon cher Enfant mourir à l’âge de 20 ans par ces barbare criminel
Que Dieu juste vienne punir tout ceux qui ont voulu cette mauditte guerre
Marcel Bourret, Marcel
Marcel Bourret Bourret

Comme toutes les mères des soldats belligérants, « Mamée Victorine » invoquait Dieu pour la venger de la mort de son fils, en maudissant tous les fauteurs de guerre.

Les nouvelles conditions économiques pour Sorgues

La prolongation de la guerre entraîna des modifications industrielles dans notre commune. Pour permettre la fabrication d’explosifs et des gaz de combat, le gouvernement construisit la Poudrerie Nationale qui compta jusqu’à 4 691 ouvriers affectés à la production de la mélinite.24 Ces employés utilisaient des produits dangereux qui leur teintaient la peau, ils devenaient jaunes de la tête aux pieds, couleur citron.25 Egalement, la direction des Poudres concluait avec des fabricants d’acide sulfurique un certain nombre de marchés qui prévoyaient la construction des usines par les soins des fabricants et aux frais de l’état, avec la possibilité de prendre en location ces infrastructures, à la cessation des hostilités, pour une durée de trente années. Par contrat en date du 8 janvier 1916, la société Saint-Gobain bénéficia de ces avantages. Elle produisit mille tonnes par mois d’acide sulfurique concentré qu’elle vendait au prix payé par l’état de 12, 50 francs les 100 kilogrammes. Après livraison de 100 000 tonnes, le prix était alors de 8,50 francs les 100 kg.26 Le contrat comportait notamment la phrase suivante : « En considération du concours de SAINT-GOBAIN, la paix revenue, l’état pourra lui louer les installations pour une période de trente ans ».

Contre la guerre

Les buts de la guerre de la France se précisaient peu à peu. A l’origine, la restitution de l’Alsace-Lorraine apparaissait au centre des préoccupations françaises. Si l’opinion publique était d’accord pour la restitution de l’Alsace –Lorraine, il n’en demeure pas moins que le pacifisme gagnait du terrain avec d’autant plus de force que la boucherie apparaissait dans toute son horreur. Sous l’impulsion d’Alexandre Blanc, député socialiste de Vaucluse, des réunions se tinrent au Café de l’Alouette (ou Lalouette ?), en face de la Poudrerie, pour réclamer la paix immédiate.

L’année 1917

Les peuples belligérants étaient las de la guerre, l’épuisement était ressenti par tous. Les batailles de la Somme et de Verdun avaient été vaines, mais sanglantes. L’aspiration grandissante à la paix se traduisit par deux initiatives nouvelles. Un comité de socialistes scandinaves et hollandais décida de convoquer à Stockholm une conférence internationale socialiste. Le gouvernement français refusa les passeports pour Stockholm après des débats houleux à la chambre des députés. De la même façon, le 9 août 1917, le pape Benoît XV proposa aux gouvernements de se réunir pour faire la paix. Cette proposition ne rencontra guère d’écho et même une certaine hostilité de la France.

Les alliés subirent un grave échec avec la Révolution russe. L’armée russe, déjà désorganisée et affaiblie, fut paralysée et hors d’état de mener des combats sérieux. Dans le même temps, les Allemands lancèrent une grande offensive navale et décidèrent de recourir à la guerre sous-marine. Il s’agissait de couler tous les bateaux, quelle que soit leur nationalité,

qui transportaient des armes et du ravitaillement d’Amérique en Europe. Les pertes infligées furent lourdes. La décision allemande fut annoncée le 31 janvier 1917. Le 26 février, les Etats-Unis rompirent leurs relations diplomatiques avec l’Allemagne et le congrès américain lui déclara la guerre.

Les Etats-Unis n’étaient pas prêts à faire la guerre, mais la machine économique se mit en route, les chantiers navals et les usines d’armement connurent un développement rapide. Une armée bien équipée devait devenir opérationnelle à partir du milieu de l’année 1918. Les Allemands, débarrassés du péril russe, avaient un peu moins d’un an pour vaincre.

Le chemin des Dames

Les troupes alliées avaient décidé de lancer une offensive le 8 avril 1917, sur l’Aisne, au Chemin des Dames. Les Allemands, en prévision de cette offensive, avaient fait reculer leurs troupes de quelques dizaines de kilomètres de façon à diminuer le nombre de divisions engagées en première ligne. C’était l’opération Alberich. Nivelle, le remplaçant de Joffre, maintint ses plans d’offensive, en dépit de l’opération Alberich et des résistances anglaises.

L’attaque principale se déroula, à partir du 16 avril, au chemin des Dames. Les combats furent parmi les plus sanglants de la première guerre mondiale. Le plateau de Craonne et le moulin de Laffaux devinrent les symboles d’attaques menées sans préparation suffisante et qui provoquèrent des pertes immenses : 271 000 hommes tués, blessés ou prisonniers du 1er Avril au 9 mai, rien que pour l’armée française. Une chanson rappelle le drame du chemin des Dames, en voici le refrain :

Adieu la vie, adieu l’Amour
Adieu toutes les femmes
C’est bien fini, c’est pour toujours
De cette guerre infâme
C’est à Craonne sur le plateau
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
Nous sommes les sacrifiés.
Et le deuxième couplet
Huit jours de tranchées, huit de souffrances
Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la relève
Que nous attendons sans trêve
Soudain dans la nuit et dans le silence
On voit quelqu’un qui s’avance
C’est un officier de chasseurs à pied
Qui vient pour nous remplacer
Doucement dans l’ombre
Sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes.
- Refrain -
Ceux qui ont l’pognon, ceux-là r’viendront
Car c’est pour eux qu’on crève ;
Mais c’est fini, car les troufions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau ;
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau. 27

L’échec de l’offensive dirigée par celui que les soldats avaient surnommé le « boucher de Nivelle » déclencha une crise grave sur tous les plans, politique, moral et psychologique. Notre commune perdit, notamment le 16 avril, les soldats : Robert Marcel, Quiot Louis, Mettefeu Auguste, le 24 avril Boccéda Jules, le 27 avril Aubenas Marius.

Nivelle, face aux critiques du gouvernement, des parlementaires, de ses propres généraux et de ses soldats, essaya de sacrifier quelques collaborateurs : ce fut insuffisant pour empêcher les premiers troubles. L’heure de Pétain allait sonner. Déjà nommé, le 28 avril, chef d’état-major général, il fut désigné, le 15 mai, commandant en chef des armées du Nord-Est. Nivelle fut écarté. Pétain arrêta l’offensive le 19 mai.

L’échec de l’offensive Nivelle et les pertes énormes qu’elle causa entraînèrent des mouvements collectifs de rébellion, de désertion et de refus de combattre dans l’armée. Pétain sut briser le mouvement de protestation. Il utilisa la répression en même temps qu’il distribuait des vivres et favorisait les permissions (7 jours tous les 4 mois, et la liste des permissionnaires devait être publiée 15 jours à l’avance). Il y eut 452 condamnations à mort, certaines pour l’exemple. Les pelotons de Pétain : un soldat pris tous les dix était passé par les armes. Parmi les désignés figurait un Sorguais, Jouffron. Ses parents avaient un moulin à huile, place de la Mairie (à présent, le magasin Espace Couleur). Il fut enfermé toute une nuit dans une pièce, peut-être une cellule de prison. Il devait être fusillé le lendemain matin à l’aube. Dominé par la peur, il écoutait les bruits de l’extérieur. Au matin, la porte s’ouvrit. Claquant des dents, il entendit sans trop comprendre ce que lui disait le sous-officier de service : l’autorité militaire avait décidé d’abandonner ces supplices pour l’exemple. (Il mourut à la maison de retraite Pêtre il y a quelques années).28

Pétain ne lança plus d’offensive jusqu’en octobre où il se contenta de conquérir le fort de Malmaison (au chemin des Dames).

A la suite de la révolution bolchevique et des pourparlers de paix de Brest-Litovsk et de la possibilité qu’avaient les Allemands de rapatrier leurs troupes du front oriental vers l’ouest, la situation des alliés était périlleuse, d’autant que les Américains ne devaient arriver qu’à la fin du printemps 1918. Les Alliés coordonnèrent mieux leurs efforts grâce au conseil supérieur de guerre qui réunissait les chefs de gouvernement et les commandants des armées alliées. Pétain qui commandait les troupes françaises était un réaliste : « J’attends les Américains et les chars » déclarait-il. Il se refusait aux offensives coûteuses et inefficaces.


L’année 1918

La France avait des problèmes de recrutement. La classe 19 fut incorporée en avril 1918. Les Américains commencèrent par arriver, au printemps, au rythme de 120 000 hommes de troupes. Le chiffre fut porté à 300 000 à partir du mois de juillet. Les troupes allemandes enfoncèrent le front français sur 20 km et marchèrent sur Amiens. Les troupes alliées réussirent à éviter d’extrême justesse le désastre devant Amiens, mais les Allemands avaient progressé de 60 km.

Le 27 mai, nouvelle attaque des Allemands au chemin des Dames, ils percèrent nos troupes. Le 31 mai, ils étaient sur la Marne et menaçaient Paris. Foch décida de résister à Villers-Cotterêts, à Château-Thierry et même à Reims. Le 9 juin, les Allemands lancèrent une nouvelle attaque en direction de Compiègn, sans succès. Le 15 juillet, ils réussirent à franchir la Marne et à avancer au Sud. La deuxième bataille de la Marne était commencée mais, cette fois, les troupes françaises étaient plus disponibles. Dès le 18 juillet, Foch donnait l’ordre de contre-attaquer, les Allemands se replièrent.

Sur le front, les alliés poursuivaient leur avantage du 18 juillet face à des armées allemandes dont le moral baissait très rapidement. Les Allemands reculaient dans tous les secteurs, en Picardie, en Artois, dans la Somme, en Champagne. Les Américains arrivaient massivement et entraient en ligne, nombreux et pleins d’allant, avec beaucoup de combativité.

En France, les troupes alliées attaquaient au nord, au centre, à l’Est. Le 29 septembre, une conférence réunissait le quartier impérial allemand à Spa, elle enregistrait le bilan tragique des derniers combats.Toutes les armées en ligne étaient épuisées, l’épidémie de grippe espagnole faisait des ravages (200 000 morts en 1918).

L’armistice fut signé le 11 novembre à 5 heures du matin et entra en vigueur à 11 heures. Les cloches des églises sonnèrent dans les villes et les villages tandis que les clairons sonnaient la paix sur l’ensemble du front. La joie déferla sur toute la France. Les femmes désertèrent les ateliers, filatures ou confections, tout le monde s’embrassait. Les jeunes gens lançaient des pétards dans les rues. Pendant deux jours, tous les Sorguais partirent à Avignon se mêler à la foule heureuse de la signature de l’armistice.29

Raymond CHABERT


1 Une partie du texte qui suit est extrait de «L’Histoire de France Contemporaine», Tome IV, page 295 et suivantes, Livre Club Diderot - 1980. Les reproductions d’affiches contenues dans cet article proviennent du recueil numéro 7, année 1978 - La vie en Vaucluse de 1914 à 1918 - Service Educatif des Archives Départementales de Vaucluse.

2 Lettre d’Emile SAUVAGE du 22 décembre 1914.

3 Gabriel CHEVALLIER - La Peur - page 25, le Livre de Poche.

4 Souvenirs d’Aimé CHABERT

5 Lettre du 8 août 1914 d’Emile SAUVAGE

6 Conseil Municipal du 13 août 1914

7 Souvenirs d’Aimé CHABERT

8 Lettre d’Emile SAUVAGE du 8 août 1914

9 Histoire de la Provence - PRIVAT Editeur - article signé Maurice AUGULHON

10 L’ensemble de cet article a été écrit d’après les souvenirs d’Aimé CHABERT.

11 Lettre du Préfet au Ministre de l’intérieur du 17 juin 1917.

13 Documents familiaux appartenant à Louis CHEVALIER.

14 Lettre du 22 décembre 1914.

15 Souvenirs d’Aimé CHABERT.

16 Le Feu - H. BARBUSSE, page 6, Editions Flammarion 1917.

17 Henri BARBUSSE, ouvrage déjà cité.

18 Lettre du 29 novembre 1914.

19 Lettre d’Emile SAUVAGE du 12 novembre 1914.

20 Henri BARBUSSE, ouvrage déjà cité.

21 Lettre du 2 septembre 1915.

22 Paroles conservées et transmises dans la famille BOURRET - Raymond CHABERT.

23 Mon arrière-grand-mère - Raymond CHABERT.

24 Archives militaires de VINCENNES - 8 N 146, année 1923-30-11 rapport particulier. 25 Souvenirs d’Aimé CHABERT.

26 Archives militaires de VINCENNES - 8 N 146, année 1923-30-11 rapport particulier.

27 Paroles recueillies par Paul VAILLANT COUTURIER - Musique Adelmar SABLON - 1911 - Mémoire de la chanson, réunies par Martin PÉNET - Omnibus - page 1427 - octobre 2001.

28 Souvenirs de Marcel RAYNE en 1982

29 Souvenirs de mon père Aimé CHABERT