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Louis Lacanau berger transhumant

1 - De Sorgues à la Cluse en Dévoluy : 1945/1955

Louis Lacanau est venu au monde le 6 novembre 1919, au nord de la bourgade, quartier « Lacanau » (près de l’actuel garage Pitot). Son père, Emile, chaufournier, conduisait un four à chaux dont il était le propriétaire. Dès sa plus tendre enfance, il découvrit les moutons dans la bergerie voisine, propriété de son cousin Gilbert Lacanau. Leurs allées et venues, leur manière de se comporter occupèrent son temps et son esprit. Sa vocation était trouvée : plus tard, il serait berger. A 15 ans, sans l’avoir appris, il savait, pour l’avoir vu maintes et maintes fois, « gouverner un troupeau ». Sa vie de pâtre commença ainsi chez son parent, il y travailla plus de vingt ans, avec une interruption de cinq ans due au service militaire et à la seconde guerre mondiale. Ses premiers gages s’élevèrent à deux cents francs par mois, mais il était nourri.

Ses origines le prédestinaient à ce métier. Les Lacanau, au 19ème siècle, descendaient l’hiver des Alpes du Buech pour soigner les « bêtes » et remontaient l’été les garder en alpage.

L’hiver, jusqu’à sa majorité, il se contentait de mener paître le bétail sur le territoire de notre commune ; l’été, il travaillait à la carrière Lacanau car ses parents le trouvaient trop jeune pour aller en montagne.

Après 1945, il guida le troupeau de Gabriel Lacanau, 400 bêtes, et monta vers les Alpes, à la Cluse, dans le Dévoluy. Il faisait route avec le « pelot », le patron, secondé par ses chiens : « Lionne », « Kid », « Briant », tous des briards qui, par instinct, veillent sur les animaux dont ils ont la garde. Un dressage attentif a développé cette hérédité. Ils sont intelligents et savent interpréter et exécuter les ordres du maître. Ils s’emploient à rendre régulier le mouvement ou à en accélérer la marche.

Fin mars, des tondeurs, ouvriers spécialisés, armés de forces (ciseaux à main), venaient couper la laine des brebis. Par la suite, ils employèrent des tondeuses électriques.

2 - Préparatifs de départ

Avant le départ, on procédait au marquage des brebis. Louis possède toujours sa marque personnelle : un coeur avec un L majuscule au milieu. Louis Lacanau, passionné et attentif à chaque bête, a appris comment apprivoiser « Cadet », le « flouca », ce bélier châtré, animal familier et affectueux, toujours orné de pompons et qui sert à conduire le troupeau. Les préparatifs terminés, on mettait une grosse cloche au cou du « flouca » et des boucs.

3 - La route

Enfin la caravane s’ébranlait : en tête, les ânes, les boucs, les chèvres et le flouca puis les brebis. Les boucs portaient la tête haute et semblaient fiers des fonctions qui leur étaient déléguées. La troupe allait ainsi par grande journée, sauf pour un temps de repos au moment des grandes chaleurs ; elle parcourait 3 km à l’heure. Le signal du départ était souvent donné avant le lever du jour et on atteignait le terme prescrit à la nuit tombée. La caravane accomplissait 175 à 180 km en huit jours, avec un arrêt d’une demi-journée tous les trois jours. La charrette attelée d’un petit cheval russe fermait la marche, elle transportait la nourriture et du sel dont il fallait environ deux kilos par animal pour la saison. Elle empruntait la route départementale 94 à partir de Courthézon, puis Violès, Nyons, Serres, ensuite la route Napoléon, puis elle tournait à droite à Gap, Veynes et la Cluse.

Les noms de trois villages traversés, deux dans la Drôme, proches l’un de l’autre, L’Epine et Monclus, un dans les Hautes-Alpes, Serres, donnaient lieu à une gaillardise maintes fois servie.

La nuit, le berger dormait à même le sol enroulé dans son burnous. « Un soir, raconte-t-il, à Vaison-la-Romaine, écrasé de sommeil, je m’endormis rapidement, sans me rendre compte que la pluie s’était mise à tomber ; mon vêtement avait plus que triplé de poids. Il pesait 30 kilogrammes au moins ! » Les soirs de précipitations, il se protégeait des intempéries, abrité sous un énorme parapluie de toile bleue.

Mais, si le mauvais temps persistait, le tissu s’imbibait et trempait son propriétaire. Le voyage était soumis à quelques contraintes. Le départ ne devait pas avoir lieu trop tôt pour que l’herbe en montagne ait eu le temps de pousser. Mais il était nécessaire d’être des premiers à se lancer sur la route car, bien vite, les bords des chemins et les quelques endroits herbeux étaient broutés par les troupeaux précédents. Un souci supplémentaire pour le berger : veiller à ce que les « bêtes » n’aillent pas goûter aux jardins voisins.

Le voyage se terminait entre le 15 et le 20 juin au village de la Cluse où on logeait dans l’ancienne cure.

4 - La vie quotidienne en montagne

Une fois à destination, après s’être acquitté d’un droit de pacage à la mairie, les bêtes étaient libérées dans un lieu dénommé « Rabiou » Elles allaient où elles l’entendaient sous la surveillance discrète et permanente du pâtre. Tous les jours, il répartissait le sel entre les animaux. « Il fallait faire diligence, ajoute-t-il, sinon vous étiez entouré par le troupeau qui pouvait vous bousculer ». En début de saison, le vétérinaire venait vacciner les ovins contre la fièvre aphteuse. Chaque semaine, l’alimentation était assurée par le passage d’un épicier, venant de Gap, équipé d’un camion. Curieusement, les maires des communes des alentours étaient tout à la fois paysans et commerçants (débitants de boissons, de tabacs, épiciers etc.).

Le dimanche, dans la journée, Louis allait jouer aux boules pour tuer le temps. Lorsque les brebis agnelaient, il imprimait un numéro sur le côté gauche de l’agneau, à l’aide d’un outil en fer froid trempé dans de la peinture. Ces instruments étaient au nombre de neuf, numérotés de un à neuf.

5 - Le retour

Avant les premières neiges, entre les 5 et 10 octobre, Louis rassemblait son troupeau, laissant les pâturages de montagne, et descendait dans la plaine où les ovins étaient parqués au quartier Condorcet à Châteauneuf-du-Pape et au quartier Badaffier à Sorgues où il louait des prés.

Bien que la période de transhumance ce ait été un temps de l’élevage, elle ne durait qu’une séquence dans son cycle annuel : six semaines au plus. Avec son arrivée en plaine, une nouvelle période commençait : l’agnelage. Il comprenait les moments suivants : la saillie, la gestation (5 mois), l’agnelage, la croissance des agneaux. C’était une « période clef » de l’art de gouverner les moutons : planifier l’agnelage. Durant tout l’hiver, les jours se poursuivaient sur un rythme monotone. En fonction de l’assentiment des propriétaires terriens, le parcours variait. Les bêtes paissaient dans les chaumes ; du mois de novembre à fin février, elles pâturaient dans les vignes vendangées, ce qui n’était pas facilement admis par les vieux propriétaires, mais les jeunes y consentaient facilement.

6 - En Savoie


En 1965, Louis alla travailler à Entraigues. Il conclut avec Castor « un pache », un pacte : il lui garderait ses deux mille moutons et, en même temps, il s’occuperait des 150 siens. La nourriture et l’entretien des animaux seraient supportés par le nouvel employeur.

Avant le départ pour les alpages, il baignait le bétail ovin dans une solution de « Tigal » et d’eau pour le débarrasser des parasites. La transhumance à pied devenue légalement impossible, les voyages s’effectuaient en camions Volvo de 500 bêtes, pour se rendre à La Bachellerie (Savoie).

Au retour, comme elles avaient augmenté en poids grâce à la pâture, on mettait 400 bêtespar camion. Pour obtenir des lieux de pâturage, il fallait se porter adjudicataire à la commune de Saint Michel de Maurienne.

On parquait les bêtes en arrivant ; l’été, elles étaient laissées libres ; à l’automne, on remettait les brebis dans un parc.

Parfois la solitude lui était une charge. S’il n’avait pas été animé d’une passion sans borne pour son métier, il l’aurait délaissé.

Au temps où Louis Lacanau arpentait les routes, sa migration périodique suivait au mieux le fil des saisons. Ainsi, avec les chaleurs de juin, quand l’herbe des talus commençait à jaunir, il reprenait le chemin de la montagne.

Il y arrivait alors que la pelouse d’altitude n’était pas au plus fort de sa végétation. Cette profession, opportunément adaptée au rythme du temps, a disparu de notre commune avec le départ à la retraite de notre héros. Aujourd’hui, pour exercer, il rencontrerait de grosses difficultés.

Cet antique mode d’élevage, dont on retrouve des témoignages dès 1315, est incompatible avec une économie de marché qui exige une production intensive, continue, homogène et de grand profit immédiat.


Raymond CHABERT
Louis Lacanau est décédé fin janvier 2006.
C’est avec émotion que nous publions son témoignage
recueilli par Raymond Chabert vers 1995