Un grand capitaine au service du Pape : Juan Fernandez de Heredia

Le détail d’une fresque peut évoquer des évènements passés extraordinaires. Ainsi, une armoirie peinte sur les murs d’une maison située au 27 rue de la Tour à Sorgues, conservée aujourd’hui au Musée du petit Palais en Avignon, invite à s’interroger sur son prestigieux propriétaire. Qui fut ce noble personnage au blason « de gueule, à trois châteaux à trois tourelles d’or » qui séjourna entre ces murs assez longtemps pour qu’on décide de marquer les murs en son honneur pour lui être agréable, au milieu d’un décor de fresques élégantes et colorées ?

La dizaine de fresques qu’on a retrouvées dans cette maison représentent des scènes de chasse et des scènes courtoises au milieu d’un décor bucolique et végétal composé d’arbres, d’arbustes et de fleurs. Il y a là des jeunes gens formant une ronde dite « la carole », le baiser d’une jeune fille sur la joue de son amie, un groupe d’élégantes autour d’une fontaine, un groupe d’hommes à la chasse avec leurs chiens... Ce sont des peintures profanes encore que le thème de la chasse permettait aussi l’évocation de « la vie terrestre » et de ses « désordres » que l’homme doit s’efforcer de résorber pour parvenir à la « paix céleste ». Ce style de fresques est aussi peint sur les murs du Palais des Papes d’Avignon. Elles témoignent également de l’agrément des jardins et des fontaines des Palais du XIVème siècle, de cette nature domestiquée et organisée où l’on recherchait le plaisir des sens et peut-être aussi le reflet nostalgique d’un jardin de l’Eden imaginaire.

 

 

Un détail est important : Il y a un blason sur l’une des fresques conservées dans les réserves du musée du Petit-Palais qui, on pourrait le présumer, appartiendrait au propriétaire de cette maison qui a fait peindre ce décor.

Une étude de « la maison aux fresques » a précédemment été publiée par notre association, dans la 10ème publication des Etudes Sorguaises.

Les auteurs, Messieurs Luttrell et Blagg, proposent d’attribuer ce blason à Guillaume Artaud, un habitant de Pont-de-Sorgues au XIVème siècle, dont on sait qu’il était qualifié de « noble » (nobilis) et qu’il possédait plusieurs maisons et un Hospicium, sans doute spacieux et confortable car sa location était estimée à 20 florins d’or par an. La maison pourrait lui avoir appartenu car la fortune de Guillaume Artaud est établie et on peut la mesurer grâce au cadastre de Pont-de-Sorgues daté de mars 1415. Cependant, ses origines familiales restent obscures. La mère de Guillaume Artaud, Marguerite de Bastide-Rolland, pourrait avoir été la seconde épouse de Guillaume Artaud, seigneur d’Aix-en-Dauphiné.

Le blason d’un Guillaume Artaud, Seigneur d’Aix-en-Dauphiné est précisément connu car ce gentilhomme dauphinois fut tué à la bataille de Verneuil le 17 août 1424 : il était écartelé , au 1 et 4 de gueules, au château à trois tours d’or, qui est des comtes de Die ; au 2 et 3, à trois tours d’or, qui est de Montauban. La sanglante bataille de Verneuil vit s’affronter une armée composée de Français (dont un fort contingent de chevaliers dauphinois) et d’Ecossais contre une armée anglo bourguignonne commandée par le Duc de Bedford. La défaite des Français fut totale et le contingent d’Ecossais fut impitoyablement massacré par les Anglais rendus furieux par la présence, aux côtés des Français, d’Ecossais qu’ils considéraient comme des vassaux du roi d’Angleterre ayant trahi leur souverain. Le blason familial des Artaud qui servit à identifier le corps sans vie de Guillaume ne figurait donc pas trois châteaux mais trois tours et un seul château, un détail héraldique qui exclut cette famille, à moins que le peintre n’ait confondu les deux meubles héraldiques.

Une autre hypothèse, formulée par Mme Leonelli, attribue ce blason à un capitaine général du Comtat Venaissin, dont le blason est bien « de gueule, à trois châteaux à trois tourelles d’or » c'est-à-dire à trois châteaux (blanc ou or) à trois tours sur fond rouge.


>Avers le grand maître agenouillé à gauche devant une croix patriarcale, à droite une partie de son écu : un château à trois tours FR :IOhES FERDInAnDI .DEI.GRA.mR
(Si cette légende est très difficilement lisible sur la monnaie présentée dans cet article, c’est qu’elle a sans doute beaucoup circulé entre les mains des marchands au Moyen Age !)
> Revers) croix feuillue terminée à chaque extrémité par l’écu de l’ordre +OSPTAL :S :IOhIS.IRLnI:ET:ROD

L’histoire aurait pu en rester là… Mais la solution à ce petit problème d’attribution pourrait venir d’une monnaie qui reproduirait certains détails inconnus de l’armoirie et même, pourquoi pas, le portrait de son propriétaire, voire même qui indiquerait en toutes lettres dans la légende le nom du personnage en question.

Une telle monnaie existe ! C’est le Gigliato frappé à Rhodes entre 1377 et 1396, Juan Fernandez de Heredia (1310-1396), dont voici la description et la photographie :

Sur cette monnaie, l’écu du grand maître n’est pas complet : il n’y avait pas assez de place pour représenter les trois châteaux à sa droite, il était d’usage de représenter un seul élément distinctif du blason du grand maître : ainsi pour le grand Maître Roger de Pins, le graveur figura une seule pomme de pin sur les trois que comptait son blason.

Les monnaies sont alors une sorte de « média officiel » : destinées à être vues par tous, elles présentent le blason officiel du grand maître et pas une variante erronée. Or, que voyons-nous dans le champ de ce gigliato : le château représenté derrière le grand maître possède indiscutablement trois tours et celle du centre est légèrement plus haute, elle présente une fenêtre et une porte, comme sur le blason de la maison des fresques. D’autre part, on distingue une croix crénelée sur le blason des fresques, ce détail était resté inexpliqué, or il peut s’agir d’une croix patriarcale crénelée dite aussi croix de Saint André, un motif très inhabituel sur un blason sauf si le propriétaire était chevalier de l’ordre des Hospitaliers de Jérusalem, cette croix est d’ailleurs présente sur sa monnaie. Ces indices semblent donc confirmer qu’il s’agit bien du Blason de Juan Fernandez de Heredia sur la fresque et que cette dernière fut peinte au XIVème siècle.


S’agit-il pour autant du propriétaire de la maison ? C’est peu probable. Aucun autre document ne peut le prouver en l’état actuel de mes connaissances et cela fait abstraction d’un autre fait : lors d’une visite sur place dans les années trente, Paul Jamot signale qu’il a observé une frise ornementale de plusieurs blasons presque illisibles qui furent laissés sur place et qui n’ont pas été retrouvés. Le fait d’honorer un hôte prestigieux en plaçant son blason sur les murs du logis qui l’accueille, même un court instant (à l’occasion d’un somptueux dîner par exemple) était une pratique courante. De nombreuses livrées cardinalices en Avignon (livrée de Florence, livrée Ceccano, le Palais d’Aigrefeuille), à Villeneuve-lès-Avignon (l’Hôtel du Dauphin) et à la Bastide de Montfavet offrent de riches décors héraldiques avec souvent des blasons de souverains comme ceux des Papes et des Rois de France, de Navarre, de Majorque et du Portugal sans qu’il soit pour autant nécessaire de leur attribuer la propriété du lieu. La question de savoir qui fut le prestigieux propriétaire qui commanda ces fresques reste ouverte d’autant que certaines traces picturales et graffitis anciens sont toujours visibles sur place et n’ont, semble-t-il, pas fait l’objet d’une étude exhaustive. Ainsi, on peut encore discerner sur un mur un grand cercle au tracé de couleur noire qui ressemble étonnamment au cercle contenant un aigle héraldique dans la tour sud de la bastide du cardinal Bertrand de Montfavet. Le centre de ce cercle était malheureusement trop abîmé pour me permettre d’identifier le ou les éléments de blason figurant en son centre, mais peut-être faut-il envisager de chercher un propriétaire parmi les riches cardinaux du XIVème siècle…

Ce XIVème siècle fut marqué par les troubles et la misère provoqués par la guerre de « Cent Ans » et les épidémies de peste qui ravagèrent la Provence à partir de 1348 ; il y eut aussi de terribles famines ( en 1323, 1329, 1332 , 1348 , 1357 , 1368 , 1375, 1397 …). A partir de 1354, la Provence fut constamment soumise aux exactions de bandes armées.

L’hôtel des monnaies de Sorgues fut d’ailleurs transféré en Avignon, peut-être en 1354 (la date exacte reste inconnue).

Après le transfert de l’hôtel des monnaies, les bâtiments furent réaménagés, sans doute en habitations. C’est peut-être à cette époque que fut aménagée la « maison des fresques » située au 27 rue de la Tour qui, d’après Hervé Aliquot (« Les palais gothiques aux XIVème et XVème siècles »), est devenue pendant quelques années l’Hôtel particulier du chevalier Juan Fernandez de Heredia, Capitaine général du Comtat Venaissin. L’histoire de ce « moine soldat » est remarquable.

Né en 1310 à Munébrega en Aragon, dans une famille noble mais aux moyens financiers limités, il n’était pas l’aîné, aussi choisit-il de mener une carrière d’homme de guerre au service de la foi. Il devint Chevalier de l’ordre des Hospitaliers de Jérusalem à dix-huit ans. L’ordre des Hospitaliers était à la fois prestigieux et offrait les moyens et les opportunités d’une ascension sociale rapide à des hommes ambitieux et entreprenants. Il sut gagner l’amitié et la protection du Roi d’Aragon Pierre IV, aussi progressa-t-il rapidement dans la hiérarchie de l’ordre : il devint Châtelain d’Emposte, la plus haute charge de l’ordre des Hospitaliers en Aragon en 1345. Cela ne se fit pas sans heurts : son prédécesseur Don Sancho d’Aragon le fit même incarcérer en 1344 en apprenant qu’il manoeuvrait à la cour du Roi pour le remplacer. Mais le roi Pierre IV qui l’avait nommé conseiller de la couronne ordonna sa libération. L’homme savait s’attirer des amitiés parmi les puissants, que ce soit par son habilité politique, par ses qualités guerrières ou par ses moyens financiers… Cette capacité lui sauva plusieurs fois la vie.

Nonobstant ses voeux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, c’est un homme riche, influent et très ambitieux qui se présenta pour servir la papauté à Avignon. De « mauvaises langues » lui attribuèrent également quatre enfants illégitimes !

Il mit un temps ses qualités d’homme de guerre au service du Roi de France Philippe VI : le 26 août 1346, il participa même à la bataille de Crécy. Il fit partie des rares survivants de ce désastre sanglant où plus d’un millier de chevaliers français tombèrent sous les flèches des archers anglais d’Edouard III. Bien plus, il y acquit une grande renommée car, au cours de la bataille, il donna son propre cheval au roi de France qui avait été désarçonné, le sien ayant reçu une flèche mortelle. Un geste chevaleresque qui permit au roi d’échapper à la capture après la déroute de l’ost français !

Quelques années plus tard, en 1356, un autre fait d’armes faillit lui coûter la vie : le pape lui avait confié la mission d’escorter une délégation pontificale chargée de négocier une trêve entre les Français et les Anglais. Aussi accompagna-t-il le cardinal de Périgord dans ses pourparlers entre les belligérants. Mais les négociations ayant échoué, il rejoignit le camp des Français pour combattre à leurs côtés… Mal lui en prit, la défaite française à Poitiers fut catastrophique, l’ost français fut décimé et encerclé. Au soir de la bataille, Juan Fernandez de Heredia était prisonnier ainsi que le Roi de France Jean le Bon et plusieurs centaines de chevaliers de sa suite.

Le Prince Noir ayant appris sa présence parmi les Français captifs entra dans une violente colère : à ses yeux, Heredia était coupable de trahison et méritait d’être décapité séance tenante pour n’avoir pas respecté la neutralité attendue des envoyés pontificaux. Une fois encore, le grand maître ne dut son salut qu’à l’intervention de ses amis. La délégation pontificale réussit à monnayer sa grâce et la menace ne fut pas mise à exécution. Heredia se tira de ce très mauvais pas en payant une énorme rançon de 10 000 écus d’or (soit près de 40 kilogrammes d’or) ! Heureusement pour lui, Heredia disposait de revenus conséquents liés à plusieurs charges qu’il cumulait : prieur de

Castille et Léon depuis 1355, il était également devenu prieur de Saint-Gilles en Provence en 1356.

Le pape Innocent VI l’appela à son service et lui confia le commandement de ses troupes en 1358. Son armée dans le Comtat Venaissin se composait alors d’environ 200 hommes d’armes et 300 sergents à pied. En le nommant Capitaine Général du Comtat Venaissin, le Pape lui confiait sa propre sécurité, celle d’Avignon et de tout le Comtat Venaissin. C’était là une grande marque de confiance car la tâche s’annonçait rude.

Il s’y illustra notamment en luttant contre la bande de brigands et de « routiers » qui pillaient et rançonnaient le Comtat. Ainsi, dans la nuit du 28 au 29 décembre 1357, une « compagnie » de routiers parvint à s’emparer par surprise de la ville de Pont-Saint-Esprit. Les pillages et les atrocités commises contre ses habitants provoquèrent la colère du Pape qui lança une croisade contre les brigands. Juan Fernandez de Heredia prit le commandement des croisés et assiégea l’ennemi qui s’était solidement retranché derrière les murailles de Pont-Saint-Esprit. Le siège fut si long que l’argent et les vivres manquèrent pour entretenir l’armée pontificale grossie par des contingents de croisés venus d’Aragon, du Languedoc et d’Auvergne… Il fallut négocier avec les routiers qui ne quittèrent la ville que contre une rançon de 14500 florins d’or. Mais d’autres bandes de mercenaires, rescapées du conflit franco-anglais, s’attaqueront encore aux villes du Comtat Venaissin.

La « compagnie » menée par Arnaud de Cervole dit « l’archiprêtre » menacera même directement la ville d’Avignon. Ce dernier obtiendra finalement la somme énorme de 40 000 écus d’or pour éloigner ses troupes de la ville.

Si la carrière militaire de Juan Fernandez de Heredia n’est pas exempte d’échecs, son dévouement et ses qualités de diplomate conduiront le pape à le nommer Grand Maître de l’ordre de Saint Jean de Jérusalem en 1377. Mais, à la suite d’une expédition militaire malheureuse en Grèce, il est fait prisonnier par des chevaliers albanais et restera en captivité pendant deux ans.

Libéré contre une rançon, encore une ! il se consacre ensuite à la défense des possessions de l’ordre contre les Turcs.

Il fut également un grand homme de lettres, un humaniste bibliophile qui écrivit lui-même, avec l’aide de copistes érudits et de traducteurs, plusieurs ouvrages historiques sur l’Espagne et sur la Grèce (qu’on appelait alors la Morée) et fit traduire du latin et du grec en langue aragonaise de grands textes d’auteurs classiques. Le résultat : des livres manuscrits somptueusement enluminés dont certains sont aujourd’hui précieusement conservés dans la Bibliothèque Nationale de Madrid et celle de l’Arsenal à Paris.

Dans son livre consacré aux grand maîtres de l’enluminure qui exercèrent leur art en Avignon, Francesca Manzari consacre un chapitre entier à l’extraordinaire projet culturel et artistique de Heredia dont les commandes et le mécénat en Avignon sont à l’origine de plusieurs manuscrits enluminés remarquables dont :

- La première traduction en langue Aragonaise des Vitae imperatorium de Suetone, manuscrit ms.631 conservé à la bibliothèque de l’Arsenal à Paris
- La traduction de l’Historia Romanorum d’Eutrope, manuscrit ms.8324 conservé à la bibliothèque de l’Arsenal à Paris
- Deux exemplaires de la Grant Cronica de conqueridores, manuscrit ms.2211et ms.10134bis conservés à la Bibliothèque Nationale de Madrid
- Libro de los Emperadores y Conquista de Morea, manuscrit ms.10131 conservé à la Bibliothèque Nationale de Madrid
- Deux exemplaires différents de la Grant Cronica de Espanya, manuscrit ms.10133 et ms.10134 conservés à la Bibliothèque Nationale de Madrid
- Un codex regroupant le Flor de las Historias de Oriente, Libro de Marco Polo e Rams de flors , Secreto de los Secretos, conservé à la Bibliothèque de l’Escorial, manuscrit Z-1-2.

Il faut ajouter à cette liste deux livres manuscrits, malheureusement disparus mais dont l’existence est attestée : la traduction Las Vidas Paralelas de Plutarque et l’Historia de la Guerra del Peloponeso de Thucydide.

Pour l’exécution de ces ouvrages réalisés entre 1380 et 1396, Heredia employa les services de copistes aragonais comme Àlvar Pérez de Sevilla, Bernardo de Jaca et Fernando de Medina. Il confia les travaux d’enluminures aux ateliers de Jean de Toulouse et Sancho Gonthier, artistes reconnus et très employés par la cour pontificale notamment par les papes Clément VII et Benoît XIII.

Grâce à son intérêt pour la littérature et l’histoire, on connaît un portrait réaliste du grand Maître Heredia : dans un manuscrit de sa « Grant Cronica de Espanya », le peintre miniaturiste a inséré son portrait en couleur dans l’espace intérieur d’une lettre E enluminé de couleur rouge. Le grand maître se tient debout devant nous ! Il porte le grand manteau noir des hospitaliers (orné de la croix de l’ordre sur la manche gauche) sur une tunique violette, il a aussi une sorte de béret violet sur la tête. Les moustaches, la longue barbe blanche immaculée, le front large, les rides nombreuses… lui attribuent un âge avancé (sa longévité fut, il est vrai, exceptionnelle puisqu’il vécut 86 ans) et lui donnent un air vénérable de « vieux sage ».

Cette impression est renforcée par le livre qu’il présente ouvert au spectateur et les deux énormes piles de livres derrière lui.

L’étude a-t-elle entièrement remplacé la guerre à ce moment de sa vie ? Peut-être… Reste que ses petits yeux noirs et son regard perçant lui confèrent un air autoritaire et martial sans doute répandu parmi les « grands seigneurs guerriers » d’alors ! Fin diplomate, sans doute aussi politicien retors, il sut éviter la scission de l’ordre des Hospitaliers au moment du Grand Schisme d’Occident. Le fait est remarquable car les possessions de l’ordre en Europe étaient dispersées dans des royaumes reconnaissant des pontifes différents (Urbain VI à Rome ou Clément VII en Avignon), ce qui, théoriquement, aurait dû amener les dignitaires de l’ordre à se faire la guerre. Les combats fratricides furent cependant évités et Heredia, bien qu’engagé dans la défense de la faction avignonnaise de l’Eglise et déchu de ses fonctions dans les royaumes d’Italie et d’Angleterre, réussit à préserver l’unité de l’ordre à un moment critique où l’ordre s’était engagé militairement dans une croisade contre les Turcs en Grèce.

Sa fidélité au pape avignonnais Clément VII l’amena également à soutenir financièrement ce pontife auquel il prêta 12 500 florins d’or contre la remise d’un gage prestigieux, la mitre précieuse du pape ! Mais Clément VII s’éteignit avant d’avoir pu rembourser son ami. Heredia eut alors ce beau geste : pour saluer l’avènement du nouveau pape Benoît XIII (lequel était d’origine aragonaise comme lui), il lui rendit la mitre sans exiger le remboursement du prêt.

Parvenu à un âge avancé pour son époque, il s’éteignit en Avignon au mois de mars 1396.

Les fresques découvertes à Sorgues furent vendues au Musée du Louvre en 1936 et 1937, elles sont aujourd’hui présentées au public au musée du Petit-Palais en Avignon en dix panneaux (plus deux qui sont conservés dans les réserves du musée, dont le panneau au blason qui fait l’objet de cet article). Elles s’insèrent dans un parcours muséologique remarquablement étudié qui leur rend la place qu’elles méritent vraiment dans l’histoire de l’art médiéval. C’est un dénouement heureux car elles ont subi auparavant bien des tribulations. Acquises d’abord par un marchand d’art, elles ont été découpées selon une logique « commerciale » en sélectionnant des groupes de personnages et d’animaux, ce qui nuit à la compréhension de l’ensemble. Pire, on peut fortement soupçonner que certains détails ont été repeints par cet antiquaire et soulignés par des traits malhabiles afin, sans doute, de faciliter leur revente. Ces « barbouillages » ont créé une confusion et conduit certains critiques d’art, ou historiens de l’art, à juger sévèrement le talent du ou des peintres. Une publication (qui ne mérite aucune citation ni aucune publicité) évoque même un « décor provincial et archaïque ».

Pourtant, une observation attentive permet de s’affranchir des contours sans doute mal surlignés à l’époque moderne : ainsi le traitement naturaliste des oiseaux et des décors végétaux en second plan sont indiscutablement soignés et précis dans leur forme, leurs couleurs. Il demeure que certains visages et caractéristiques anatomiques des personnages et des chiens de chasse sont plus ou moins réussis comme si un « Maître » avait partagé son travail avec un apprenti moins expérimenté, ou peut-être a-t-il tout simplement travaillé en famille avec son jeune fils ! Difficile, par exemple, de reconnaître un cheval ou un lévrier devant la fresque au château alors que les reproductions des vêtements et des chausses du groupe de chasseurs, des robes et des coiffures des personnages féminins sont remarquables dans leur précision et leur réalisme. La perspective, même approximative, est bien présente dans tous les tableaux, et la partie inférieure de deux d’entre eux reproduit une tenture aux motifs losangés rouges et bleus et son système de cadre en bois à la manière d’un trompe-l’oeil.

Parmi la série des fresques exposées au musée du Petit-Palais, il y en a trois qui mettent en scènes des personnages pratiquant la chasse dans un décor de forêt suggéré par des arbres et des bosquets : certains d’entre eux, vêtus de capuchons, sont sans doute les valets conduisant les chiens, un autre semble conduire par la bride un cheval portant un bagage, un autre est armé d’un épieu et sonne du « cornet ». Un des personnages attire l’attention car il est vêtu d’un capuchon décoré de pampilles, il est chaussé de poulaines et transporte un faucon perché sur le gant qui lui couvre la main gauche. C’est un précieux témoignage de l’art de vivre aristocratique et des coutumes de la société médiévale. En effet, la chasse n’est pas seulement une activité utilitaire pratiquée dans le but de consommer la viande du gibier. C’est aussi et surtout une activité sportive et un divertissement très codifié, réglementé qui exclut de fait les paysans (sauf en ce qui concerne le petit gibier capturé avec des pièges, des filets ou des collets ).

La noblesse pratique trois types de chasses : la chasse au vol, au moyen d’oiseaux de proie dressés ; la chasse à l’arc, et la chasse à courre (ou vénerie) qui se pratique à cheval avec une meute de chiens : des lévriers rapides pour le petit gibier, des chiens plus robustes pour le gros gibier. Contre un sanglier, il vaut mieux des molosses…

La chasse est considérée à la fois comme un exercice physique, un entraînement au combat, voire à la guerre, une école d’endurance, d’adresse, de réflexion (contre les « ruses » de l’animal) et même de courage puisqu’on s’y mesure à des animaux dangereux comme les sangliers. Les accidents n’étaient pas rares, surtout les chutes de cheval, c’est vraisemblablement ce qui coûta la vie au Roi de France Philippe le Bel en Novembre 1314.

La chasse à courre exige de gros moyens financiers : il faut solder un personnel nombreux de valets, pages, veneurs et rabatteurs ; et également entretenir les armes, les montures, la meute de chiens. Le grand seigneur qui s’y emploie avec succès et dans les « règles de l’art », jouira d’un prestige certain auprès de ses pairs et aussi… des Dames. Ces dernières étaient autorisées à suivre les chasseurs et à participer au repas qui précédait la chasse et à celui qui la clôturait. La chasse est aussi prétexte à des réjouissances et une occasion de faire preuve de courtoisie et de sociabilité envers des invités de noble condition. C’est donc une activité jugée importante par l’aristocratie et aussi une source d’inspiration privilégiée pour les peintres du moyen âge travaillant sur commande de leurs riches mécènes. On retrouve des scènes de chasse sur les murs du palais du cardinal Gaillard de la Motte en Avignon, sur ceux de la livrée des cardinaux D’Aigrefeuille et de Canillac et même sur les murs du palais des Papes, dans la fameuse chambre aux Cerfs. L’apogée, le chefd’oeuvre du thème de la chasse sera atteint par les illustrations et enluminures ornant le livre de chasse de Gaston Phoebus, Comte de Foix, un grand chasseur lui-même, qui composa un traité complet de l’art cynégétique en 1389.

L’Eglise et ses plus hauts dignitaires ne répugnent pas non plus à l’exercice de la chasse. Mieux, ils attribuent à cette activité profane une valeur symbolique et moralisatrice : la chasse procure à l’homme des plaisirs autorisés, hors du péché, et son exercice régulier éloigne le chasseur des mauvaises pensées, de ce Mal qui naît de l’oisiveté. Elle canalise la violence des jeunes nobles et leur offre d’agir sur le désordre de la vie terrestre, le monde « obscur » des forêts peuplées d’animaux sauvages, pour imposer son ordre qui préfigure la paix céleste.

Les relations courtoises entre hommes et femmes sont un autre thème traité par les fresques de Sorgues. Il semble que les peintres aient voulu illustrer un conte poétique, une histoire légendaire ou un fabliau de troubadour, mais les fresques sont lacunaires et on ne connaît pas exactement l’ordre de succession des tableaux qui ont été arrachés des murs et découpés dans le but de les vendre chacun isolément. Ici, il y a une scène charmante, dite « la carole » : deux couples de jeunes gens semblent danser au son de la flûte d’un musicien placé en retrait… Là, un jeune élégant semble attirer l’attention de deux demoiselles enlacées, on a donné à ce tableau charmant un titre évocateur : « le baiser ». Il y a également une « dame à l’oiseau ». Sur la majorité des tableaux sont représentés avec beaucoup de soins, un ou plusieurs oiseaux qui semblent animer de leurs chants le théâtre de verdure. Des grives ou des rouges-gorges ? Peut-être les deux.


 

Ne peut-on y voir une évocation des vers célèbres du « Roman de la Rose », écrits au début du XIIIème siècle par Guillaume de Lorris ?

Je fui liez et bauz et joianz
Ou vergier quant fui enz,
Et sachez que je cuidai estre
Pour voir en paradis terrestre :
Tant estoit li leus delitables
Qui sembloient estre tant espiritables
Car si com il m’estoit avis,
Ne feïst en nul parevis
Si bo estre com il fesoi
Ou vergier qui tan me plesoit.
D’oissiaus chantanz avoit asez I
Par tout le vergier amassez.
En i leu avoit rossigniaus
D’autre part jais et estorniaus,
Si ravoit aillors granz escoles
De roitiaus et de tortoles,
De chardeneriaus et d’arondeles,
D’aloes et de lardereles,
Kalendes avoit amassees
En i autre leu qui lasse
De chanter fusse à enviz.

 

Je fus content, gai et joyeux
Quand je fus dans le verger,
Et sachez que j’imaginai
Pour de vrai être en paradis terrestre :
Ce lieu était si plein de délices
Qu’il paraissait surnaturel
Car à ce qu’il me sembla alors
En aucun paradis
On ne se serait senti mieux
Que dans ce verger qui me plaisait tant
l y avait des oiseaux chanteurs
En troupes dans le verger.
Il y avait des rossignols
Des geais et des étourneaux
Ailleurs de grandes bandes
De roitelets et de tourterelles,
De chardonnerets et d’hirondelles,
D’alouettes et de mésanges
Des calendrelles étaient regroupées Çà et là,
fatiguées de chanter
A l’envi.

 

L’un des tableaux, « les femmes à la fontaine » mérite toute notre attention : on sait qu’une fontaine médiévale, la fontaine du Griffon, a disparu aujourd’hui de notre paysage urbain, mais elle a laissé son nom au « quartier des Griffons » et au « canal du Griffon ». Ce pourrait être cette fontaine disparue que l’artiste a choisi de représenter.

Une bastide comprenant un corps de logis et une tour percée de trois fenêtres apparaît également sur deux tableaux en arrière-plan sur une colline. Ce n’est sans doute pas un hasard sinon pourquoi l’avoir répété par deux fois à l’identique ? Il pourrait s’agir d’une bastide ou d’une des livrées cardinalices qui se trouvait à proximité de la ville de Pont-de-Sorgues au XIVème siècle. Les peintres se sont-ils inspirés de ce qu’ils pouvaient réellement voir à Pont-de-Sorgues ? Rêvons un peu… Nous sommes au 27 rue de la Tour, le matin d’une belle journée du XIVème siècle. Les peintres sont arrivés très tôt pour couvrir les murs d’un enduit blanc, ils ont préparé leurs couleurs. L’enduit est encore humide. Ils ont ouvert les volets de bois pour travailler en pleine lumière. L’un d’eux se penche par la fenêtre… Il se trouve en hauteur, à l’étage, à quelque centaines de mètres du palais pontifical. Entre la Sorgue et le palais, une partie du jardin palatial est ceinturée par un mur. Il ne voit que les cimes des arbres. Sur une branche élevée, un rouge-gorge s’est mis à chanter…

Des analyses de dendrochronologie sont en cours à partir d’échantillons prélevés sur le bois de charpente de la « maison des fresques » par des archéologues et leurs résultats devraient nous fournir des informations très précieuses sur la date de sa construction.

Ce fut avec une intense émotion que j’accédais moi-même à cette maison chargée d’histoire, son propriétaire m’ayant aimablement autorisé à la visiter et à la photographier. Parmi les éléments de décors restés en place sur les poutres, il y a un très beau coeur, et un épi de blé peint avec des pigments noirs et rouges. Dans l’angle d’un mur, il y avait également des restes de fresques difficiles à interpréter. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir après le traitement informatique du contraste de ma photographie qu’un hibou aux ailes déployées me regardait fixement ! On distingue en effet nettement une tête ronde avec deux grands yeux, un bec et deux « oreilles » ou plutôt les deux aigrettes. L’oiseau a deux ailes déployées avec de longues plumes.

Au moyen age, les rapaces nocturnes inquiétaient, ils étaient jugés diaboliques et monstrueux et celui que nous voyons ici est justement entouré d’une langue de flamme rouge. Sa photo était restée inédite, il est vrai que les hiboux préfèrent l’ombre à la lumière. J’ai cherché d’autres représentations de cet oiseau réalisées aux XIVème ou XVème siécles afin de les comparer à celle de Sorgues. Deux miniatures peintes dans un bréviaire conservé à la Bibliothèque Apostolique Vaticane (ms.14701) et photographiées dans l’ouvrage de Madame Manzari ont attiré mon attention : on y voit de nombreux oiseaux dans les rinceaux des marges et parmi eux trois très beaux hiboux (f.8r et f.98v). Ce bréviaire aurait appartenu au Cardinal Faydit d’Aigrefeuille, cousin du pape Clément VI. Il est considéré comme un chef d’oeuvre de l’art de la miniature occidentale par la richesse de ses illustrations, les décors naturalistes de ses marges remplies d’animaux et de végétaux d’un réalisme remarquable, ses scènes de chasses et ses « drôleries » satyriques inspirées du Roman de Renard. Des chercheurs ont signalé que certaines scènes de pêche et de chasse représentées dans ce bréviaire sont si proches de celles qui furent peintes sur les murs du palais des Papes d’Avignon qu’on soupçonne que le cardinal d’Aigrefeuille, familier des lieux, ait expressément demandé au peintre de les prendre comme modèles. Il y a également sur le folio 3r une miniature figurant un chasseur avec un faucon sur son gant, devant un décor végétal. Une chasse au faucon, des lévriers, un hibou… Le cardinal aurait sans doute beaucoup apprécié de séjourner un temps dans la « maison des fresques » de Sorgues ! Vous l’avez compris, il reste beaucoup à faire pour mieux connaître l’histoire médiévale de notre ville : histoire artistique, histoire numismatique, histoire sociale, celle de ses habitants anonymes comme celles des grands personnages qui y séjournèrent.

Mieux connaître le passé, c’est aussi agir pour l’avenir.

Nous sommes quelques-uns à travailler actuellement sur un projet de reconstitution du jardin pontifical, le « grand verger » jadis créé par le pape Jean XXII à Sorgues pour agrémenter son palais.

Je ne sais pas encore s’il existera réellement un jour, ce jardin rêvé, ce songe de jardinier…


Ô mère ensevelie hors du premier jardin,
Vous n’avez plus connu ce climat de la grâce,
Et la vasque et la source et la haute terrasse,
Et le premier soleil sur le premier matin.
Charles Péguy, Ève

 

Xavier VERGEREAU

J’adresse mes remerciements à Madame Dominique Vingtain, conservatrice en chef du Musée du Petit-Palais d’Avignon, à Monsieur Brusset, à Monsieur et Madame Bayona, aux amis et membres de l’association des Etudes Sorguaises pour avoir facilité cette étude.




 

SOURCES Bibiliographies

(1) « Un aspect du mécénat de Juan Fernandez de Heredia dans le Comtat : les fresques de Sorgues », Marie-Claude Leonelli, Colloques Internationaux du CNRS n°586, Genèse et début du Grand Schisme d’Occident,p 409-421

(2) « Le Palais Papal du XIVème siècle à Sorgues », de T.F.C Blagg et A.T. Lutrell, 10ème publication des Etudes Sorguaises

(3) « Avignon au XIVème siècle - Palais et décors », de Hervé Aliquot et Cyr Harispe, Editions Ecole Palatine,2006

(4) « Le jardin médiéval », de Josy Marty-Dufaut, Editions Heimdal, 2006

(5) « Les papes d’Avignon », par Jean Favier, édition Fayard, 2006

(6) « Coins of the crusaders states »,seconde édition, de A.G. Malloy, I. Fraley Preston et A.J. Seltman, Editions Allen G. Berman, 2004

(7) « La rose et la mandragore - Plantes et jardins médiévaux », de Jeanne Bourin, Editions François Bourin,1990

(8) Dossier de la Bibliothèque Nationale de France : Les manuscrits enluminés - Le livre de chasse de Gaston Phoebus, sur le site internet de la BibliothèqueNationale - http:/ / classes.bnf.fr/ phebus/ index.htm

(9) « Le Potager du Moyen âge - Créez votre jardin médiéval » - De Josy Marty-Dufaut, Editions Autre Temps, 2006

(10) « La miniatura ad Avignone al tempo dei papi (1310-1410) » - De Francesca Manzari, Editions Franco Cosimo Panini, 2006