Vous êtes ici : Accueil | Personnalités | Paul Pons : 20 ans de lutte ! (14ème partie)

Paul Pons : 20 ans de lutte ! (14ème partie)

Après ses déboires de Marseille où toutes ses économies lui ont été volées, Paul Pons se rend à Paris en compagnie de Robinet. Ils espèrent y trouver fortune, mais la lutte n'avait pas encore la vogue dont elle jouit maintenant, et les deux amis sont obligés, avant tout, d'aller dans les hôtels et restaurants bon marché, attendant que la chance veuille bien tourner ses regards sur eux.


L'établissement jouissait d'une réputation considérable dans un monde très relevé où le snobisme imposait ses caprices.

Toute la jeunesse enjuponnée qui ripaillait autour des tables de marbre blanc — lesquelles ignoraient bien entendu le luxe d'une nappe — emplissait l'endroit d'un tel babillage de gaîté, d'éclats de rire si francs, d'une vie si exhubérante que vraiment on pouvait se montrer indulgent pour l'absence complète de luxe et même de confortable de ce débit de victuailles qui de restaurant n'avait que le nom.

Notre entrée fit sensation; je fus moi, le point de mire de toute sa clientèle. Les mâchoires s'arrêtèrent, les assiettes cessèrent pendant quelques secondes de résonner sous les coups de fourchette; deux têtes nouvelles dans l'établissement — et quelles têtes ! — au moment où le déjeuner battait son plein, il n'en fallait pas davantage pour motiver la curiosité générale.

— Par ici, messieurs, nous fit courtoisement une manière de gérant en nous désignant deux places à une table déjà occupée par deux toutes jeunes filles qui faisaient des prodiges d'adresse pour attraper dans le fond de leur assiette, avec une petite cuillère les derniers vestiges d'une portion de crème — de la fameuse crème — au chocolat.

Nous déjeunâmes fort copieusement. Une large corbeille de pain avait été placée à côté de nous par le garçon. Comme au bout d'un certain temps il s'apprêtait à l'enlever nous lui fîmes signe que nous n'avions point fini.

— Ça va, dit-il, l'appétit !

Si ça allait ! A la fin du repas la corbeille était vide. Ah ! nous avions vraiment trouvé la bonne maison ! Nous revînmes le soir, puis le lendemain à déjeuner et pour le dîner aussi et nous fûmes rapidement connus dans le restaurant où notre coup de fourchette n'avait pas tardé à devenir légendaire.

Une chose cependant commençait à nous inquiéter : la corbeille à pain nous était servie de moins en moins garnie.

Quel que fût le nombre des morceaux qui s'y trouvassent, nous en faisions disparaître le contenu avec une facilité qui n'avait pas échappé au restaurateur.

Il y avait quatre jours que nous avions adopté la petite boîte à mangeaille de la rue de Cléry, lorsqu'un beau soir, le patron nous fit comprendre que la générosité de nos appétits, étant contraire à la bonne marche de ses affaires, il se voyait obligé d'abolir pour nous le régime libéral du pain à discrétion.

Ce soir là, en effet, quatre pauvres petits chiquetons de pain nous avaient été servis par le garçon. Il n'avait pas plus tôt le dos tourné que nous en réclamions d'autres.

Par trois fois, il nous fallait faire revenir la corbeille afin d'apaiser la férocité de nos estomacs insatiables.

Cette manière de faire à laquelle nous n'avions point été habitués n'allait pas très bien à Robinet.

— Alors quoi, bougonnait-il, si c'est que vous ne voulez pas nous donner à manger, dites-le.

— Il n'y a pas moyen de vous nourrir à ce prix-là, messieurs, je serai, si vous revenez, obligé de vous faire des prix à la carte pour m'en sortir. Voyez si ça vous va.

— Alors, vous nous f... à la porte, quoi ! C'est ça que vous voulez dire. Ça va bien, on n'y reviendra plus dans votre boîte, conclut Robinet. Et il claqua la porte derrière lui.

Hélas ! la fin du repas devait voir surgir une nouvelle complication de notre existence : la recherche d'un autre traiteur.

VII

Rue Mazagran à deux pas de l'immeuble qu'habitait le futur président de la Chambre, M. Brisson, existait un petit gymnase athlétique dirigé par Joigneret un jongleur de poids qui travaillait tantôt en « placarde » tantôt sur les scènes des cafés concerts. A vrai dire, on ne faisait que peu de lutte chez Joigneret ; mais l'établissement était très fréquenté par les athlètes amateurs et professionnels. Nous y allions quelquefois avec Robinet, non point tant pour nous y entraîner, qu'afin d'être au courant de ce qui se passait dans le monde de la banque et des engagements possibles que nous n'avions pas l'intention de laisser échapper. Car nos affaires n'allaient pas, oh! mais là, pas du tout. Nous réussissions bien à gagner quelque argent, mais dans des conditions trop intermittences pour que nous n'éprouvions pas le perpétuel souci du lendemain.

Des jours, des semaines s'étaient écoulés depuis notre arrivée à Paris et nous n'étions pas plus avancés qu'à notre descente du train. Pas plus avancés ! Nous l'étions même moins. Toute la parcimonieuse sagesse de Robinet n'avait point empêché son argent de disparaître dans les nécessités de la vie courante. Nous devions fatalement nous réveiller un jour sans le sou. Hélas ! ce jour-là arriva plus tôt que nous l'eussions désiré.

Comment traversâmes-nous ces moments difficiles ? Je ne me le rappelle plus exactement et je ne veux même pas le savoir aujourd'hui ! Ce dont je me souviens — car la chose marque une date heureuse dans mon existence — c'est que cette période critique de ma vie prit fin avec mon entrée chez Marseille.

Marseille ! Ce seul nom résume ce que l'on pourrait appeler l'histoire foraine de la lutte. Les arènes Marseille ! On les a vues aux quatre coins de la France ! Bien mieux, Paris les a consacrées. Les Vendredis de chez Marseille, à la fête de Neuilly, ont inspiré des chroniques étincelantes à quelques notoires écrivains d'il y a quinze ans. Pour ma part, j'y ai débuté à une époque qui était encore l'âge d'or de la baraque. Les temps sont bien changés aujourd'hui. Je n'ai point l'intention de faire ici la critique du snobisme qui attirait à Neuilly, chez Marseille, une clientèle bien rentée et quelquefois bien titrée. Nous en avons trop profité, moi comme les autres, pour ne point lui en témoigner une certaine gratitude.

C'est à cet engouement pour le spectacle offert dans les arènes athlétiques que l'on doit ce chapitre spécial de l'histoire de la lutte qui traite des bonnes fortunes des lutteurs. Le sujet fut et est demeuré essentiellement parisien. Je dois à la vérité de dire que l'exagération s'est taillé la part du lion dans toutes ces histoires dont les héroïnes n'étaient que très imaginairement blasonnées.

La grande dame n'existe qu'à l'état de légende, dans la vie sentimentale des professionnels du tapis et la réalité est beaucoup plus terre à terre.

Il n'en reste pas moins vrai qu'une clientèle des plus élégantes avait accoutumé de venir chez Marseille de qui l'établissement — tout forain qu'il fût — jouissait d'une réputation considérable dans un monde très relevé où le snobisme imposait ses caprices.

Aussi bien, Paris et sa phalange de viveurs, eurent une influence très curieuse sur la vie du lutteur forain; très peu de temps suffit à la transformer.

De cette bohème pauvre, miséreuse, qui caractérisait la vie en baraque rien ne restait pour moi un an après mon arrivée à Paris avec Robinet. Que dis-je ? Un certain bien être s'était glissé dans mon existence. Car le père Marseille, était un cœur d'or ; il savait faire travailler un homme; il y avait de la place au soleil, à côté de lui. Je ne l'ai connu que tout à fait au déclin de sa vie. Le pauvre homme qui ne s'était jamais consolé de la mort de son frère — l'aîné de la dynastie des Marseille, de La Palud — donnait déjà des signes de fatigue et d'usure lorsque je le vis pour la première fois. Avec lui disparut le type classique du directeur d'arènes ambulantes dont Ex-broyat et Rossignol Rollin avaient été les premiers et les plus originaux modèles. La race en est aujourd'hui disparue. Cet homme qui était un sceptique et un blasé avait dans les dernières années de sa vie des faiblesses amusantes auxquelles on ne peut songer sans sourire. La coquetterie de sa tenue en était un exemple. Il affectionnait un de nos collègues de la baraque, Max, qui lui rendait fréquemment visite dans sa petite maison de Courbevoie où il s'éteignait lentement, mais dans une terreur folle de la mort. Il la sentait venir, mais ne voulait point que ce fut elle, et ses crises de désespérance étaient effrayantes. Elles ne lui faisaient point oublier le souci de sa toilette, même de sa dernière toilette.

Quelques jours avant sa fin, comme Max était près de lui, il lui demanda d'une voix très faible, mais encore suppliante : « Tu me mettras, ma régate, n'est-ce pas? Sa régate ! Il y pensait encore ! C'était une cravate qu'il aimait- porter parce qu'il estimait qu'elle lui valait une pointe de cette élégance spéciale dont il se préoccupait.

Marseille, bien qu'il gagnât beaucoup d'argent et qu'il en fît pas mal gagner aux autres avait toujours refusé de moderniser l'allure de sa baraque.

Sa psychologie était peut-être superficielle, mais elle était suffisante pour lui permettre de connaître son monde.

— Si la boîte est trop chic, disait-il, ils n'y ficheront plus les pieds.

Ils, c'était ses clients sérieux, les snobs, les gens du monde qui fréquentaient chez lui, à la fête de Neuilly.

Et la baraque de Marseille resta, après la mort du doyen, ce qu'elle avait été de son vivant, le type classique de l'arène ambulante, avec son dispositif extérieur bien connu, et la distribution sommaire de son aménagement.

Mais combien, sous l'uniformité apparente de notre vie nomade de lutteurs, se cachait une existence pleine d'imprévus, d'incidents inattendus, tristes ou burlesques, d'aventures où se trahissaient toute la veulerie, tout le haut comique de la nature humaine.

Aussi bien, notre équipée à Saint-Cucufa vaut-elle de prendre place dans cette suite de souvenirs enchaînés tant bien que mal, dans le désordre où ils se présentent à mon esprit.

L'incident n'est pas transcendant en soi, mais il a le caractère de son époque et à ce titre vaut d'être conté.

Ce dimanche-là, le dernier de la fête du Trône, il faisait un temps de chien. La pluie n'avait cessé de tomber rude et droite pendant toute la matinée ; le ciel s'était un peu dégagé vers midi, mais l'avenue restait quand même un cloaque immonde, dans lequel on s'enlisait jusqu'à la cheville.

Mais, comme il n'y a pas de température quelle qu'elle soit qui empêcherait Paris populaire de « fermer » la foire au pain d'épices, la foule se pressait dans le marécage au bord duquel s'élevait notre baraque.

Mal protégé par le mince peplum qui m'enveloppait, je claquais des dents, en parade, sous l'humidité. Quelle journée ! Comment n'y ai-je point attrapé la mort ?

Comme nous allions commencer notre dernière séance en matinée, Alphonse Henry me fit remarquer un prêtre qui depuis pas mal de temps déjà avait attiré son attention.

C'était un homme qui n'était plus jeune, pas très grand. Les années avaient voûté sa taille et le léger affaissement de son buste le faisait paraître plus petit encore. Sa figure, ravinée de rides, haute en couleurs, respirait encore une grande énergie. Depuis plus d'une heure, il était là, stoïquement campé dans la boue et assistait à chaque parade, sans avoir jamais manifesté par le moindre geste une velléité quelconque d'entrer dans la baraque.

— Mais qu'est-ce qu'il peut bien faire là? demandait Alphonse Henry. Voilà un frère qui a les pattes dans la flotte depuis une heure et qui n'en démarre pas !

Comme nous venions d'achever notre dernière représentation et que les spectateurs quittaient l'arène, nous vîmes le brave ecclésiastique s'avancer vers la baraque et gravir les quelques marches qui en commandaient l'entrée.

Alphonse ne l'avait pas perdu de l'œil.

— Eh ! dis donc, Paul, v'la l'curé !

L'abbé s'approcha de lui et avec cette politesse toujours un peu onctueuse des gens d'église:

— Je voudrais, demanda-t-il, parler à votre directeur.

Tandis qu'avec Léon le Maçon, nous dissertions à perte de vue sur cette visite, Devaux et Alphonse Henry conduisaient l'abbé vers le patron.

Nous étions déjà attablés dans un petit restaurant tout proche, lorsque le gros Devaux arriva en nous criant avant même d'avoir fermé la porte.

— On va jeudi prochain faire une matinée à Saint-Cucufa !

— Y a une fête dans c'patelin-là? questionna Léon.

— Mais non, c'est chez le vieux qui a une école. On va faire les Romains quoi ! tu comprends pas, t'es donc bouché ?

Je ne comprenais pas davantage, mais j'eus bientôt par Alphonse Henry des détails plus précis.

A suivre...

Paul Pons

Illustrations de De Parys

article extrait de "La Vie au Grand Air" n°490 - 8 février 1908

 

Cliquez ici pour lire la suite