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Le jardin pontifical du Palais de Pont-de-Sorgues entre légende et réalité végétale

Parmi les vestiges du palais pontifical de Pont-de-Sorgues encore visibles aujourd'hui, il y a une portion de mur percé d'une porte de style gothique. Ce mur est situé dans une propriété privée, rue de la Tour, mais il est accessible chaque année lors des journées du patrimoine.

 

Il est probable qu'il s'agisse du mur qui clôturait les jardins du palais construit pendant le pontificat de Jean. Les études consacrées au palais de Pont-de-Sorgues ont montré qu'il comportait un jardin d'agrément dont la surface (plus de trois hectares et demi) était supérieure à celui du palais d'Avignon. Le fait mérite d'être souligné, même si aucun plan du palais n'a été conservé, sa surface a été estimée à partir des comptes de constructions conservés dans la bibliothèque du Vatican. Ce grand jardin était irrigué grâce à un système de canaux où l'eau circulait à l'air libre, qui communiquaient avec l'Ouvèze et, d'autre part, avec les canaux déjà aménagés des Sorgues. Ils alimentaient également un grand bassin servant à la fois de vivier et de citerne.

Tous les végétaux qui furent plantés dans ce jardin pour l'agrément du souverain pontife, seigneur de Pont-de-sorgues, ont disparu. Il existe cependant des images éparses qui sont des témoignages indirects du « décor végétal » qu'on pouvait admirer dans ce jardin exceptionnel au temps des papes d'Avignon. A moins qu'il ne s'agisse que d'un décor « rêvé », d'un théâtre décoratif idéalisé que les jardiniers de l'époque ont eu sans doute bien du mal à mettre en scène entre la Sorgues et l'Ouvèze, sous un climat méditerranéen qui ne leur a pas épargné les sécheresses en été, les pluies diluviennes et les inondations en automne, et le mistral qui brise parfois un arbre centenaire en pleine nuit.

Les reconstitutions de jardins médiévaux ne sont pas rares en France, leur succès n'est pas provoqué par la recherche rigoureuse et scientifique d'une authenticité illusoire puisque, après tout, aucun de ceux que J'ai visités ne respecte le plan précis et authentique d'un jardin du XlVème siècle... Et cependant, les visiteurs de tous âge éprouvent un réel plaisir à en parcourir les allées et peuvent même y apprendre quelques notions de botanique, d'histoire et d'horticulture savamment mises en scène. Loin des musées austères, mornes et poussiéreux, il y a un public pour apprécier les collections du monde végétal sans vitrine et sans lumière artificielle. Peut-on retrouver le même spectacle de la nature, la même couleur du ciel, le même dôme de nuages qu'il y a 700 ans ?

Des travaux précis d'historiens ont été réalisés à partir de l'analyse des registres pontificaux du XlVème siècle, conservés jusqu'à notre époque à Rome et en Avignon, qui ont pu établir des listes de plantes citées à l'occasion des travaux d'aménagement des palais d'Avignon, Pont-de-Sorgues et Villeneuve-Lès-Avignon, mais ils n'ont pas fait l'objet d'une publication à destination du grand public et leur diffusion est restreinte. J'ai choisi, quant à moi, une voie moins conventionnelle, qui amènera peut-être ceux qui le souhaitent à aller voir par eux-mêmes les vestiges, les monnaies, les fresques dont il sera question, pour approcher ce jardin que je n'hésite pas à qualifier de « légendaire » : en effet, il m'arrivera de faire passer la précision historique au second plan par rapport à l'intention spirituelle et morale. Après tout, il s'agissait d'un jardin dont le propriétaire n'était autre que le chef de l'église catholique et romaine.

« Car tel est notre bon plaisir... » Cette phrase résume à elle seule ce qu'était l'arbitraire du pouvoir royal et féodal, mais elle nous guide également vers les jardins médiévaux créés artificiellement pour le seul plaisir de leur noble propriétaire, car il apparaît évident que le palais de Pont-de-Sorgues fut une résidence d'agrément accueillante pour son propriétaire mais également pour des hôtes privilégiés et prestigieux tels que le roi de Naples et de Hongrie, la comtesse de Provence ou le duc de Bourgogne. Ce confort, ce luxe qu'ils étaient en droit d'attendre dans les jardins fleuris du palais qu'ils honoraient de leur seule présence, comment le voyaient-ils ? Que pouvaient-ils espérer y voir ? Voici quelques éléments de réponses inspirés de l'iconographie monétaire du XIVème siècle et d'une colonne romane isolée, retrouvée dans l'église Saint-Sauveur de Sorgues.

LES FEUILLES D'ACANTHES



L'acanthe présente de jolies fleurs roses groupées en épis majestueux mais ce sont ses grandes feuilles aux limbes élégamment découpées qui ont popularisé sa présence dans les jardins médiévaux. Les feuilles d'acanthes décorent depuis l'antiquité les chapiteaux corinthiens et leur emploi architectural s'est propagé dans tout l'occident. C'est un peu du miracle grec qui s'est propagé jusqu'aux églises et aux cathédrales européennes. Le mythe de la création de cette plante est charmant : il met en scène Apollon, amoureux d'une nymphe prénommée Acanthe (Akantha). Apollon est le fils de Zeus et le dieu grec du soleil, du chant, de la musique, de la poésie. Il est aussi réputé pour sa grande beauté mais, paradoxalement, il est malheureux en amour : Acanthe se refuse obstinément à lui et, lorsqu'il tente de l'enlever, elle le griffe douloureusement au visage.

Comme tous les dieux grecs devant l'échec, il devient vindicatif et transforme la nymphe en cette plante épineuse qui aime tant pousser au soleil. La nymphe restera à jamais prisonnière de son charme. Une piquante belle de jour !

Il y a deux espèces : l'acanthe dite épineuse (acanthus spinosi) et l'acanthe molle (acanthus mollis). Les Grecs préféraient l'espèce épineuse tandis que les Romains sculptaient plutôt les feuilles de l'acanthe molle.

Vitruve, célèbre architecte romain du premier siècle avant J.-C., attribue au sculpteur Callimaque le dessin original du premier chapiteau corinthien. Il aurait trouvé l'inspiration dans un endos funéraire, en voyant une corbeille recouverte d'une tuile envahie par des frondaisons d'acanthes. Les sculpteurs sur pierre s'en sont inspirés pour leurs entrelacs végétaux, leurs motifs de rinceaux et de grotesques décoratifs qui occupent l'espace et délestent les pierres soumises à d'énormes pressions architectoniques de leur aspect massif. Le solide devient aérien, léger et gracile. Des cathédrales, le motif stylisé de la feuille d'acanthe est facilement passé aux décors monétaires et c'est ainsi que la croix au revers des gros d'argent du pape Jean XXII a été ornée de motifs de feuilles d'acanthes.

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué me direz-vous ? Dessinez une croix dans un cercle et vous constaterez qu'il reste beaucoup de vide... quatre espaces nus que le graveur a subtilement agrémenté d'un peu de nature luxuriante, comme on pose un vase fleuri sur une terrasse en béton. Une croix qui bourgeonne, se couvre de feuilles et de fleurs, c'est le triomphe de la vie sur la mort.

Le motif devait être familier à beaucoup de ministres du culte catholique officiant dans une église romane ou gothique. L'église romane Saint-Sauveur n'échappe pas à la règle, même si son décor très particulier met plutôt en valeur des chapiteaux aux décors géométriques bouletés, on y voit encore la trace de rinceaux végétaux enroulés comme des feuilles d'acanthe.

Vivante ou figée dans l'écrin minéral d'une arcature romane, le soleil caresse toujours la jolie nymphe pétrifiée.

Saurez-vous distinguer Acanthe dans ce fouillis végétal et minéral ?

LE PALMIER DE PIERRE

Celui qui cherche un décor végétal ancien sculpté à Sorgues doit-il s'aventurer dans les ruelles du centre ancien ? Passant son chemin par la me Pelisserie, il apercevra un étrange édifice pentagonal décoré de pilastres cannelés surmontés de chapiteaux bouletés. C'est l'église Saint-Sauveur.

Le mariage s'est fait entre la pierre humide et les mousses, les bouquets de fleurs de rocailles et de petites fougères qui s'amusent à s'accrocher aux blocs d'un calcaire délavé. Ici, la chlorophylle a rongé toute la géométrie. Il reste aussi un petit chapiteau presque effacé qui porte des entrelacs de feuilles minérales. Le temps a rongé la sculpture, la pluie a déposé son voile de manganèse noir, sa surface est presque lisse, chaque jour qui passe le rapproche de l'oubli.

Cette église brisée, beaucoup de Sorguais lui donnent le nom impropre d'église « Saint-Sixte », peut-être parce qu'elle est située à proximité de la rue Saint-Sixte. C'est plus facile à localiser et après tout, on ignore s'il s'agit vraiment de l'église de la Sainte Trinité, l'église paroissiale du Xlème siècle, ou encore l'église Sainte Marie devenue Saint Sauveur, ou les deux à la fois ? Cela fait partie de son mystère. Il faudrait procéder à une fouille scientifique de ses fondations, soulever beaucoup d'humus, de terre et de poussière pour en savoir plus.

Mais ce lieu respire la mémoire, il est émouvant et, à vrai dire, c'est toujours une enceinte sacrée.

C'est qu'il est aussi touchant et poétique, ce petit monument de pierre qui possède le charme qu'avait parfaitement exprimé Chateaubriand : "Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature et à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence. Il s'y joint, en outre, une idée qui console notre petitesse, en voyant que des peuples entiers et des hommes, quelquefois si fameux, n'ont pu vivre cependant au-delà de ce peu de jours, assignés à notre propre obscurité. Ainsi les ruines jettent une grande moralité au milieu des scènes de la nature; et quand elles sont placées dans un tableau, c'est en vain qu'on cherche à porter les yeux autre part ; ils reviennent bientôt s'attacher sur elles. Et pourquoi les ouvrages des hommes ne passeraient-ils pas, quand le soleil qui les éclaire doit lui-même tomber de sa voûte ? Celui qui le plaça dans les cieux est le seul souverain dont l'empire ne connaisse point de ruines. » Le génie du christianisme - Chateaubriand

Au centre, une porte en bois vermoulue. Il faudra qu'on vous ouvre pour passer de l'autre côté du chevet, dans le monde des arches. Derrière, il y a une abside, un choeur, des pilastres, des arcatures moulurées, mais non, je ne suis pas dans une nef chrétienne, on voit le ciel et je marche sur un sol sablonneux, inégal, recouvert d'herbes fraîches. C'est une grotte, l'hémicycle d'un théâtre oublié. Des bosquets sortent des niches de pierres. Ce sont de petites forêts mélancoliques. C'est que la lumière n'atteint jamais directement le fond de cet endos de roches crayeuses. Tout est ruiné, tout est humide, où est la colonne que je cherche ?

Voici venu le moment d'évoquer une colonne et son chapiteau qui se trouvent aujourd'hui exposés au musée lapidaire d'Avignon mais qui furent extraits de notre église romane, comme si un chartreux avait encore voulu dépouiller ce lieu obscur !

Je suis allé au musée lapidaire, j'ai demandé son emplacement et on m'a gentiment indiqué laquelle, parmi toutes les autres, je pouvais enfin regarder. Un musée sait veiller sur les petits trésors oubliés, autrement que serait-il advenu ? Perdue avec d'autres débris romantiques ?

Son décor a tout de suite attiré mon attention et j'ai passé du temps, pris beaucoup de photographies, pour en comprendre le sens... Il est original et je n'en ai pas trouvé d'équivalent ailleurs. Cette colonne se compose d'un fût et d'un chapiteau sculptés. Le fût est gravé à mi-hauteur d'une décoration losangique qui se prolonge par un décor gravé évoquant des palmes. Le chapiteau est également orné de palmettes et présente une boule centrale, évoquant peut-être un fruit. L'ensemble de la colonne, à mon avis, représente la totalité d'un palmier depuis le tronc, à l'écorce ligneuse, jusqu'aux palmes qui se déploient au niveau du chapiteau. C'est là le travail remarquable d'un artiste anonyme, fidèle à cet esprit qui amenait les sculpteurs de la période romane à créer un univers à la fois naturaliste et fantaisiste dans le petit espace qui leur était attribué à la surface des lourdes colonnes et des chapiteaux de calcaire. Notre sculpteur, peut-être passionné par son sujet et déterminé à donner le meilleur de son art à un lieu sacré, a utilisé presque toute la surface de cette colonne pour déployer son oeuvre. La représentation de cet arbre est assez précise pour qu'on cherche les raisons qui ont motivé son choix pour ce décor.

Il faut préciser qu'au Xllème siècle, la ville de Pont-de-Sorgues fut l'objet d'un conflit territorial qui opposa le Comte de Toulouse, le Roi d'Aragon et également le Comte de Forcalquier. Il semble que ce soit le Comte de Toulouse qui se soit imposé puisqu'il possédait un atelier monétaire en ville et que les émissions monétaires se sont poursuivies jusqu'à la mort du Comte Raymond VII en 1249. Il a donc pu exister à Pont-de-Sorgues dans tout le Marquisat de Provence, des influences artistiques et culturelles toulousaines qui ont laissé leurs marques dans l'architecture. Je n'ai trouvé aucune allusion à un palmier dans les manuscrits datant de cette époque qui sont conservés aux archives départementales d'Avignon. Cependant un texte a attiré mon attention. Il s'agit du récit d'un miracle tiré du « livre des miracles de Saint Gilles = (liber miraculorum sancti Egidii) traduit et commenté par Marcel Girauit et Pierre-Gilles Girault, intitulé « Sur un prisonnier ramené de Perse ».

Le récit met en scène un croisé d'origine romaine qui fut fait prisonnier par les « Persans » au cours de combats dans la région de Tripoli. Il fut vendu à des marchands sur une foire aux esclaves et finit par se retrouver prisonnier, chargé de trois lourdes chaînes de fer entravant ses mains, ses pieds et son cou, dans un cachot de la ville de Balda (peut-être Bagdad ou Damas). Or, une nuit, alors qu'il priait ardemment Saint Gilles, celui-ci lui apparut et brisa ses chaînes. Il parvint ensuite à sortir de la ville, mais que faire en plein pays ennemi ? Heureusement, une biche merveilleuse lui apparut et le guida à travers le vaste désert infesté de lions, d'ours et de loups jusqu'en terre chrétienne. Ne cherchons pas dans cette partie du récit la vraisemblance historique, le clerc qui rédigea ce récit ignorait évidemment que le désert en question n'abrite aucun de ces fauves, tout juste peut-on y croiser de petits fennecs, les renards des sables, totalement inoffensifs pour les voyageurs !

Parvenu sain et sauf à Jérusalem, notre ami alla trouver le patriarche Arnoul, lequel lui recommanda d'effectuer le pèlerinage jusqu'à l'abbaye de Saint Gilles pour remercier son bienfaiteur, ce qu'il fit avant même de revoir sa patrie et ses parents, et « Il arriva peu de temps après, accompagné de deux "paumiers" dont les réponses à nos questions renforcèrent encore la confiance que nous avions en ses paroles »

Ainsi, les pèlerins qui avaient effectué un pèlerinage en terre sainte rapportaient avec eux une palme comme preuve de la réalité de leur voyage lointain vers les lieux saints de Syrie et de Palestine, et l'usage s'était répandu de les appeler des "paumiers" (palmigeris). Le palmier sculpté sur la colonne sorguaise pourrait être une allusion à cette coutume.

Détail amusant : la seule possession d'une palme était insuffisante pour prouver la véracité du récit de notre personnage, aussi s'était-il adjoint deux témoins supplémentaires. On sait en effet que cette tradition conduisit à des abus, certains individus peu scrupuleux, condamnés à effectuer un pèlerinage en orient, achetaient tout simplement leur palme à des marchands pour tromper les autorités ecclésiastiques !

Le rapprochement avec les "coquilles" sculptées en pierre sur le fronton des églises tout le long du chemin de Saint Jacques de Compostelle est tentant, ce palmier de pierre aurait alors matérialisé le passage régulier de pèlerins vers l'Orient. Ou s'agit-il seulement d'un témoignage anonyme ?

Pas d'autres fragments à terre, cette colonne de pierre est donc la seule et unique qui n'ait pas disparu ? La relique ultime préservée jusqu'à nous. inattendue. Exotique.

Aussi doit-on la considérer avec intèret, n'a-t-elle pas traversé les siècles avec un message gravé presque intact. Une pierre seule n'attire que peu de savants, et ils reculent avec horreur devant le fantastique et le légendaire. Pourtant, si je devais chercher des jardins légendaires, connus des Provençaux comme des Toulousains, le rêve m'emporterait vers ceux de la ville de Tripoli en Syrie que Bertrand de Saint Gilles, Comte de Toulouse, avait conquise en 1109 avec une armée de Provençaux et de Génois.

« La terre qui l'entoure [Tripoli] peut sans aucun doute être appelée paradis à cause du charme infini des vignes, oliviers, figuiers, cannes (à sucre) dont je ne me rappelle pas d'avoir vu de semblable » Burchard du Mont-Sion

« Cette terre [de Tripoli] est ennoblie plus que tout autre de céréales, de prés, de pâturages, d'herbe, d'arbres et de fruits, elle est la plus riche de la terre et particulièrement agréable, aussi plus que tout autre terre elle peut être appelée un autre paradis grâce à sa douceur inimaginable... » Ludolph de Sudheim

J'ai exposé dans un article précédent que l'iconographie présente sur les deniers d'argent des Xllème et XIlième siècles frappés à Pont-de-Sorgues et à Mornas copiait les monnaies émises à Tripoli de Syrie par la dynastie des Comtes de Tripoli et que cette dynastie tripolitaine était apparentée au Comte de Toulouse Raymond 1V de Saint Gilles. C'était le seul état franc d'orient où l'on parlait la langue d'Oc et la ville était peuplée majoritairement de croisés originaires d'Occitanie et d'Italie.

On pourra donc me pardonner cette digression, ce détour lointain à travers les jardins de Tripoli de Syrie. Comme les jardins suspendus de Babylone, ils ont cessé d'exister et vous n'y trouverez plus aucun arbre, aucun palmier... Seul un poète pourrait encore les retrouver.

D'après Michel Laclotte dans son ouvrage "Flore en Italie", le symbole de la palme trouve son origine dans la tradition antique qui voulait qu'on récompense un général victorieux par une palme. Ce serait donc devenu le symbole de la victoire des chrétiens, du triomphe des saints, martyrs, sur la mort.

La volonté du sculpteur de représenter un palmier dans son ensemble est particulièrement importante à mes yeux, car si les représentations de palmes isolées, souvent tenues dans la main gauche d'un saint ou d'une sainte, sont fréquentes dans l'art religieux à toutes les époques, il n'en est pas de même du palmier entier. D'ailleurs, bien souvent, cette palme que lient Saint Laurent ou Sainte Lucie, a une forme tellement fantaisiste qu'on peut légitimement se demander si le peintre en a jamais vu une authentique. C'est pourquoi je soupçonne que notre sculpteur de colonne a réellement vu un vrai palmier, de taille moyenne si j'en juge par la hauteur qu'il lui a attribuée sur sa sculpture, et par la précision de la limite entre l'écorce et la zone d'insertion des premières palmes. Autrement, il aurait sûrement sculpté une « forêt de palmes » beaucoup plus anarchique !

Ne sous-estimons pas non plus la fantaisie, l'humour, les jeux de l'esprit que l'architecte et le sculpteur ont apportés dans leur message architectonique : avez-vous remarqué comment, vus de la rue, les pilastres moulurés rectilignes, droits et symétriques rythment l'ordonnance extérieure de l'abside. Eh bien, sachez qu'à l'intérieur, le pilastre mouluré qui subsiste ondule comme s'il était élastique et qu'il se tord comme s'il avait capté l'onde acoustique d'un chant grégorien !

Je vous invite également à compter les boules des chapiteaux... Vous en compterez six avant de vous raviser car, en fait, ils ne sont que cinq, cela est dû à une illusion d'optique savamment organisée. En effet, le chapiteau semble comporter deux groupes de trois boules mais, en fait, la boule du centre n'est pas sphérique, vue de face elle a la forme d'une pomme de terre mais si vous la regardez de biais... c'est soit la troisième boule du premier groupe, soit la troisième boule du second groupe de trois, deux boules sont confondues en une seule !

A ceux qui voudraient s'interroger plus avant sur cette étrange association de pilastres et de chapiteaux bouletés, je dirais ceci : pensez donc à la croix de Toulouse, cette croix bouletée et vidée. Coupez les quatre branches de cette croix... Vous obtiendrez quatre pilastres romans sorguais et leurs chapiteaux !

Cette croix de Toulouse, c'est justement le meuble héraldique qui permet de reconnaître du premier coup d'oeil les deniers d'argent frappés à Pont-de-Sorgues par les Comtes de Toulouse aux Xlième et Xlllème siècles. Elle était donc aussi là. Gravée sur la pierre dans un désordre étudié, simplement pour décorer les lieux avec un motif que tous devaient reconnaître il y a 800 ans, tandis que moi, je passais et repassais devant sans m'en apercevoir.

Quand fut-elle sculptée, cette colonne palmier ? au Xllème ou au Xlllème siècle ? Difficile de trancher mais, ce qui est certain, c'est qu'elle était en place lorsque les papes firent une halte à Pont-de-Sorgues dans leur vaste palais. Douteriez-vous encore que le pape disposât de quelque arbre à palme dans son propre jardin, pour son agrément ou pour rendre hommage à quelque saint guérisseur ? Quant à moi, j'en ai planté un dans mon jardin dont les palmes s'élèvent chaque année un peu plus haut. C'est ma façon à moi de vérifier si un palmier peut réellement survivre à Sorgues. Une expérience sans beaucoup de valeur scientifique mais qui peuple agréablement mon jardin.

Il n'est pas dans mon intention de forcer quiconque à voir des allusions mystiques aux « temps des croisades » sur toutes les pierres des églises, mais seulement de vous faire apercevoir la richesse des thèmes ornementaux qu'on peut découvrir derrière ces sculptures qui sont une partie du patrimoine sorguais et que les hommes regardaient autrefois avec un profond et religieux respect. C'est ainsi que surgirent les cathédrales.

Xavier VERGEREAU

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SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES

• L'Eglise romane Saint-Sixte de Sorgues, par François Guyonnet Article paru dans « Histoires et chroniques Sorguaises » - Les Etudes Sorguaises , édition Publissimo, 17ème édition, 2006

• Flore en Italie - Symbolique et représentation de la flore dans la peinture italienne du Moyen Age et de la Renaissance, par M. Laclotte, E. Moench-Scherer, S. Aufrere et M. Porcheron, édition du Musée du Petit-Palais, 1991

• Histoire de l'atelier monétaire de Pont-de-Sorgues - Les raymondins du Marquisat de Provence par Xavier Vergereau Article paru dans a Sorgues, Voyage dans le temps» -Les Etudes Sorguaises, édition Publissimo, 18ème édition, 2007

• Flore et jardins - Usages, savoirs et représentations du monde végétal au Moyen-âge, cahier du léopard n°6, études réunies et publiées par Pierre-Gilles Girault, édition Le léopard d'or, 1997

• Mon potager médiéval - cuisiner et cultiver plantes et légumes oubliés, de Claire Lhermey, édition Equinoxe, 2008

• Les jardins du Moyen-âge, par Marie-thérèse Haudebourg, édition Perrin, 2001

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Cet article est extrait d'un ouvrage en préparation et qui regroupera d'autres travaux de recherches que j'ai menés sur la numismatique et l'histoire médiévale de la Provence.

Extrait de la 21ème édition des Etudes Sorguaises "De tout un peu des temps passés" 2010

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