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Le quartier du Grand Pont : 1920

Le quartier du Grand Pont, c'était quand on venait d'Orange, par la route nationale 7, et que l'on passait le pont à tablier plat qui franchissait l'Ouvèze. En 1835, le vieux pont bossu, des armoiries de la ville, avait été remplacé par celui-là.
La maison « Santet » était la première construction qui s'offrait à la vue, à gauche en arrivant. Elle était bâtie sur un tertre isolé, inaccessible aux inondations, c'était une maison fastueuse, témoignant de la puissance financière de ses propriétaires. Devant elle, dans une déclivité du terrain, était massé tout le faubourg.

Louis CHEVALIER, Max LASSIA, Roger MARINI, Marius CHEVALIER, Jean YONNIN, René DESSEINGE, Alfred DESSEINGE


C'étaient des maisonnettes étroites, serrées les unes contre les autres, bâties en enfilade, dont la perspective disparaissait dans un virage.

Au rez-de-chaussé, certaines étaient occupées par de petits commerces ou des ateliers d'artisans. L'Amical-Bar, avec sa partie opposée à l'entrée la place Parmentier — l'antique place aux herbes — limitait au sud la dénomination ; ensuite c'était le Pontillac.

Le côté droit touchait aux confins sud le lavoir du Pontillac. C'était une masse de constructions en ligne discontinue, composée de grands bâtiments : les fabriques Sire et Frarquebalme, de constructions modestes et de maisons cossues. Dès la belle saison, la route était ombragée par des platanes.
Les habitants, des besogneux, occupaient des logis sans faste : une cuisine au rez-de-chaussée, au premier étage une chambre, plus une petite pièce éclairée par une lucarne, un grenier au-dessus. Beaucoup étaient dépourvus de tout, sans confort, sans hygiène, sans eau potable à l'intérieur, sans électricité. Les eaux sales étaient recueillies dans des caniveaux.

Tous disposaient de ce que les Provençaux nommaient « le cagadou » et les autochtones « La sieulle », les latrines réduites à une cuve et une planche au-dessus sur lesquelles on s'accroupissait.

A l'étage, on réservait une place à part pour le seau hygiénique. Des senteurs révélatrices se propageaient dans toute la pièce, on découvrait ainsi, sans tâtonnement, l'endroit où l'on se libérait de ce qui vous oppressait. Les femmes vidaient la chose dans l'Ouvèze. Elles s'y rendaient seules ou en groupes. Elles en croisaient d'autres. Il en résultait des échanges de propos.

- Comment vas-tu Zine (madame Marcellin) ?

- Que fais-tu Nini ? (cela devait se sentir)

- Nini était le diminutif de madame Sidonie Mourizard.

- As-tu remarqué que les poulets de la mère Montaud sont plus chers à l'achat cette année ?

- Hé oui, et ils me semblent plus maigres, moins bien nourris !

Et patati ! Et patata ! C'était comme cela pendant un bon quart d'heure.

La fontaine publique, qui alimentait le quartier en eau potable, était placée rue Ducrès.

Pendant la mauvaise saison, les familles faisaient cercle autour de l'unique source de chaleur, le poêle en fonte de la cuisine, aux côtés noirs ; pour les plus fortunés, il était émaillé blanc, bleu, vert... Souvent, l'eau d'une marmite bouillonnait dessus. Dans un coin éloigné du foyer, la cafetière tenait en permanence le café chaud. La fumée du combustible s'évacuait par des tuyaux de tôle ajointés qui allaient se perdre dans le conduit de cheminée. On soupait à sept heures ; le repas achevé, c'était la veillée, soit en famille, soit chez un voisin. Elle n'était jamais très longue, car les participants étaient matinaux. Ces soirées délassaient, les femmes écoutaient les hommes parler de leurs travaux du jour. Les conversations n'étaient jamais languissantes, les incidents de la vie quotidienne y étaient évoqués, c'était une façon de les faire connaître et de les propager.

Dans la plus grande partie des maisons, les murs et les plafonds n'étaient ni crépis ni enduits. Avec la venue de la belle saison, les scorpions noirs s'emparaient des lieux. Ils se tenaient en sentinelles dans tous les coins et recoins. Ils tombaient du plafond, on en retrouvait dans le lit, parfois même dans les chaussures. Ces bestioles rendaient la vie difficile aux occupants dominés par la crainte d'être piqués.

À cause des scorpions et d'un petit événement qui en résulta, les conversations furent alimentées pendant plusieurs semaines. Voici les faits : Gabriel Perrin était sergent de ville à Paris. Chaque année, il venait passer ses congés au pays natal. D'ordinaire, le temps achevé, il agissait comme tout un chacun, il se préparait au départ en rangeant son bagage. Une année on le vit, tranquille comme Baptiste, fureter dans tous les coins en murmurant :
- Hardi les scorpions, encore un, un encore ! Il allait les chercher sous les meubles, courbé en deux. Il peina ainsi un bon moment. Il les saisissait entre le pouce et l'index et les enfermait dans une boîte à savonnette. - Hé ! Tonton, demandèrent ses neveux, que fais- tu ? Gabriel Perrin se décida à éclairer son entourage : - Mes amis parisiens n'en ont jamais vu, j'en ai capturé quelques-uns pour les leur montrer !

Cette histoire fit un triomphe, imaginez des Parisiens ignorant l'existence de ces arthropodes ! Les enfants jouaient avec, ils formaient un cercle de feu et ils en posaient un au centre. L'insecte affolé tentait de se frayer un passage puis, vaincu, il demeurait inerte. Il finissait soit grillé, soit écrasé par le talon d'un des joueurs.

Le quartier du Grand Pont, c'était un groupe social en lisière du bourg dont les membres vivaient ensemble. Les hommes, à la fin de la journée de travail, s'attendaient et ils effectuaient un bout de chemin ensemble. La vie se passait à l'extérieur, surtout l'été. Parmi ces habitants, une personne jouissait d'un grand prestige, Eugène Pons dit « Sissou », maçon de son état. Son épouse était nommée « la mère Sisse ». Leur maisonnette s'ouvrait sur la route nationale, l'autre façade donnait sur l'Ouvèze. Là, contre le mur de soutènement était amarré, à l'année, un bateau de faible capacité : « le barquet de Sissou ». C'est grâce à cette embarcation qu'il avait acquis une grande popularité. Pendant les crues, il faisait preuve d'un absolu dévouement. On le voyait partout sillonnant les rues inondées, portant aide et assistance à tout un chacun. Il devenait mitron, il apportait le pain ; postier, il se chargeait des lettres.

Devant l'élévation du niveau de l'eau, dans la nuit, un fanal à la main à l'angle de la maison Santet, il surveillait l'étiage. Il prenait soin d'informer tout le quartier des dangers encourus.

« Les eaux de l'Ardèche et le Rhône montent, disait-il, la Durance de ce fait va se trouver bloquée, il faut s'attendre à des inondations. Il vous faut déménager le rez-de-chaussée ! »

Il avait également deux inclinations. D'abord la passion de fumer, il roulait ses cigarettes. Il soufflait du coin des lèvres des jets de fumée. Parfois, entraîné par le cours d'une conversation, il laissait, collé à sa lèvre inférieure, le papier d'une cigarette inachevée, et il continuait de parler. Son autre passion, c'était de prétendre prévoir le temps de la semaine à venir. C'était pour cette raison qu'il était également surnommé « l'Astronome ».

Lorsqu'il assurait qu'il allait pleuvoir, après avoir gravement examiné le ciel, c'était le mistral qui se mettait à souffler. Et lorsqu'il prévoyait du vent, les Sorguais pouvaient s'attendre à un déluge de pluie en s'étonnant que Dieu soit sourd à leurs neuvaines.

Raymond CHABERT

Extrait de la 17ème édition des études sorguaises "Histoires et chroniques sorguaises" 2006

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