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Prométhée, le retour ?

Les trois formes premières de Prométhée.

Le personnage de Prométhée (celui qui « pense en avant ») se retrouve dans trois récits différents, ici brièvement résumés:

Dans la Théogonie d’Hésiode, au huitième siècle avant JC.

Après que Zeus ait engagé le combat contre son père chronos, vaincu, Prométhée, qui est le fils d’un titan (Japet), prend le parti de la race humaine et essaie de tromper Zeus dans le partage d’un boeuf. Il enveloppe les bons morceaux dans de la peau, et les os dans de la graisse blanche, pour les rendre appétissants. Mais Zeus ne se laisse pas prendre au piège. Il fait comme s’il allait y tomber et dévoile finalement la supercherie et décide de se venger : il ne fera plus tomber la foudre sur les humains, et les privera donc de feu. Prométhée invente alors une seconde ruse –le texte ne dit pas laquelle- et décide de dérober le feu pour le donner aux humains, ce qu’il fait.

Zeus ne le reprend pas mais décide de punir les hommes en leur envoyant la peine et le malheur (Pandora) et de punir Prométhée en l’attachant à un rocher où, tous les jours, un aigle viendra lui dévorer le foie. Les humains, dans cette première version, sont punis autant que Prométhée au moment où Pandora ouvre sa boite, et où les malheurs s’échappent.

 

Prométhée enchainé, d’Eschyle.

A l’apogée de la cité athénienne, qui donne au théâtre un rôle essentiel, Eschyle, qui a participé aux combats décisifs de Marathon (490) et Salamine (480) écrit la pièce Prométhée enchainé. Il y recompose la figure du titan selon la perspective de son théâtre : montrer le triomphe inéluctable de la justice divine dans les affaires humaines, idée venant de la victoire d’Athènes sur les barbares. Il n’y avait pas chez Hésiode de justice divine, bien au contraire.

La pièce commence alors que Prométhée est enchainé, et que les serviteurs de Zeus veillent à ce que ses ordres soient bien exécutés. La pièce se résume, à première vue, à une longue récrimination sur le thème de l’injustice qui frappe Prométhée :

« Oui, c’est pour avoir fait un don aux mortels que je ploie sous ce joug de douleur, infortuné ! ».

Et le chœur accompagne ses plaintes sur le registre de l’indignation. C’est, pourrait-on dire avec le langage actuel, le chœur des indignés !

Mais les Athéniens du quatrième siècle savaient que Prométhée allait être délivré par Hercule, dont la flèche frapperait l’aigle, et que Zeus adoucirait finalement la peine qu’il avait prononcée. C’est ce qu’on trouvait dans la seconde pièce, Prométhée délivré, dont on connait des fragments. Une troisième pièce, Prométhée porte-feu, pourrait être celle de la réconciliation entre le Dieu et le titan. Le sens de la trilogie serait ainsi que la cité athénienne conquiert la paix par rapport aux Dieux, et en son sein même. Avec de la patience, la richesse tirée de l’artisanat qui se développe viendra la récompenser.

De plus, Eschyle innove en recourant à une autre légende. Thétis, la plus célèbre des Néréides, est destinée à engendrer un fils plus puissant que son père. Or, c’est un secret que seul Prométhée finit par connaître, et Zeus, qui convoite Thétis, sait que Prométhée détient un secret mortel pour lui, qu’il essaie de lui arracher. Prométhée enchainé ne contient donc pas seulement la plainte de Prométhée. Il y a aussi les efforts de Zeus pour lui arracher le secret, par l’intermédiaire de son fils Hermès.

« Mon père t’ordonne de parler : quel est cet hymen dont tu fais un épouvantail ? Et par qui doit-il être jeté à bas de son pouvoir ? »

Prométhée lui oppose une fin de non-recevoir.

« Contre une servitude pareille à la tienne, sache-le nettement, je n’échangerais pas mon malheur ».

Et il ajoute cette exclamation qui impressionnera le jeune Marx (1818-1883) : « Je suis franc : je hais tous les Dieux ; ils sont mes obligés, et par qui je suis un traitement inique ! ».

D’où cette leçon amère de philosophie politique : « « C’est un mal inhérent sans doute au pouvoir suprême que la défiance à l’égard de ses amis ! ».

Le titan n’apparaît plus comme un être sans défense soumis au bon vouloir de Zeus, mais les bienfaits dont l’humanité lui est redevable prennent une tout autre ampleur. Il leur a rendu le feu pour leur survie. Mais Prométhée se flatte d’avoir en plus fait don aux êtres humains de toutes les sciences et de tous les arts. Non content de s’opposer au désir de Zeus de créer une race nouvelle, il libère les hommes, dit-il, « de l’obsession de la mort ». Et comment ? « J’ai installé en eux les aveugles espoirs, répond Prométhée. « quel puissant réconfort tu as ce jour-là accordé aux mortels ! », lui répond le coryphée. Ironie ou scepticisme ? On aura vite fait d’identifier les aveugles espoirs aux promesses de la technique…

Le mythe du Protagoras de Platon.

La troisième entrée de Prométhée en Grèce se fait dans un dialogue de Platon, le Protagoras.

Protagoras, le prince des sophistes, vient d’arriver à Athènes. Et un des jeunes disciples de Socrate est très tenté par ses leçons. « Mais le sophiste, en quel savoir est-il maître » demande Socrate. En suivant les leçons d’un peintre, on se perfectionne dans la peinture, en suivant les leçons d’un joueur de flute, dans l’art de la flute, etc. Mais en suivant les leçons d’un sophiste ?

« Avec moi, répond Protagoras ,il (le jeune homme) apprendra (…) l’art de bien délibérer qui, dans les affaires domestiques, lui enseignera la meilleure façon de gouverner sa maison et, dans les affaires de la cité, le mettra à même d’agir et de parler au mieux pour elle ». « Tu te fais fort de former des bons citoyens », résume Socrate. « « C’est cela même », assure Protagoras.

Or, ironise Socrate, si dans une assemblée comme celle des Athéniens, il faut délibérer sur un point technique (construction, navires, etc), on fait venir des spécialistes. « Si au contraire il faut délibérer sur le gouvernement de la cité, chacun se lève pour donner son avis (…). N’est-ce pas la preuve évidente qu’on croit que la politique n’a pas besoin d’être enseignée ? ».

Que répondre à cette remarque de Socrate ? Protagoras interroge l’auditoire et décide, pour le plaisir de son public, d’avoir recours à un mythe :

« Il fut jadis un temps où les Dieux existaient, mais non les espèces mortelles. Quand le temps que le destin avait assigné à leur création fut venu, les dieux les façonnèrent dans les entrailles de la terre d’un mélange de terre et de feu et des éléments qui s’allient au feu et à la terre. Quand le moment de les amener à la lumière approcha, ils chargèrent Prométhée et Epiméthée de les pourvoir et d’attribuer à chacun des qualités appropriées. Mais Epiméthée demanda à Prométhée de lui laisser faire seul ce partage (…).

Cependant Epiméthée, qui n’était pas très réfléchi, avait, sans y prendre garde, dépensé pour les animaux toutes les facultés dont il disposait et il lui restait la race humaine à pourvoir, et il ne savait que faire. Dans cet embarras, Prométhée vient pour examiner le partage ; il voit les animaux bien pourvus, mais l’homme nu, sans chaussures, ni couvertures, ni armes, et le jour fixé approchait où il fallait l’amener du sein de la terre à la lumière. Alors Prométhée, ne sachant qu’imaginer pour donner à l’homme le moyen de se conserver, vole à Héphaïstos et à Athéna la connaissance des arts avec le feu ; car sans le feu, la connaissance des arts était impossible et inutile ; et il en fait présent à l’homme. L’homme eut ainsi la science propre à conserver sa vie ; mais il n’avait pas la science politique ; celle-ci se trouvait chez Zeus , et Prométhée n’avait plus le temps de pénétrer dans l’acropole que Zeus habite et où veillent d’ailleurs des gardes redoutables (…).

C’est ainsi que l’homme peut se procurer des ressources pour vivre. Dans la suite, Prométhée fut, dit-on, puni du larcin qu’il avait commis par la faute d’Epiméthée ».

Protagoras transfigure Prométhée. Il reste le bienfaiteur de l’humanité, le rusé voleur de feu, mais les humeurs de Zeus disparaissent du récit. Le titan reste celui qui a apporté aux mortels les techniques nécessaires à la vie, et un fait nouveau est mis en avant : l’intervention malencontreuse du frère, Epiméthée, et le personnage principal du récit est le couple Prométhée-Epiméthée. Prométhée vole le feu, ce qui vaut mieux que rien, mais d’une part ce qui est donné aux hommes reste le produit d’un vol, entaché d’une part d’illicite, voire de culpabilité ; d’autre part « les hommes ne disposaient pas encore de la technique politique, dont fait partie celle de la guerre », et courent le risque d’être malgré tout détruits par les animaux sauvages.

Zeus s’en inquiète et charge son fidèle Hermès de leur envoyer le sens du respect mutuel (aidôs) et de la justice (dikè). Et Zeus demande que chacun en ait sa part, et prévoit la mort pour qui s’en montrerait dépourvu.

Protagoras peut faire retour au début de son récit et boucler son argumentation. Sur la technique de l’architecte, ou sur l’art de la flute, seuls les spécialistes ont droit à la parole. Mais lorsqu’il s’agit de la justice et de la vertu politique, le premier venu peut légitimement donner son avis. La question débattue est donc celle de la démocratie et de la citoyenneté. Pour Socrate, la vertu politique doit être une science pour pouvoir être enseignée, et elle serait donc utilisée uniquement par des spécialistes. La démocratie n’est pas le meilleur des régimes et le sophiste, qui propose des leçons contre rémunération, n’est qu’un imposteur. Le mythe de Prométhée sert ici à Platon pour dénoncer les effets du recours au mythe, même s’il se dit fasciné par l’histoire et s’il fait dire à Socrate, à la fin du dialogue, qu’il penche plus pour Prométhée que pour Epiméthée.

Les métamorphoses de Prométhée

Prométhée est donc traité de façon très diverse. Il n’y a pas de véritable fil conducteur entre le titan rusé, mais vaincu d’Hésiode, le héros rusé d’Eschyle qui rivalise avec les dieux, et le sauveur de l’humanité que décrit Protagoras. Ce qui est en jeu, toutefois, c’est bien la puissance des humains et leur place dans le cosmos. Et c’est également la façon dont ils peuvent, ensemble, organiser cette puissance. Prométhée incarne donc, dans ces récits, la richesse et les ambiguïtés de l’aventure de l’humanité. Son récit se pose dans une relation entre l’homme et les dieux, beaucoup plus que dans une relation politique, même si cette dernière n’est pas absente, en particulier chez Platon.

Et les aventures de Prométhée continuent. Chez Ovide (43 av JC-17), il apparait comme celui qui a façonné l’homme avec de l’argile et du feu, ou encore de l’eau.

Pour les cyniques, disciples de Diogène (413-323 av JC), Prométhée est une cible, quelqu’un qui a fait un cadeau empoisonné, et qui les a privés de leur condition première : celui de l’autarcie, de la liberté et de l’apathie. Prométhée est l’image d’une intelligence pervertie, qui échappe à son propre contrôle et devient la source des plus grands maux. Cette philosophie morale accessible à chacun conquiert une grande audience à Rome, sous l’empire, « la philosophie populaire par excellence ». Elle fait entendre la voix des pauvres, de ceux qui sont privés des bienfaits du « progrès ».

Les chrétiens prennent le relais. Prométhée parait un dangereux rival du dieu chrétien. Pour Saint Augustin (354-430), ou Tertullien (152-222), on doit préciser que « Le dieu unique qui a fondé toutes choses, qui a fait l’homme à partir de la terre, celui-ci est le vrai Prométhée ». Le dramaturge espagnol Calderon de la Barca (1600-1681) écrit une pièce intitulée La statue de Prométhée, dans laquelle il dénonce le caractère fallacieux de la science comme finalité de l’activité humaine. Il déboulonne la statue et invite ses contemporains à se soumettre à l’autorité divine et à la providence. Prométhée est donc à la rigueur un créateur, mais aussi et surtout un producteur d’ennuis, si l’on peut dire, dont il convient de se méfier.

Mais avec la renaissance se profile une autre image de Prométhée, inverse, celle du conquérant. Les poètes de la renaissance (et Dante) dressent le portrait d’un artiste créateur. Le philosophe Françis Bacon (1561-1626), en particulier, réélabore le symbole de Prométhée, réfléchit aux fêtes organisées à Athènes en l’honneur du Titan, lors desquelles on allumait des torches, et voudrait que l’on renoue avec ces fêtes pour que :

« La science n’ait plus à dépendre de la torche tremblante et agitée d’une seule personne, quelle qu’elle soit ».

Le triomphe de Prométhée s’accomplit avec la philosophie des Lumières. Il est la figure emblématique de la révolte des philosophes et des artistes contre les autorités théologiques et politiques. Prométhée apparait comme l’aventurier créateur d’une humanité nouvelle, porte-feu de la civilisation. Avec Voltaire (1694-1778), dans Pandore, 1710, Prométhée, libérateur de l’humanité contre la tyrannie de Zeus, appelle la terre à se défendre contre le ciel.

Le personnage de Bonaparte a été comparé à Prométhée. Un poète italien, Vincenzo Monti, le salue en composant un poème épique intitulé Il Prometeo , et salue dans le jeune général le révolutionnaire libérateur de son peuple. Pour le thème final d’un ballet intitulé Les créatures de Prométhée, Beethoven reprend le thème du finale de la symphonie héroïque, initialement symphonie Bonaparte. Dans le retour de l’empereur, Victor Hugo (1802-1885) présente Sainte Hélène sous l’aspect du rocher où Prométhée était enchainé.

Et le poète Shelley écrit en 1809 Prometheus unbound (libre, pas attaché), où il montre Zeus jeté à bas de son trône. Ce Dieu n’a jamais été qu’un fantôme tyrannique, une création de l’esprit et de la liberté de Prométhée qui s’est ligoté lui-même en lui aliénant son propre pouvoir. Le salut ne peut provenir que d’une nécessaire rébellion contre lui (Lecourt, p.58). Prométhée devient ainsi, au prix d’une simplification du récit, non pas le bienfaiteur, mais bien le créateur de l’humanité.

Et c’est sous cet angle que le jeune Marx le voit, en publiant sa dissertation de doctorat en 1841 (La différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Epicure). « La philosophie ne s’en cache pas. Elle fait sienne la profession de foi du Prométhée d’Eschyle : en un mot, j’ai de la haine pour tous les dieux… » Et Marx ajoute « Cette profession de foi est sa propre devise qu’elle oppose à tous les dieux du ciel et de la terre qui ne reconnaissent pas comme la divinité suprême la conscience de soi humaine ».Et Marx conclut : « Dans le calendrier philosophique, Prométhée occupe le premier rang parmi les saints et les martyrs ». Auguste Comte (1798-1857), dans le calendrier positiviste, ornera du nom de Prométhée le premier jour du premier mois de l’année

Le Prométhée moderne : Frankenstein.

Prométhée va connaître une autre forme, sous la plume d’une poétesse qui n’est autre que la seconde épouse du poète Shelley, dont nous avons parlé ci-dessus, Mary Shelley. Mary passe un été pluvieux sur les bords du lac Léman avec son mari, lord Byron et des amis. Byron lance l’idée d’un concours d’histoires de revenants (ghost stories) et un soir, raconte l’expérience faite par Erasme Darwin (le grand-père de Charles), qui aurait donné vie à un fragment de matière inanimée. Son imagination d’enflamme. Elle écrit avec l’aide de son mari le roman Frankenstein, qui a très vite un grand succès et dont on connait moins le sous-titre : le Prométhée moderne.

Mary Shelley avait sans doute lu les Métamorphoses, qui sont ici sa source d’inspiration.

Au début du roman, le chercheur Walton dit à Victor qu’il est prêt à tout pour mener à bien ses recherches scientifiques. Rien ne peut arrêter celui qui se veut un bienfaiteur de l'humanité. En l’écoutant, et en entendant qu’il est prêt à tout sacrifier pour une tâche qui lui fait perdre le sens des choses, Victor reconnait le sentiment qui l’animait autrefois et, pour le mettre en garde, se décide à lui raconter son histoire.

Victor était animé par le désir de connaître les « causes profondes » de l’univers, et est impressionné par un orage d’une grande violence, qui l’incite à étudier les principes di galvanisme. Il est impressionné par les principes de la chimie moderne. « Ils peuvent maîtriser la foudre, mimer les séismes et même percer à jour certains aspects du monde invisible ». Et Victor en déduit :

« La science a doté l’homme de pouvoirs que nous pouvons presque qualifier de créateurs, qui l’ont rendu capable de modifier les êtres qui l’entourent, et par ses expérimentations d’interroger puissamment la nature non seulement comme un étudiant qui cherche passivement à en comprendre les opérations, mais plutôt comme un maître actif avec ses instruments » (réminiscence de Kant ?).

Il s’agit en particulier de créer l’étincelle de vie (spark of life). Marie Shelley connaissait les expériences du neveu de Galvani (1737-1798), qui avait essayé de réanimer des cadavres de criminels, en 1803, en leur administrant une forte décharge électrique après leur exécution. On avait la conviction que l’électricité animale existait et qu’il serait possible de la dominer : ce n’était pas totalement, à l’époque, de la fiction.

Mais Victor dépasse les bornes au moment où, au lieu de se conformer comme un savant aux lois de la nature, il se prend pour un artiste et un créateur. C’est là son erreur, ou sa faute. Quelle que soit son ambition, il sera un créateur imparfait, il fabriquera un mort vivant ou un cadavre animé. Le monstre qu’il a fabriqué, hideux, sera isolé du reste de l’humanité.

Le Prométhée d’Hésiode et celui d’Eschyle pouvaient être considérés comme des bienfaiteurs de la race humaine. Celui de Protagoras laissait déjà l’œuvre inaccomplie. Le « Prométhée moderne » de Marie Shelley n’est pas le porteur du feu de la civilisation mais de la flamme d’un désir auquel l’humanité risque de se consumer.

Le monstre adresse d’ailleurs à Victor Frankenstein la complainte qui ressemble à celle d’Adam à Dieu dans Le paradis perdu de Milton 1608-1674) :

« Jour maudit où j’ai reçu la vie ! Exécrable créateur ! Pourquoi avez-vous formé un monstre à ce point hideux que vous-même vous détourniez de moi avec dégoût ? (…) Souviens-toi que je suis ta créature ; je devrais être ton Adam, mais je suis plutôt l’ange déchu, que tu as privé de la félicité sans qu’il ait commis aucune faute ».

C’est l’inverse de ce dont Victor rêvait, lui qui pensait qu’une « nouvelle espèce me bénirait comme son créateur et son origine. Aucun père ne pourrait revendiquer de son enfant une gratitude aussi complète que celle que je mériterais d’eux ». De ce point de vue, Victor est le Prométhée moderne tel que le pensait le mari de Marie Shelley, le poète. Pour lui, Eschyle a eu tort de prévoir une réconciliation finale entre Zeus et Prométhée. Le dénouement qui voit le titan s’incliner devant son adversaire est faible.

« Le seul être imaginaire ressemblant à quelque degré à Prométhée est Satan ; mais Prométhée est, à mes yeux, un personnage plus poétique que Satan parce que, outre son courage, sa majesté, sa ferme et constante opposition à l’omnipotence divine, on peut le décrire comme exempt de toute ambition, de toute jalousie ou esprit de vengeance, et comme mû par un désir de surpassement personnel (…). Prométhée est le type de la plus haute perfection morale et intellectuelle, animé par les motifs les plus purs et les plus vrais pour les fins les meilleures et les plus nobles ».

Par rapport à cette conception, Marie Shelley prend fermement ses distances.

Victor Frankenstein, parce qu’il a voulu par orgueil et égoïsme, se faire l’égal du dieu créateur, a réalisé une œuvre satanique. Résultat : lui-même se dit poursuivi « par quelque démon ». Dans le Frankenstein de Mary Shelley, l’ordre de la nature mérite seul le respect. Cet ordre, elle le sacralise : il peut indiquer sans équivoque ce qui sépare le bien du mal. Pour l’homme, vouloir l’enfreindre, c’est faire « œuvre impie ».

A première vue, la faute de Victor Frankenstein est qu’il s’est isolé de l’humanité commune pour satisfaire son désir de savoir et de pouvoir. Mais lorsque Robert Walton, ayant médité le récit du naufragé, se décide à rebrousser chemin, le renoncement est plus radical. L’auteur donne à entendre que la science a atteint ses limites qu’il serait démoniaque de vouloir franchir. L’esprit de recherche se trouve condamné pour lui-même : c’est à l’exploration du pôle que renonce Walton, et à une recherche sur l’origine du magnétisme terrestre

L’apprenti sorcier.

Et si Prométhée ressemblait à l’apprenti sorcier ? L’histoire se retrouve dans L’amoureux des mensonges, œuvre du Grec Lucien de Samosate, de la fin du deuxième siècle. Cette œuvre est destinée à dénoncer la crédulité de ceux qui croient aux puissances surnaturelles, et elle en raconte pour mieux montrer leur absurdité, ce qui est dangerereux : Le récit va pouvoir prendre le dessus sur sa dénonciation.

Pourquoi existe-t-il des hommes qui aiment les mensonges, alors même qu’ils n’y ont aucun intérêt personnel ? fait dire Lucien à un de ses personnages. Il raconte l’histoire d’un grand connaisseur de la magie des Egyptiens, Pancratès, qui avait l’habitude de s’emparer d’une barre de bois, d’un manche à balai, de le couvrir d’un vêtement, de prononcer quelques paroles, et d’en faire ainsi un parfait serviteur : il allait chercher de l’eau, faisant des provisions, préparait les repas… Une fois terminé son travail, le maitre transformait le balai en balai. Le récit est fait par Eucratès, son serviteur, qui réussit un jour à entendre les trois syllabes prononcées par son maître. Il transforme le balai en serviteur et lui donne l’ordre d’aller chercher de l’eau. Mais il n’arrive pas à le retransformer en balai. Il le casse en deux, mais se retrouve avec deux serviteurs qui inondent progressivement la maison. Lucien n’en peut plus. Est-ce que vous n’allez pas cesser de débiter ce genre de niaiseries ? dit-il à Eucratès. Lucien voulait que cette fable ridiculise la crédulité des superstitieux et les libère de craintes sans fondements. Mais Goethe (1749-1832) la reprend en 1798, puis le compositeur Paul Dukas (1865-1935), avant que Walt Disney (1901-1966) s’en empare.

L’apprenti sorcier va donner naissance à la figure du Golem. Selon une légende populaire d’Europe centrale, dont il est difficile de cerner l’origine, le Golem est une créature de l’homme chargée à la fois de travailler et de protéger la communauté juive. L’acte de création associe la terre et les lettres de l’alphabet hébreu, en particulier celles qui composent le nom ineffable de Dieu. Le secret est dans les lettres inscrites sur le front du Golem. Trois d’entre elles composent le nom qui se lit EMET, qui veut dire vérité. Il suffit d’enlever la première lettre (aleph) pour que le mot signifie mort. Le rabbin, qui est le maître du Golem, enlève la première lettre à la veille de chaque shabbat, pour le remettre le lendemain. Le Golem reste inerte pendant les 24 heures du repos institué. Un jour, le rabbin aurait oublié d’enlever la lettre, et le Golem se serait retourné contre la communauté. Son maître, selon quelques versions, aurait fini par le maîtriser et l’aurait détruit, effrayé des conséquences. On voit apparaître ici une inquiétude par rapport à la créature qui n’était pas forcément présente au début de la légende. Dominique Lecourt pense qu’elle provient de… la légende de l’apprenti sorcier et, quelque part, de l’interprétation chrétienne de l’ancien testament, et en particulier de la genèse : l’idée que l’imitation de l’acte divin de la création de l’homme soit la faute la plus grave éloignerait de l’alliance avec dieu et remonterait en définitive à la faute d’Adam et Eve : le désir de s’égaler à Dieu révèle aussi la propension au mal. L’effort prométhéen de l’homme pour décupler sa puissance est terriblement dangereux, peut-être mortel.

Dans un contexte d’incertitude face aux résultats des applications de la science, ces récits continuent à faire sens : Henri Atlan cite un rapport de la commission américaine Splicing life (découper la vie) qui s’interroge en 1982 sur les bienfaits et les dangers de l’ingénierie génétique. On y lit : « Comme le conte de l’apprenti sorcier ou le mythe du Golem crée à partir d’une poussière sans vie, l’histoire du monstre du docteur Frankenstein nous rappelle la difficulté à rétablir la situation quand une création destinée à être bénéfique se révèle au contraire destructrice ».

Prométhée n’est jamais loin. En 1971, un rapport de Jean-Jacques Salmon destiné à la Commission européenne est publié sous le titre Prométhée empêtré : la résistance au changement technique.

Le titan marque la plume aussi celle du philosophe Hans Jonas (1903-1993), qui ouvre son livre Le principe responsabilité (1979) sur la remarque suivante :

« Le Prométhée définitivement déchainé, auquel la science confère des forces jamais encore connues et à l’économie son impulsion effrénée, réclame une éthique qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui ».

Il exprime une crainte reprise en 1992 par le neurobiologiste Alain Prochiantz qui parlé « d’Hiroshima cellulaire » et ajoute que « cette crainte se double d’une angoisse plus profonde, la biologie moderne, par le biais de la génétique, étant supposée capable de s’attaquer à l’individu, vous ou moi, de le transformer. A la réalité froide, calculatrice et sanglante d’Hiroshima vient se mêler le vieux mythe de Frankenstein ».

Enfin, dans la lettre encyclique de mars 1995, L’évangile de la vie, le pape Jean Paul II dénonce les nouvelles menaces qui pèsent sur la vie humaine, visant un ensemble de pratiques qui sont autant « d’attentats à la dignité de l’être humain ». Il met surtout en cause un contexte culturel qui favorise « une sorte d’attitude prométhéenne de l’homme qui croit pouvoir ainsi s’ériger en maitre de la vie ». Le titan de la très païenne mythologie grecque hante donc la plume du souverain pontife.

Sommes-nous vraiment, à cet égard, dans une ère scientifique ?

Un monde désenchanté ?

Voici donc un paradoxe aux effets tellement puissants que plus personne ne l’aperçoit.

Nous vivons, dit-on, une ère scientifique, et la science ne cesse de progresser, ce qui veut dire que nous posons de plus en plus nettement une rationalité sur les événements que nous analysons, nous élaborons des lois de plus en plus complexes pour expliquer les phénomènes, et nous voyons de plus en plus clairement tout ce qui nous reste à faire pour amplifier notre savoir.

Simultanément, et parce que les deux ont toujours été historiquement liés, nous accroissons notre pouvoir sur les êtres et les choses qui nous entourent. Nous développons des techniques de plus en plus puissantes et diversifiées, et disposons pour cela de sources d’énergie anciennes (le charbon) et nouvelles (le nucléaire), et nous nous questionnons sur les différentes façons de les renouveler.

Nous savons également, car nous ne sommes pas naïfs, ou que nous avons lu Rousseau, ou les deux, que ces progrès scientifiques incontestables s’accompagnent de nuisances tout aussi incontestables, qui sont leur inévitable revers. Se déplacer plus vite et plus souvent tue plus fréquemment, puisque la probabilité d’accident augmente inévitablement ; Vivre plus longtemps oblige à structurer de nouveaux modes de vie, et à faire face à certaines pathologies plus fréquentes. Ce sont là des effets immédiats et visibles mais les autres commencent à être connus de tous : manger des fraises en hiver se paie par un coût de transport invraisemblable, suppose des traitements du fruit que le consommateur a peut-être intérêt à ignorer, et, pour arriver à un prix correct, une exploitation de la main d’œuvre qu’il peut facilement imaginer s’il réfléchit un peu. C’est à partir de là un problème moral et politique, en tout cas un problème clair. Certains comportements, certains modes de vie ont un prix qui ne se limite pas à leur prix de vente, et un effet diffus mais incontestable. Le trafic aérien rejette dans les océans et sur la terre autant de particules d’essence que toutes les marées noires réunies, mais de façon totalement dispersée et donc invisible. L’effet est pourtant là et l’idée d’une restriction du trafic aérien devrait faire son chemin. Si elle ne le fait pas, c’est l’intérêt des grandes compagnies, l’immoralité du profit qui sont en jeu et pas les personnages mythologiques et leurs avatars.

Max Weber parlait à propos des religions monothéistes, puis de la rationalité économique, de désenchantement du monde, et dans un premier temps il n’avait pas tort. Le dieu unique ne laisse plus de place aux multiples créatures de la mythologie, et le financier parle chiffres avant de s’intéresser aux croyances. A tel point que les politiques parlent parfois de réenchanter le monde, comme si les figures légendaires et fabuleuses l’avaient déserté.

Or, comme nous venons de le voir, il n’en est finalement rien et le paradoxe est là. Quand on veut évoquer les problèmes que pose l’action humaine, et qu’on cherche à les résumer à quelques traits, ce sont les figures mythologiques –Prométhée avant tout- et littéraires –Frankenstein a un beau succès, mais il ne faut pas oublier Faust, à côté de l’apprenti sorcier et du Golem- qui viennent à l’esprit. Comment est-il possible que des problèmes qui pourraient sembler rationnels : Que faire de nos découvertes, jusqu’où les utiliser, comment se parer des effets pervers s’il y en a, et quelles recherches doivent-elles être abandonnées ? ne se posent pas sous forme rationnelle, mais à travers les sentiment de terreur et de culpabilité illustrées par des créatures imaginaires ?

Otswald Spengler, dans Le déclin de l’occident (1918-1922), considère que l’occident est arrivé à son sommet –raison pour laquelle il va vers son déclin- et l’exprime en référence à Prométhée, ou plutôt à un hyper Prométhée, qui pourrait être faustien :

« Ce n’est pas telle parcelle de l’Univers, ni telle autre –comme lorsque Prométhée déroba le feu au ciel- mais bien l’Univers lui-même, avec son secret de l’énergie, qui est arraché en guise de butin pour être incorporé à notre culture ». Et c’est parce que le vol porte sur le tout que le péril est radical. Les hommes ont arraché son secret à la divinité et sont morts de ce péché, dit Spengler qui cite Giordano Bruno (1548-1600). Alors que faire ? Continuer dit Spengler, contre le retour de l’occultisme et du spiritisme, des philosophies indoues et de la curiosité métaphysique sous le manteau païen ou chrétien. Il n’y a pas d’alternative.

C’est ce à quoi réfléchit le philosophe des sciences Gaston Bachelard (1884-1962). Dans un premier temps, et dans le cadre de La formation de l’esprit scientifique, il considère que les axes de la poésie et ceux de la science sont totalement incompatibles. Qu’il faut réfléchir aux problèmes en termes rationnels et non en images pour arriver à une démarche satisfaisante. La science s’est édifiée en éliminant les rêveries.

Pour le montrer, il s’attaque dans un petit ouvrage à ce qui lui parait être la transformation essentielle qui a permis le passage de l’alchimie, c’est-à-dire d’une attitude pré-scientifique, à la chimie scientifique. Elle concerne l’attitude par rapport au feu. L’ouvrage s’intitule La psychanalyse du feu, et pose dès le départ qu’il faut se débarrasser des images parasites. La première, la plus importante, est celle qui est liée à l’histoire de Prométhée. Cette histoire perturbe la réflexion rationnelle, dit Bachelard, comme un complexe perturbe la vie psychique. Il y a un véritable complexe de Prométhée.

« Le complexe de Prométhée est le véritable complexe d’Œdipe de la vie intellectuelle ». Il faudrait donc se débarrasser de toutes les images qui encombrent, qui perturbent la démarche scientifique, et c’est un tel travail qu’il entreprend dans La psychanalyse du feu pour passer véritablement, comme il le dit dans une autre de ses œuvres, à un rationalisme appliqué.

Mais l’imaginaire résiste, et ses œuvres ultérieures montrent la persistance de la figure de Prométhée. « En fait, dans l’ère de culture où nous vivons, chaque homme cultivé centralise, à sa manière, une figure de Prométhée. Mais on n’est jamais au clair sur la position de cette figure centrale. Chacun a son Prométhée ». Et la force de ce Prométhée, Bachelard le dit dans la Poétique de la rêverie, c’est qu’il est porteur d’un rêve nécessaire à l’action. « Si l’acte prométhéen (Bachelard part d’Aurélia, de Gérard de Nerval) ne peut être réalisé, il peut être rêvé. Le rêve nervalien nous met dans la situation d’un Prométhée qui peut, qui doit affronter le maître des hommes et des choses. Je persiste à exister, donc je continue à créer… à me créer moi-même ».

Pour créer, il faut en avoir le désir et ce désir ne peut pas être fondé rationnellement. Voilà pourquoi les histoires de Prométhée fécondent la recherche en même temps qu’elles traduisent ses problèmes.

Car le Prométhée poétique se heurte au Prométhée politique. Que deviennent ses créations dans l’humanité ? Et comment ses créatures le regardent-elles, à l’image du regard du monstre qui observe les travaux du docteur Frankenstein ?

On pourrait penser, ou espérer, que des commissions de spécialistes comme celles qui se forment en bioéthique en particulier, soient à même de le cerner. Mais l’histoire millénaire des aventures de Prométhée montre qu’il y a une part d’imaginaire que l’on ne peut contourner. Le travail et la création humaine ne sont pas totalement rationalisables. La création humaine porte une part de rêve que l’on ne peut ignorer, et l’évolution de l’œuvre de Gaston Bachelard le montre particulièrement bien

Que faire alors ? Faute de répondre définitivement à ce problème millénaire, on peut terminer par une image, précisément. L’homme créateur existe, mais il est toujours susceptible de se transformer en bête, et même en bête triomphante. C’est l’expression employée par Giordano Bruno, combattant l’astrologie, dans un ouvrage intitulé L’expulsion de la bête triomphante. Il y fait remarquer que le problème de l’ordre du ciel et des choses extérieures est d’abord au-dedans de nous. Il propose de :

« Mettre bon ordre dans le ciel qui est intellectuellement au-dedans de nous, et ensuite dans le ciel sensible qui corporellement se présente aux yeux. Enlevons du ciel de notre esprit l’ourse de la brutalité, le sagittaire de l’envie, le poulain de la frivolité, le chien de la médisance, la canicule de la flatterie. Si nous nettoyons ainsi notre habitation, si nous rendons ainsi neuf notre ciel, neuves seront les constellations et les influx, neuves les impressions, neuves les chances (…). Bienheureux serons-nous si nous faisons bonne culture de notre esprit ».

On connaît la suite. Ayant affirmé que la terre tournait autour du soleil, et refusé de se rétracter comme Galilée le fera trente ans plus tard, Giordano Bruno sera brûlé à Rome sur le Campo dei Fiori, le champ des fleurs. Comme remarque Dominique Lecourt, il se pourrait qu’il nous reste encore quelque bête triomphante à expulser.

 

 

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