Le grand bazar de Sorgues appelé "Bazar Russe" de 1932 à 1977

Au début du XIX' siècle, lorsque l'on allait d'Avignon à Orange, on quittait à droite la Grande-Route devant la grille du château Saint-Hubert pour se diriger vers le Portails de Sorgues et on ne pouvait faire autrement que d'emprunter le Cours. On longeait alors à main droite la façade ouest d'une grosse construction isolée en pierres grises : l'auberge de la Croix-Blanche. C'était entre ce bâtiment et le Portail de la ville que les paysans attisaient l'appétit des chalands en étalant sous leurs yeux dès le matin leurs produits fraîchement cueillis.

 

Construit au bord de la Sorgue, ce relais de diligence, nécessairement hors les murs, comprenait une vaste remise flanquée d'un corps de logis entourant une cour. On était à l'époque entre le Premier et le Second Empire.

Plus tard, ce bâtiment devint cet îlot de maisons et de boutiques que nous connaissons, circonscrit par le cours de la République et la rue Saint-Pierre.

En 1842, ses 21 ans accomplis, Louise-Philippine CAVENNE (1821 — 1880), petite-fille du notaire Charles Joseph POCHY, put disposer de la succession de son père Joseph, le menuisier, mort neuf ans plus tôt. Cet héritage venant grossir ses économies, le ménage qu'elle formait avec François NURY (1815 -1886), tailleur d'habits, pouvait enfin accéder à la propriété. Le 20 juillet de la même année, mes trisaïeuls achetèrent donc une portion de la remise de l'auberge de la Croix-Blanche aux époux MATHIEU (Blaise et Marguerite, née GIRY) qui la cédaient pour des raisons, sans aucun doute, de même nature que celles qui font qu'aujourd'hui encore les personnes changent d'état et les biens immobiliers de propriétaires et de destination.

Les jeunes époux Nury transformèrent cette portion de remise en habitation comportant un local commercial au rez-de-chaussée. François y exerça son métier de tailleur pendant dix ans jusqu'à ce que, lassé des mauvais payeurs et préoccupé par la nouvelle concurrence de la confection industrielle, une idée lui vînt, inspirée par une conjoncture locale favorable.

En effet, l'habitation traversait tout l'îlot et donnait, au levant, sur le pré de Castelin, future place Saint-Pierre où il fut question, le 25 mars 1853, d'ériger le nouvel hôtel de ville : une aubaine pour faire prospérer un commerce !

Du projet privé d'entreprise ou du projet communal, on ne sait lequel précéda l'autre mais, dans les fastes locaux, le cahier de l'enquête publique concernant l'emplacement du monument témoigne de l'approbation empressée de mon aïeul. Quoi qu'il en fût, le 24 octobre 1853, François Nury obtint l'autorisation de « tenir débit de boissons dans la commune de Sorgues, quartier du Cours ».

Son établissement ne fut peut-être pas aussi fréquenté qu'il l'espérait car, en définitive, la population préféra destiner le pré de Castelin — auquel le voisinage du cimetière, bien que déménagé à la Montagne, avait conféré un caractère sacré — à la construction d'une nouvelle église... qui, faute de moyens, ne fut jamais achevée. Ainsi la mairie fut érigée encore plus à l'écart du vieux Sorgues : sur les aires, là où elle se trouve aujourd'hui.

Néanmoins le café fut ouvert et existait toujours le 8 août 1857, date à laquelle un document autorisa le « Sieur Nury, cafetier à Sorgues à tenir des chanteurs dans son établissement pendant la durée de la fête locale » mais « à la condition de ne laisser chanter que des cantates, romances et chansons revêtues de l'estampille de la préfecture de Vaucluse ».

Il existait encore en 1861 quand François Nury obtint l'autorisation d'établir un aqueduc2 en travers du « chemin de grande communication n° 1 de Sorgues à Caumont » autrement dit : le Cours.

Il semblerait cependant que les Nury ne logèrent pas tout de suite à cet endroit car leur fille Thérèse (1856 – 1932), mon arrière-grand-mère, a toujours déclaré être née et avoir été élevée avec ses huit frères et soeurs dans la « maison du quartier du Grand Pont à l'angle de la rue Cuviller3 et de la Grande-route », maison qui venait de ses grands-parents maternels et qui fut détruite, dans la nuit du mercredi au jeudi 8 mai 1969, après l'accident du camion-citerne transportant un produit dangereux.

Aléas ordinaires de la vie, noyade pour l'un d'entre eux, c'est certain, sinon diphtérie ? tuberculose ? variole ? choléra ? ... Le fait est qu'après la mort de leur soeur Céline, en mars 1882, Paul Nury (30 ans) et sa soeur Thérèse (26 ans) demeurèrent les seuls survivants des neuf enfants de François, lui-même veuf depuis deux ans. La famille nombreuse se réduisait désormais à quatre personnes en comptant Emma, la petite fille de quatre ans qu'avait laissée Céline et qui désormais vivrait près de sa tante Thérèse.

Il fallut se réorganiser. Le 1er octobre 1882, les Nury mirent fin devant notaire à l'indivision qui les liait. Paul reçut la partie située au couchant : sur le Cours. Thèrèse obtint la partie située au levant : sur la place Saint-Pierre.

Cependant Paul était artiste lyrique, il résidait à Courbevoie et partait souvent en tournée. Pour que Thérèse pût, seule, entretenir leur vieux père et leur nièce, le frère et la soeur créèrent dans le local commercial un magasin généraliste qu'ils baptisèrent « Grand Bazar de Sorgues », seule boutique de la ville où l'on trouvait de tout : de la papeterie, des cartes postales, de la mercerie, de la quincaillerie, des lampes, des gravures pieuses, des jouets, de la vaisselle...

Thérèse qui, toute jeune, avait appris le métier de modiste y vendait en plus les chapeaux qu'elle confectionnait en étirant le feutre et en tuyautant le satin avec ses fers à repasser tout fins, chauffés autour d'un petit poêle rond. Et la vie reprit son cours, égayée de loin en loin par une visite de Paul rapportant, avec les derniers potins de Paris, des cadeaux insolites de ses tournées au bout du monde et des objets tout nouvellement inventés dont il était passionné.

 

François Nury mourut en 1886 à l'âge de soixante-dix ans. Thérèse resta quelques années seule avec Emma ; puis, en 1891, on lui présenta un veuf, Jean Laurent GAILLARD (1827-1908), contrôleur des douanes en retraite, de vingt-neuf ans son aîné. Elle accepta de l'épouser et, de cette union, naquit Thérèse GAILLARD, Rereto pour ses camarades de classe et madame SLOBODIANUK — ou plutôt madame Alexandre car c'était plus facile — pour les gens qui s'en souviennent.


Emma était de quatorze ans l'aînée de ma grand-mère. À l'âge de vingt-trois ans, elle épousa un grand jeune homme brun portant fières moustaches, chef de rayon aux Nouvelles-Galeries à Avignon, qui s'appelait Armand BLANC (1871 –1945). Il vint habiter à la maison, étoffant quelque peu la famille jusqu'au décès de mon arrière-grand-père, Jean Gaillard, en 1908.

Le magasin résista à plusieurs inondations et se remit du tremblement de terre de juin 1909 après s'être, paraît-il, couché sur le flanc et relevé, aux dires de ma grand-mère qui, comme tout le quartier, prenait le frais en famille devant le pas de la porte.

Et ce n'est qu'en 1924 qu'entra pour la première fois dans ce bazar un beau jeune homme dont les yeux étonnamment limpides, les manières raffinées et le français mélodieusement désuet alimentèrent abondamment les conversations vespérales des trois dames Nury. Cet officier apatride du général Denikine, démobilisé à Constantinople4 en 1922, débarqué à Marseille et abandonné à Sorgues sur le chemin de Paris par une locomotive en panne, Alexandre Ivanovitch SLOBODIANUK-KONDRATUK (1898 – 1977), allait devenir mon grand-père.

D'abord travailleur agricole, ouvrier chez Rivolier, maçon, bu Rùssi ne s'occupa du bazar qu'à la mort de sa belle-mère en 1932. Thérèse et Alexandre eurent la seule fille que vous leur connaissez : Nadiège (Nadièjda), qu'ils surveillaient comme le lait sur le feu.

Après les cinq années de guerre, un autre jeune homme aux yeux bleus, habile bricoleur, commença à venir — trop souvent au goût de mon grand-père — se fournir en pointes et marteaux. Jean BRAHIC (1924 – 1993), mon père, à force de persévérance « quincaillière », finit par épouser la fille du bazar.

Pour contenter ses beaux-parents qui ne voulaient pas que leur fille s'éloigne, il renonça à prendre la succession de son père à Uzès et, par le fait, à son métier de boucher-charcutier. Après avoir, lui aussi, occupé plusieurs emplois, il accepta à son tour de travailler au bazar qui s'agrandit, en 1953, du magasin que cédait madame Clélia GRANIER en prenant sa retraite. La mémoire collective étant peu fiable, nombreux furent ceux, à Sorgues, qui croyaient que c'était lui bu Rùssi.

Puis nous naquîmes, mon frère Michel et moi, et nos propres parents nous conseillèrent de faire des études pour pouvoir exercer un autre métier. De la sorte, le bazar fut fermé à la mort de mon grand-père en 1977.

Ainsi donc, dix ans atelier de tailleur d'habits, trente ans café et quatre-vingt-quinze ans « Grand Bazar de Sorgues », votre « Bazar Russe » n'était pas si russe que ça...

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1- Le portail est l'ancien nom de la Place de la République (nom datant du 28 juin 1880). À la même date, le Cours est devenu le Cours de la République.

2- On distingue les aqueducs souterrains et les aqueducs apparents. Donc, ici, c'était un canal souterrain destiné à conduire l'eau sous le Cours.

3- II s'agit de la maison qui était à l'angle de l'avenue d'Orange et de la rue de la Tour. Ces précisions ont été fournies par madame Brahic.

4- Ancien nom de la capitale turque, à l'heure actuelle Istanbul. Jusqu'en 1930, l'agglomération d'Istanbul s'appelait officiellement « Constantinople », et « Stamboul » ne désignait que la Vieille Ville (La péninsule historique). Ce nom fut étendu à toute la ville sous la forme moderne d'« Istanbul » à la suite de la réforme de la langue et de l'écriture turque par Atatürk en 1928.

Extrait de la 20ème édition des Etudes Sorguaises "Découvertes et Evénements"
Mireio BRAHIC la fiho de Nadiejo elo-meme la fiho ddu Rùssi (e de Rereto Gaillard)