Une monnaie des Salyens à Sorgues

En parcourant le catalogue d'une vente aux enchères numismatique, j'ai eu la surprise de lire que le grand numismate Antonin Deroc, spécialiste du monnayage gaulois, avait publié dans "la revue numismatique", en mars 1988, une étude consacrée à un rare type d'oboles dont six exemplaires seulement étaient alors répertoriés, et qu'une de ces oboles avait été trouvée sur la commune de Sorgues (1).

 

Les monnaies étudiées par ce chercheur sont de petites monnaies d'argent appelées "oboles" émises par les Salyens, un peuple gaulois qualifié de Celto-Ligures qui occupait de vastes territoires en Provence. Ce sont les Salyens qui contrôlaient la région de Marseille au Vlème siècle avant J.C. lorsque les Phocéens fondèrent un emporta, un comptoir commercial avec un port débouchant sur la baie du Lacydon, qui devint par la suite la grande cité de Massalia. Une légende charmante raconte qu'un Phocéen du nom de Protis conduisit la délégation des Grecs auprès du prince gaulois Nann. Au cours d'un banquet, la fille du roi gaulois, nommée Gyptis, présenta la coupe d'hyménée à l'élu de son coeur qui s'avéra être le jeune et beau grec Protis... Un mariage scella l'amitié entre les deux peuples et le roi Nann accorda aux Phocéens les terrains qu'ils désiraient pour établir leur colonie marchande autours de l'actuel vieux port de Marseille.

La réalité est sans doute beaucoup moins romanesque car les Salyens (en grec Solyes ou Saluvii en latin) regroupaient une fédération de peuples jugés belliqueux par les Grecs et gouvernée par une aristocratie guerrière. Les fouilles archéologiques de leur capitale "Entremont" ont mis au Jour un portail orné de crânes humains et dévoilé des statues en calcaire représentant des guerriers assis, exhibant fièrement les têtes coupées de leurs ennemis ! La cohabitation avec les établissements marseillais fut entrecoupée de conflits sanglants dont l'Issue incertaine conduisit les Massaliotes à faire appel à leurs alliés romains en 154 avant J.C. Finalement, en 124 avant J.C. les légions romaines conduites par Sextius Calvinus détruisirent la capitale salyenne d'Entremont. Les Romains fondèrent à la place (à un peu plus de trois kilomètres) une nouvelle ville : Aquoe Sextioe (les eaux de Sextius) que nous connaissons sous le nom d'Aix-en-Provence et annexèrent le territoire qui forma la province de La Narbonnaise.

L'objet de la communication d'Antonin Deroc est une obole en argent, une très petite monnaie de moins d'un demi-gramme et de l'aveu de ce chercheur, elle était en si mauvais état que seul un dessin a pu être présenté au lecteur. La localisation de la trouvaille reste vague : "un champ sur le territoire de la commune de Sorgues". Rappelons que toute découverte fortuite d'un objet intéressant la préhistoire, l'histoire, l'art ou l'archéologie doit être déclarée aux services archéologiques. Antonin Deroc étant malheureusement décédé, nous ne pouvons désormais que nous fier à son dessin et ses indications pour l'étude de cet exemplaire énigmatique.


Par la suite, d'autres oboles de ce type ont été proposées légalement en vente aux enchères publiques dont l'une est si bien conservée que j'ai pu la photographier pour cet article Les exemplaires en bon état de conservation demeurent très rares, du fait de leur petite taille et de l'oxydation de l'argent qui noircit leur surface lorsqu'elles sont soumises au contact de l'humidité et de l'oxygène de l'air. Bien que cette obole n'ait pas été trouvée sur la commune de Sorgues, elle correspond au type décrit par A. Deroc dans son article et permet d'en préciser la description.


L'attribution de ce type d'obole aux Salyens par ce grand chercheur numismate fait autorité, même si elle n'est gravée d'aucune légende (elle est anépigraphe).

Voici comment Monsieur Deroc décrit la monnaie énigmatique trouvée sur le territoire de notre commune :

■ Obole d'argent - Masse : 0,34 g - Module : 8 mm

>Droit : Tête Juvénile à droite, la chevelure tirée en arrière ; l'oreille a une forme ovale allongée ; les traits du personnage présentent quelques caractères négroïdes

> Revers : représentation de ce qui pourrait être une corne (ou une comète ?) 

Il faut ici expliquer les raisons pour lesquelles Monsieur Deroc fait référence à un prétendu caractère "négroïde" du visage du personnage représenté au droit. Il ne s'agit pas d'une allusion raciste, le mot est cependant maladroit et je ne l'emploierai pas moi-même. Son auteur fait ici un rapprochement avec des monnaies émises à Massalia sur lesquelles figurent des visages identifiés comme ceux d'Africains en raison de leur coiffure et de certains traits marqués du visage (nez épaté et grosses lèvres). Comment expliquer la présence de portraits d'Africains sur des monnaies de Marseille du Verne siècle avant J.C.? Il semble qu'il s'agisse là d'une preuve matérielle d'un commerce antique d'esclaves d'origine africaine. Un commerce sordide et inhumain mais dont l'aspect lucratif en fait un des plus anciens au monde, et espérons qu'il disparaîtra pour toujours ! L'esclavage fut pratiqué aussi bien par les Grecs que par les Romains, il résultait principalement du commerce des prisonniers de guerre dont l'asservissement permettait de disposer d'une main d'oeuvre jugée peu coûteuse... C'était évidemment un calcul économique erroné qui ne prenait jamais en compte le coût d'une révolte généralisée comme celle de 73 avant J.C. menée par Spartacus contre Rome ! Reste que Monsieur Deroc s'est trompé dans sa lecture du visage car l'exemplaire qu'il a observé était en mauvais état de conservation. L'obole qu'il m'a été permis de photographier pour cet article présente un visage aux lèvres fines et une coiffure aux cheveux longs ondulants, et chercher ses origines avec ces traits physiques n'a aucun sens... d'autant qu'il s'agit peut-être d'un dieu, ce qui pourrait expliquer la présence de ses longues oreilles pointues, à moins qu'il s'agisse de cornes !

Revenons un instant sur l'histoire des émissions de monnaies à Marseille car cette cité commerçante antique fut l'une des premières à émettre des monnaies d'argent en Europe.

"Massalia" peut être considérée comme la première ville qui ait émis des monnaies sur le sol français. Rappelons que les premières cités émettrices de monnaies en Méditerranée seraient localisées en Asie mineure, en Lydie et en Ionie, aujourd'hui la côte ouest de la Turquie, à partir du VIlème siècle avant J.C.. Le trésor monétaire le plus ancien serait celui qui fut découvert sous le temple d'Artémis à Ephèse, il est daté du début du Vième siècle avant J.C. Ainsi les colons grecs ont-ils amené avec eux cette innovation économique remarquable que constitue l'usage d'une monnaie, et le monnayage dit "archaïque" de la cité massaliote fait encore aujourd'hui l'objet de recherches et de débats de la part des scientifiques numismates qui étudient l'apparition et la diffusion des premières monnaies, un fait crucial dans l'histoire du monde antique. Cette cité frappa l'argent sous la forme de drachmes lourdes, de drachmes légères, de dioboles, d'oboles, d'hemioboles, d'hectés, de titras et également des monnaies de bronze jusqu'à sa conquête par les Romains en 49 avant J.C. Les premières oboles massaliotes dites « archaïques » pourraient avoir été émises entre 525-520 avant J.C. et 480-474 avant J.C. Ce sont des petites monnaies d'argent de poids variés caractérisées par un carré creux au revers. Elles sont aussi appelées communément " oboles au type d'Auriol" depuis la découverte d'un trésor monétaire en 1867 sur la commune d'Auriol qui en contenait plus de deux mille. Certaines de ces petites monnaies semblent se rattacher à l'étalon euboïco-chalcidique par leur poids moyen autour de 0,87 g et on peut les appeler des "titras", d'autres ont un poids beaucoup plus faible qui les classe dans la catégorie des oboles voire des hérni-oboles.

La monnaie massaliote connut un succès remarquable et diffusa par la suite hors du territoire contrôlé par cette cité en même temps que se développait son commerce. Les oboles massaliotes devenant une référence monétaire, elles furent imitées par d'autres peuples, dont les Salyens. Mais au fait, pourquoi les auteurs antiques choisirent d'attribuer le nom de "Salyes" ou "Salluvii" à ce peuple ? Peut-être en raison de leur activité commerciale justement ! Les Salyens seraient  « les habitants du pays du sel », propriétaires de salines, producteurs et commerçants de sel.

Les Massaliotes semblent avoir choisi de représenter la déesse Artémis, le dieu Apollon et le dieu Lacydon sur leurs oboles d'argent. Le Lacydon était le nom du ruisseau qui débouchait sur le port de Maaaalia et, par extension, désignerait le dieu personnifiant ce cours d'eau. Il fut ainsi gravé sur les monnaies massaliotes sous les traits du buste d'un jeune homme. Le revers, quant à lui, fut souvent gravé d'une roue de char à quatre raies et comportait les deux lettres "M A" de

De nombreux peuples antiques ont choisi la corne comme signe distinctif de divinités fluviales et ce pourrait être le cas pour les Salyens. Le motif de cette corne était suffisamment important aux yeux des Salyens pour qu'ils la fassent également figurer sur le revers de leur obole. 

C'est là encore un fait remarquable car sur aucune monnaie de Marseille ne figure de corne au revers, voilà donc que les Salyens se distinguent de leur modèle, accordant plus d'importance à leurs croyances religieuses qu'aux nécessités monétaires qui incitaient les peuples voisins de la cité phocéenne à les imiter pour bénéficier de l'accoutumance visuelle et de la confiance qu'on accordait aux espèces massaliotes en circulation. Une petite « révolution en quelque sorte !

Pour le numismate Jean-Albert Chevillon (2) qui les a étudiées, les oboles salyennes sont d'abord des frappes locales, émises entre 60 avant J.C. et la fin du ler siècle avant JE., en complément du numéraire massaliote déjà en circulation. Imitent l'aspect visuel d'une obole massaliote, l'obole salyenne s'aligne aussi sur son poids : un sixième de la drachme dite « légère » pesant 2,70 g, soit 0,45 g, qui avait cours après une dévaluation de la drachme (datée de 60 avant J.C. ou un peu après). 

Par la suite, émettre des oboles serait devenu une nécessité pressante pour les peuples voisins de Massalia lorsque la cité grecque fut contrainte par César à abandonner ses émissions d'argent en 49 avant J.C. La cité de Massalia, qui avait choisi de s'allier à Pompée, avait été assiégée et vaincue par les légions de César et perdit alors son indépendance économique en se voyant privée du droit d'émettre sa propre monnaie. Les Salyens auraient alors produit leurs propres oboles pour pallier un manque de numéraire et se seraient peu à peu éloignés de la typologie massaliote jusqu'à changer également d'étalon monétaire puisqu'il existe des oboles en bon état de conservation pesant moins de 0,30 g. L'obole photographiée dans cette article ne pèse que 0,22 g mais elle a subi des arrachements de métal sur les bords qui sont de forme irrégulière, son diamètre maximum est de 7,2 mm.

Ce processus d'imitation puis de « transformation » monétaire est courant dans l'histoire numismatique et, d'ailleurs, les Massaliotes l'ont également expérimenté pour leur propre monnaie ! C'est ainsi qu'ils imitèrent les oboles frappées dans la Cité d'Agrigente en Sicile, en faisant figurer un crabe sur le revers de certaines de leurs oboles d'argent, comme sur celles de cette cité. Ce crustacé permet en effet de reconnaftre au premier coup d'oeil une monnaie d'Agrigente (en grec AK PAI-At ). C'est là une preuve matérielle qu'il y eut des relations commerciales engagées entre Agrigente et Massalia.

Ainsi en est-il de la monnaie : des espèces nouvelles se créent, se transforment et... disparaissent. Le parallèle avec l'évolution des espèces vivantes et la théorie darwinienne de l'évolution est tentant mais nous parlons d'une monnaie, un objet inanimé et sans vie organique, qui n'évolue que par la volonté de son créateur, l'homme. Or les hommes sont dotés de raison et obéissent, pour ce qui est de la création numismatique, à la fois à des contraintes économiques et, d'autre part, à une sensibilité esthétique qui leur est propre et qui évolue dans le temps et l'espace. Ainsi peut-on considérer chaque monnaie comme un petite oeuvre d'art, reproduite en un grand nombre d'exemplaires et, tout comme en peinture, en sculpture ou en architecture, on cherche à classer les oeuvres selon les styles, les époques et les cultures. En suivant ce raisonnement, on peut établir des classements basés sur des notions de style et distinguer les monnaies massaliotes de leurs imitations celto-ligures et gauloises plus tardives. Au cours du temps, ces imitations s'éloignent de plus en plus de leur modèle » massaliote • et de nouveaux détails apparaissent comme la lettre T, ou N, sous le menton ou la nuque du portrait sur certains types d'oboles. Autour du Hème siècle avant J.-C. apparaissent des oboles à la légende AOYE disposée dans les cantons de la roue du revers et des drachmes d'argent avec, au droit, une tête d'Apollon aux cheveux bouclés et, au revers, un sanglier sous la légende AOYE qu'on attribue à un atelier monétaire situé en Avignon (orthographié AOYENOIA ou AYNEOIA).

Pour d'autres, c'est la gravure du visage qui s'éloigne des » canons » grecs de la beauté, et il apparaît parfois des visages stylisés voire presque caricaturaux. Ne pensons pas forcément que les graveurs locaux étaient moins habiles, ils pouvaient aussi posséder des sensibilités artistiques différentes et faire de l'art "moderne" pour leur époque !

On remarque également des évolutions de style des motifs gravés sur le revers des oboles : pour Massalia, c'est une roue de char à quatre rayons, mais sur certaines oboles salyennes le cerclage de la roue manque, ce qui fait que les quatre rayons font penser à une croix. Parfois les rayons n'ont pas la même longueur ou sont tordus. De plus, des points peuvent apparaître entre les rayons : un, deux ou même trois points (ou grains) parfois groupés comme pour évoquer une grappe de raisin. Pourquoi ? Seul un Salyen pourrait nous l'expliquer ! 

 

Le monnayage massaliote est d'une grande richesse quant aux motifs, figuratifs, animaliers, fantastiques... Certaines oboles ou bectés massaliotes nous renseignent sur son commerce : là, ce sont des casques de guerre qui sont représentés, qui supposent sans doute un trafic d'armes ! Il faut sans doute aussi imaginer les chars de combats dont on a représenté les roues ...Ce sont aussi des animaux domestiqués : moutons, boucs et taureaux, ou des animaux fantastiques et mythologiques (chevaux ailés...), des combats de fauves (lions, ou tigres...), des visages de déesses (Artémis ?), ou de belles Massaliotes parées de bijoux et coiffées à la grecque, ou des visages de jeunes dieux, Apollon ou Lacydon. Les plus anciennes monnaies anépigraphiques massaliotes font débat, ce sont des petites monnaies d'argent incuses (frappées sur une seule face, le revers étant marqué simplement par un cané creux) apparues très tôt dans l'histoire de la monnaie car les plus anciennes auraient été émises à partir de 525-520 avant J.C.(mais cette datation est encore discutée par les numismates). Sans la présence des lettres MAIZA ou MA indiquant formellement leur origine, on peut les confondre avec le numéraire archaïque d'autres cités comme Phocée qui a elle aussi frappé des oboles incuses.

Il m'a paru opportun de présenter ici les photographies de quelque-unes de ces bectés massaliotes archaïques car, si aucune monnaie de ce type ne fut jamais trouvée à Sorgues, il semble que les fouilles du Mourre de Sève aient livré des céramiques de cette époque, dont une coupe attique du style dit des « petits maîtres » qui permettrait de dater leur importation de 550 à 530 avant J.-C . Or, si les habitants de ce site antique ont utilisé des monnaies pour leur commerce, notamment en échange des céréales ou des céramiques qu'Ils produisaient sur place, ils ont pu manier ces monnaies d'argent bien qu'elles aient été émises à Ma«lia. La ville de Sorgues, quant à elle, possède une histoire numismatique ancienne et remarquable, même si la durée pendant laquelle fonctionna l'atelier monétaire est relativement courte. Du XIIème siècle jusqu'au milieu du XlVème siècle, Pont-de-Sorgues (de Pons Sorgie, le nom médiéval de la ville de Sorgues) a abrité un atelier monétaire qui émettait des espèces au nom des Comtes de Toulouse (lorsqu'ils étalent Marquis de Provence), puis au nom des Papes à partir de 1300. Bien qu'elle n'ait jamais bénéficié de la proximité immédiate d'aucune mine d'or ou d'argent, elle était située sur un axe d'échange commercial qui permettait alors à des marchands de s'approvisionner en métal précieux pour permettre le monnayage.

Cette petite obole salyenne fut-elle frappée également sur le territoire de Sorgues ? Y avait-il un atelier monétaire salyen à Sorgues au fer siècle avant J.C. ? En l'état actuel de nos connaissances, on ne peut répondre à cette question. La découverte d'une seule monnaie isolée n'est pas suffisante et d'autres trouvailles ont été faites dans les Bouches-du-Rhône. En l'absence de tout texte antique sur le sujet, la localisation restera sans doute "la vallée du Rhône", sans plus de précision, d'autant plus qu'il est probable qu'il ait existé des ateliers monétaires itinérants.  

 

 

 

La trouvaille d'une petite monnaie salyenne sur le territoire de Sorgues est tout de même intéressante à plus d'un titre puisque la carte localisant les peuples celto-ligures que j'ai pu consulter dans "l'Atlas historique de Provence" (3) situent Sorgues et les environs d'Avignon... en territoire cavare ! C'est là tout l'intérêt de l'étude des trouvailles de monnaies gauloises et celto-ligures : on peut espérer identifier une peuplade si son monnayage est suffisamment caractéristique et se distingue de ses voisins (par l'épigraphie, par son style ou par certains symboles gravés sur la monnaie), et même tenter de localiser une sorte de "zone d'influence économique" au centre de laquelle sont regroupées toutes les trouvailles monétaires appartenant à ce peuple. Cette méthode est d'autant plus imprécise que les monnaies trouvées sont rares et, évidemment, ces zones se chevauchent, des monnaies émises par plusieurs peuples peuvent se trouver simultanément dans la même couche stratigraphique sur un même site archéologique. On pense spontanément à des peuples belliqueux avides de conquêtes qui prennent successivement le contrôle du même territoire en y imposant leur monnaie...

 

Mais il peut également s'agir de peuples harmonieux commerçant librement et s'échangeant mutuellement leurs monnaies respectives. On sait qu'aux périodes de paix succèdent, hélas souvent, les périodes de guerres, et il devient alors difficile de situer des peuples n'ayant laissé aucun écrit historique, ni bien sûr aucune carte de leur territoire. Quelques rares monnaies demeurent parfois la seule preuve de leur existence éphémère, petites épaves échouées retrouvées par hasard là où tout a commencé, là où tout s'est achevé.

Les données apportées par les fouilles archéologiques, les trouvailles monétaires et les rares indications d'auteurs antiques (comme Diodore de Sicile, Tite-Live, Strabon, Appien) amènent à localiser la confédération salyenne sur la rive gauche du Rhône, à l'est jusqu'au Var, au nord jusqu'à la Durance et le Lubéron. Leur présence est attestée autour de Marseille et de l'étang de Berre. Les Cavares, quant à eux, étaient localisés autour de trois villes maîtresses : Arausio (Orange), Auennio (Avignon) et Cabal° (Cavaillon), des villes au terroir fertile, et ils semblent avoir été des fournisseurs de céréales des Massaliotes, comme le suggère la découverte à Marseille d'une amphore dont le contenu était gravé sur la céramique : hordeum Cauarum (orge des Cavares).

Pour achever de nous désorienter, sachez qu'il existe des monnaies frappées à Cavaillon dont les émissions sont attribuées aux Cavares et qui comportent une corne d'abondance au revers ! Le fait que sur ces oboles soit également gravé le nom du gouverneur propréteur romain de la province de Narbonnaise, Lépide, nous permet de dater précisément leur émission entre 44 et 42 avant J.C.. On peut légitimement se demander ce qui a poussé ces deux peuples à faire figurer une corne sur leurs monnaies respectives. Faut-il y voir un symbole religieux commun aux deux peuples, Cavares et Salyens ? C'est fort possible mais insuffisant pour expliquer d'autres références à ce symbole sur d'autres monnaies très éloignées dans l'espace et même le temps.

 

En effet, en examinant la présence de cette corne sur cette obole, je suis tenté de faire un rapprochement... avec les monnaies médiévales des princes d'Orange !

 


Ce rapprochement peut sembler étrange, incongru, voire hors sujet. Pourtant, le symbole du cornet, devenu le blason des princes d'Orange, est également un signe distinctif de l'atelier d'Orange au XIVème siècle. Il n'est pas très éloigné de l'aspect d'une corne et tout observateur attentif peut s'en rendre compte, par exemple, sur les décors sculptés ornant les murs du château de Suze-la-Rousse, fief des princes d'Orange. Le cornet était une sorte d'olifant de chasse qui servait à la communication entre les groupes de chasseurs, son usage devait être comparable à celui du cor de chasse actuel. L'instrument, très simple, devait émettre un son strident qui portait loin. Sa forme évoque fortement une corne, peut-être parce qu'il était primitivement sculpté dans cette matière.

Le blason des princes d'Orange évoque l'histoire romanesque d'un compagnon de Charlemagne : "Guillaume au cornet", Duc d'Aquitaine et Comte de Toulouse, devenu également Comte d'Orange lorsqu'il libéra cette ville des Sarrasins en 793. Ce héros épique aurait choisi de faire figurer son cornet de chasse sur son blason. Une autre tradition explique plutôt le sobriquet de Guillaume par le fait qu'il eut le bout du nez emporté par un coup d'épée, ce qui lui valut le surnom de "court nez" devenu ensuite "cornet".

Quoiqu'il en soit, à la fin de sa vie, Guillaume aurait renoncé aux richesses de ce monde pour entrer dans un monastère qui, après sa canonisation, deviendra Saint-Guilhem-Le-Désert.

Selon la mythologie grecque, la corne d'abondance est la corne de la chèvre Amalthée, nourricière de Zeus enfant (ou Jupiter enfant pour les Latins), et ce dieu reconnaissant plaça Amalthée dans les constellations du ciel nocturne. Symboles de fécondité, de fertilité, de richesse et de joie, les cornes d'abondance sont fréquemment représentées sur les monnaies grecques et romaines, mais elles figurent également sur des monnaies Séleucides, Ptolémaïques (en Égypte), Parthes (d'Iran et d'Irak), de Judée et des colonies romaines d'Afrique du Nord. Les monnaies émises par les Ptolémées d'Égypte au début de la dynastie Lagide, associant un portrait féminin de reine et une corne d'abondance au revers, ont connu une large diffusion dans l'espace méditerranéen et pourraient avoir suscité des copies par les peuples celto-ligures comme les Cavares et les Longostalètes (4).

Il est également tentant de rapprocher ce symbole à celui de la corne d'Amon, l'une des principales divinités du panthéon égyptien, qui été représenté soit avec un visage humain, soit avec une tête de bélier pourvue de grandes cornes enroulées en spirales.

Des enroulements en spirales présentant des lignes de croissances et des ornementations géométriques complexes et régulières, évoquant des cornes animales, il suffit d'un peu d'attention pour en trouver dans certains terrains sédimentaires I Les paléontologues leur ont donné le nom « d'ammonites », et la science les a précisément identifiées : il s'agit des coquilles fossilisées de mollusques céphalopodes qui vivaient en grand nombre dans les mers pendant l'ère secondaire (divisée en trois systèmes : le Trias, le Jurassique et le Crétacé, entre —245 millions d'années et —65 millions d'années). C'est l'explication scientifique moderne d'un phénomène géologique naturel, les ammonites étaient des mollusques vivant au fond des mers chaudes de l'ère secondaire. Après leur mort, les coquilles furent enfouies, recouvertes de sédiments et se fossilisèrent en strates successives jusqu'au jour oti l'érosion les dégagea de leur gangue minérale et fit apparaître leur coquille fossilisée : coquille dont la forme est restée conservée, imprimée et pétrifiée dans la roche. C'est au bord des cours d'eau, aux flancs des gorges et des ravins creusés par l'eau d'un torrent, et également près du rivage de la mer, là où l'érosion est la plus rapide, qu'on les trouve le plus facilement et du fait qu'elles créent des cavités dans les roches, les ammonites apparaissent souvent partiellement dégagées dans les fractures de la roche. Ces connaissances scientifiques, nul ne les possédait durant l'Antiquité et au Moyen Age.

 

 

L'origine des coquilles d'ammonites étant un mystère, elles ont sans doute inspirées bien des récits surnaturels ou ésotériques. Ce sont peut-être aussi des ammonites et leurs spirales esthétiques que les artistes chargés de décorer les flans des monnaies ont choisi de représenter à leur manière, selon une logique qui nous échappe. Nous en savons bien peu, avouons-le, sur les petites oboles salyennes à la corne. Comment pourrions-nous comprendre un Salyen et sa stupéfaction devant les forces de la nature et la puissance des dieux cornus inquiétants peuplant le fond obscur des eaux de la Sorgue ? 

J'espère ne pas avoir lassé mon lectorat en publiant une nouvelle fois un article sur un sujet numismatique « sorguais ». Je crois sincèrement que la monnaie ancienne, même la plus minuscule, a beaucoup à nous apprendre sur notre histoire artistique, économique et politique passée présente et future...

Permettez-moi d'ailleurs de saluer au passage la nouvelle initiative de nos dirigeants qui viennent de permettre l'émission d'une monnaie de cinq euros qui n'aura cours légal qu'en France ! Nous nous étions habitués au fait que nos pièces de un et deux euros circulaient légalement dans tous les états de l'Union européenne, à l'exception de quelques-uns...comme la Grande Bretagne qui conserve sa précieuse livre sterling. Mais interdire la circulation d'une pièce à la valeur faciale exprimée en euros hors des frontières d'un seul membre de notre prétendue « Union » européenne, c'est nouveau ! Il est fort probable que, dans les siècles futurs, les numismates s'interrogeront sérieusement sur le niveau d'incompétence des dirigeants de la Banque Européenne, je me contente aujourd'hui d'en rire...


Xavier VERGEREAU


SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES


(1) « Un nouveau monnayage Salyen, les oboles à b corne », par A. perce et M. Tourtigues, Cahiers Numismatiques, Bulletins de la société d'études numismatiques et archéologiques, N° 95, Mars 1988, p 355-356

(2) « Une Obole salyenne inédite avec une corne » par Jean-Albert Chevillai; Cahiers Numismatiques, Revue trimestrielle de la société d'études numismatiques et archéologiques, n° 111, mars 1992, p 7- 9

(3) « Atlas Historique - Provence, Comtat, Orange, Nice, Monaco» Par Edouard Baratter, Georges Duby, Emest Hildesheimer, Editions Armand Colin

(4) « Un rare petit bronze au buste de femme dioclémée et à la corne d'abondance trouvé en pays Came à Noues » Par Jean-Albert Chevillon et Michel Vincent, annales du Groupe Numismatique du Comtat et de Provence, 2003, pp 19-24

(5) « Le grand atlas des monnaies du monde », Collectif, éditions Atlas, 2001

(6) « Dictionnaire de numismatique » , sous la direction de Michel Amandry, édition Larousse, 2001

(7) « Histoire d'Avignon », collectif, éditions sud, 1979

(8) « Provence Antique » - 1/ des origines à la conquête romaine, de Jean-Paul Clébert, Mitions Robert Laffont, 1966

(9) « Les monnaies hellenistiques de Marseille », de Georges Depeyrot, édition Moneta Wetteren, 1999

(10) Catalogues de ventes aux enchères numismatiques des sociétés Elsen (Bruxelles) et C.G.B (Paris)

 

Extrait de la 20ème édition des Etudes Sorguaises "Découvertes et Evénements" 2009