Paul Pons : 20 ans de lutte ! (20ème partie)

Paul Pons raconte ses débuts an music-hall. C'est aux Folies-Bergères, en 1888, que commencèrent les exhibitions de lutteurs dans les salles de spectacle. La troupe travaillait sur une estrade spéciale, dans le jardin d'hiver. Quel changement avec l'humble baraque foraine ! Le tour de main de Tom Cannon était, sans pareil pour se mettre en valeur aux yeux des masses, et je dois dire que ceux qui se sont mesurés en France contre lui ont réellement bénéficié de la réputation qu'il s'était acquise, par ce seul fait de l'avoir eu comme adversaire.


On ne m'en voudra pas de cette franchise, mais je n'hésite pas à dire qu'en ce qui me concerne, ma lutte contre Tom Cannon fut un des épisodes qui, au cours de ma carrière, me servirent incontestablement le plus.

Cannon était le Brummel de notre profession ; oh ! il ne répondait pas du tout il la conception sommaire que l'on se fait dans le public, du lutteur. Vous ne lui auriez pas fait mettre une chemise de couleur, l'après-midi pour un empire; son linge blanc, immaculé, demeurait impeccable, peut-être exagérait-il un peu, de temps à autre, les appels de manchettes, mais c'était là une tare légère faite au bon goût, que rachetait la sobriété de ses vêtements, d'une coupe irréprochablement correcte. Ai-je besoin de dire que la chaussure était impeccable et qu'il n'y avait rien à reprocher à la correction de son chapeau de soie ?

Sous le rapport de sa vêture, Tom Cannon était Anglais jusques au bout des ongles.

Ceux qui le contestèrent comme lutteur ne le connaissaient point où ne voulurent point systématiquement le connaître. C'était au contraire un très bel athlète, ayant un sens très complet de la lutte et, d'ailleurs, dangereux, parce que roublard comme il n'était pas permis de l'être.

J'eus avec lui, en 1890, au Nouveau Théâtre, un match dans lequel, je ne crains pas de le dire, je n'ai pas positivement conduit la rencontre avec la désinvolture que je croyais pouvoir y apporter. Et cependant, j'ai souvenance qu'à cette époque, j'aurais lutté contre n'importe qui, n'importe quoi, contre le monde entier, au besoin, sans jamais avoir douté un instant de moi. Il y a, dans une vie comme la nôtre, une période de confiance en soi absolue, confiance irraisonnée peut-être, mais que l'on ressent impérieusement, que l'on accepte sans rechercher si elle est justifiée ou non. A la fougue irraisonnée des dix-huit ans, succède, grâce à l'expérience acquise, une énergie plus calme, qui fait qu'on envisage les rencontres les plus dures avec une sérénité allant jusqu'à l'indifférence.

J'étais dans cet état d'esprit, lorsque je me suis rencontré avec Tom Cannon.

J'acquis, dès les premières minutes de la lutte, la certitude qu'il était un homme intéressant et difficile et que c'était bien à tort qu'on le croyait plus habile à se mettre en relief qu'à faire preuve d'une valeur réelle. On fut trop souvent injuste envers cet athlète, il possédait, croyez-le bien, de très rares qualités combatives.

Evidemment, le privilège de l'âge me fut un auxiliaire précieux, à l'époque où je matchai l'Anglais, et je crois que son plus grand tort fut de venir à Paris, un peu tard pour se mesurer avec des adversaires qui avaient pour eux toute la puissance athlétique, toute l'endurance de leurs plus belles années de jeunesse.

Ma victoire sur Tom Cannon ne m'en plaça pas moins aux tout premiers plans. Déjà Félix Bernard, miné par la maladie qui devait l'emporter, devenait inférieur à soi même. Piétro Dalmasso avait abandonné le ring pour vivre paisiblement au soleil du Midi ; les rangs des professionnels du tapis s'éclaircissaient ; tous nos anciens se retiraient un à un. Ce fin et si remarquable lutteur qu'est Félix Fournier restait seul, de l'ancienne pléïade, sur la brèche.

Bordeaux, heureusement, envoyait un contingent de jeunes sujets, dont Gambier, Sabès, Fénelon étaient les étoiles marquantes, et la transition fut assez brusque aux environs de 1891-1892, qui vit disparaître les anciens pour livrer la place aux jeunes.

Mais, chose assez curieuse, la lutte subit brusquement à Paris, après la venue de Cannon, une longue période d'accalmie. De 1891 à 1895, rien à dire. Le public parut se désintéresser à peu près complètement de notre sport et du spectacle qu'il pouvait présenter. Les directeurs eux-mêmes paraissaient s'en soucier fort peu, et l'on se demandait comment les choses allaient tourner, lorsque l'arrivée des Turcs nous ramena sur la scène des music-halls et ouvrit pour notre profession une ère de prospérité sur laquelle nous ne comptions plus.

Aussi bien il nous faut avouer que la venue en France des Turcs fit un bien énorme à la lutte et l'instaura pour de longues années sur la scène des music-halls parisiens.

Leur apparition marqua pour plusieurs d'entre nous le commencement de notre apogée professionnel. Depuis le premier Championnat du monde, il faut servir au public, dans toutes, les compétitions que l'on organise, une tête de Turc. C'est chose facile, car la race compte de rudes hommes et il n'est point besoin de recourir à de vagues subterfuges, — tel celui de la foire de Monteti — pour satisfaire au goût du spectateur. Encore convient-il de reconnaître que depuis deux ou trois ans, les actions des lutteurs turcs ont peu baissé à Paris.

A quoi tiennent les choses dans la vie ?

Quels incidents les plus minimes en apparence, les plus inattendus aussi, influent sur l'évolution des événements !

Si « Poupée d'amour » n'avait pas eu la vie dure et n'avait point conservé, malgré son grand âge, une rare vivacité d'esprit et des souvenirs encore très précis des heures qu'elle avait vécues, jamais le fameux Yousouff ni ses coreligionnaires ne seraient venus en France.

Qu'était « Poupée d'amour » ?

Je ne l'ai point connue en son beau temps. Lorsque je la vis pour la première fois, ratatinée, brisée, misérable et sordide, ce n'était plus une femme, c'était une loque humaine, une ruine affreusement attristante.

Son histoire ? Oh ! simple jusqu'à la banalité. L'histoire de tant d'autres. Les vieux de la banque la content ainsi.

Petite, toute petite, mais admirablement faite, avec des attaches d'une finesse délicieuse, Lisette Paquot était bien réellement à 16 ans une petite poupée vivante, vivante jusqu'à l'exhubérance, la plus follement gaie, la plus intarissable. Elle ignorait son père et ne se rappelait point non plus avoir connu sa mère. Jusqu'au jour où, dans un irrésistible besoin d'indépendance, elle prit son vol comme un moineau franc, elle vivotait dans un patelin lugubre et boueux de la banlieue de Paris, avec une vieille dévote à qui elle tenait lieu de fille, de servante, de dame de compagnie, de tout ce qu'on voudra.

Triste entrée dans l'existence, mais, bah !

Lisette Paquot — on lui avait confectionné un état-civil — riait à la vie, avec tout l'enthousiasme d'une jeunesse débordante, en attendant des jours meilleurs. Ces jours-là vinrent d'assez bonne heure. Sentimental mais un peu rococo, son premier amant crut bon, dans une minute d'abandon, de l'appeler « Poupée d'amour ». Le nom lui resta dans son monde. Elle n'y fit point attention et ne s'y rattacha que lorsque vieillie, minée, ravagée, loqueteuse, la « Poupée d'Amour », fut devenue une poupée de misère. L'or glissa entre ses doigts. Elle n'était pas plus susceptible de le retenir qu'elle n'eût été capable de garder dans sa main fermée une poignée d'eau prise à même la rivière qui coulait au pied de sa villa.

A vingt-cinq ans, le désir, qui l'avait épargnée jusque-là, la toucha. Il coula dans ses veines une sensation encore inéprouvée, en son âme une joie douce encore inconnue.

Elle en ressentit un grand charme ; mais l'ère de ses rêveries fut de courte durée. Elle dut s'abandonner toute aux exigences d'un tempérament nouveau qui s'éveilla en elle subitement un jour, sous une caresse inattendue et plus savante que celles qu'elle avait connues. Fouaillée par un désir violent, sans cesse renouvelé, sa sensibilité nerveuse devint inquiète, surexcitée, maladive. Et, chercheuse toujours en éveil, les sens fouettés par cette curiosité de l'inconnu, de l'imprévu qui lui surchauffait le sang, incapable à jamais de se dominer, elle promena son vice, son vice raffiné du haut en bas de l'échelle sociale. Quand elle fut en bas, elle y trouva la misère qui l'attendait.

Elle ne s'en émut pas autrement et dit simplement : « C'est égal, j'ai bien joui de la vie. »

Lisette finit chez une tireuse de cartes, qui promenait sa roulotte d'une fête foraine à l'autre. Puis, un beau jour, elle disparut et on n'en entendit plus parler.

Un jour, comme j'étais allé, accompagné d'Ambroise Marseille chez Joigneret, je vis arriver, au moment où nous allions partir, un de nos camarades, un ancien du monde de l'acrobatie et de la lutte, Doublier. Il paraissait songeur et comme nous lui demandions quels projets le rendaient soucieux :

— Oh! rien, fit-il, mais j'en ai assez de Paris, j'ai envie d'aller tâter un peu l'étranger.

— Ah ! au fait, vous rappelez-vous cette vieille taupe qui roulait les baraques, il y a quinze ans environ, et qu'on blaguait tant : « Poupée d'Amour? » Figurez-vous que je l'ai revue à Rosny-sous-Bois ; elle « fait le chiffon » et gîte dans un chenil immonde avec un vieux toquard qui jaspine à peine le français. Si jamais c'est avec celui-là qu'elle se « rebecquète la cerise » j'veux bien être pendu.

Elle a une marotte, la vieille; c'est de présenter son homme comme un phénomène. Il paraît, — c'est elle qui le dit — que jadis il luttait dans tous les patelins de la région, et qu'il était intombable; elle ajoute même que lorsqu'elle vivait là-bas, elle a vu non pas un, mais quantité de types extraordinaires qui pratiquent une lutte spéciale, toute différente de la nôtre et que les plus forts d'entre nous ne parviendraient pas à mettre sur le dos.

Il faut l'entendre raconter, avec le souffle de voix qui lui reste et qu'elle cherche encore à réchauffer d'un peu d'enthousiasme, les faits dont le souvenir est resté précis à sa mémoire. Et de quelle mimique elle souligne ses récits ! « Vous pouvez pas vous faire une idée de c'que c'est qu'ces types-là, j'vous dis qu'vous pouvez pas vous l'imaginer. Y sont d'une force extraordinaire, inouïe, jamais j'ai vu des hommes s'envoyer des charges comme celles que ceux-là s'appuient. Oh ! y luttent pas du tout comme vous par exemple ; ça se ressemble pas. Je les ai vus souvent, car, en Turquie, en Arménie, il n'y a pas de baptême, de mariage, de grande fête sans luttes. Et puis, là-bas, c'est pas comme ici: ils revêtent une grossière culotte de cuir, préalablement huilée et serrée à la taille par une corde solide. Y s'agit pas d'aller sur les deux épaules pour être vaincu, du moment que tu as « montré ton ventre au soleil » ou que ton adversaire a fait trois pas en te soulevant de terre dans ses bras, tu es fait. Pas beaux par exemple, ah ! pour ça, non, y sont pas girons. Du muscle long, sans relief, qu'on dirait qu'y en a pas, et des têtes ! A faire trembler ! T'nez v'nez zyeuter, j'ai rapporté qu'eques photos des fêtes de lutte en plein air que j'ai soulevées à un type quand j'faisais les cartes aux environs de Choumla. »

Et Doublier d'ajouter :

— Si jamais j'vais par là, j'verrai bien si la vieille Lisette a dit vrai.

Des mois, des années se passèrent, je n'entendis plus parler de rien. Il faut croire que Doublier subit longtemps la hantise du récit qu'il avait entendu, car un jour vint qui le vit partir en Turquie, y étudier les lutteurs et leur manière de faire et, convaincu qu'il y avait quelque chose à tirer d'eux, se décider à les ramener en France !

Ce ne fut pas sans incident que notre compatriote et sa compagne vécurent dix huit mois à Constantinople et dans les Balkans. En attendant des jours meilleurs ils vivaient en exploitant un numéro d'acrobates et de prestidigitation. La compagne de Doublier portait tout naturellement le costume collant habituel à son emploi. A Chofa, un spectateur, un peu myope sans doute, voulut se rendre compte de trop près de la qualité de la soie du maillot que portait l'élégante gymnaste. Il avait à peine commencé son enquête qu'une gifle sonore l'invitait à cesser immédiatement ses investigations. La sondée n'avait pas goûté tout le charme de ces prévenances. Quant au giflé, il appartenait à l'aristocratie dirigeante de l'endroit, et n'avait pas l'habitude de voir ses hommages accueillis avec un mépris aussi vigoureusement signifié.

Une vengeance s'imposait ; il la fallait complète. Notre Turc n'était pas un homme à riposter du tac au tac ; il aimait trop la femme et pensait, avec le poète persan, qu'il ne faut jamais la battre, même avec une fleur. Il ne dit rien et s'en fut sans mot dire avec son soufllet.

Peu de temps après, la troupe à laquelle appartenait Doublier était invitée à donner dans la propriété particulière d'un notable de Chofa une représentation privée avec le programme qu'elle offrait au public payant; chaque numéro était, d'ailleurs, fortement indemnisé. Il y avait de tout dans cette troupe cosmopolite, des Allemandes, des Suissesses, des Italiennes, le couple Doublier représentait l'élément français et, pressentiment bizarre, si tout le monde était enchanté d'aller faire un cachet supplémentaire, lui, Doublier, avait des appréhensions.C'est que voilà, le généreux Mécène qui traitait ses amis ce soir-là, n'était autre que le Monsieur à la gifle. Evidemment, il ne paraissait point avoir de rancune, mais enfin, il était bien étrange qu'il n'ait point évincé de chez lui une femme qui lui avait infligé un si cruel affront. Ah ! le galant homme et quelle solution élégante il apportait, en vérité, à un incident dont il eût pu garder un mauvais souvenir.  La soirée se passa dans une ordonnance parfaite. Vint l'heure du festin. Quelques unes de ces dames — la si susceptible gymnaste en était —furent priées à souper. 0 comble ! Doublier lui-même et un petit faiseur de tapis reçurent l'invitation pressante d'être parmi les convives. Quelle hospitalité exquise ! Quelle affabilité simple, courtoise, toute dans la manière des grands seigneurs ! Quel épisode charmant de la vie si précaire des nomades de l'acrobatie!

Comme elle serait inoubliable, cette soirée inattendue ! Oui, inoubliable et inattendue, comme ce qui devait en être le dénouement.

On se leva de table. Tandis que les deux invités du type fort, pleins d'une douce confiance, étaient docilement emmenés à l'écart pour prendre l'air dans le jardin, et que les autres convives passaient dans un élégant "salon-fumoir, l'obscurité la plus complète s'abattit dans la maison. Les femmes poussèrent un cri ; les hommes avertis et complices se mirent en mesure d'accomplir le programme secrètement préparé : venger l'affront fait à l'un d'eux par une Bohémienne, un rien, une roulure qui avait osé le souffleter.

Et, chacun tenant sa proie, « le passage à tabac » général de ces dames commença ; mais un passage à tabac d'une galanterie très pressante.

A suivre...

Paul Pons

Illustrations de DE PARYS

article extrait de "La Vie au Grand Air" n°496 - 21 mars 1908

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