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Denis Soulier (1859-1940), Maire de Sorgues de 1920 à 1936

Il est des hommes aventureux, passionnés, philanthropes surtout, qui apportent leur pierre à l'édifice ! Pour la mémoire de Sorgues, quelques lignes afin de tracer le portrait (assez succinct) de l'un d'eux.



Denis Léonard Soulier avait vu le jour à Ribaute les Tavernes dans le Gard, le 6 novembre 1859. Son père, Antoine Soulier (1819-1862), aubergiste et cultivateur décéda à quarante-trois ans d'une gangrène causée par un coup de pied de cheval. Sa mère, Ursule Mansart, descendait d'Hardouin-Mansart, architecte de Louis XIV. C'était le plus jeune d'une fratrie de cinq enfants, il était doté d'une forte personnalité très indépendante et, après une scolarité émaillée d'école buissonnière, il quitta le domicile familial à l'âge de treize ans, un balluchon sur le dos. À Sète, il avait comme fonds de commerce un charreton avec lequel il se mettait sur le marché des agrumes. Son négoce florissant, il recrutait des vendeurs, il achetait des fonds de cale de bateaux, puis des chargements, il devint affréteur. Il partit s'approvisionner en Tunisie, où il vécut un temps à la cour du Bey de Tunis et où il possédait un domaine. Autodidacte, un sens des affaires inné, hardi, fin visionnaire, l'aventurier avait plusieurs cordes à son arc. Au gré de ses nombreuses entreprises de par la planète il devint polyglotte. Il maîtrisait l'arabe à Tunis, l'italien à Varèse où il fut croupier. Plus tard, voyageur de commerce, l'allemand et le russe s'ajoutèrent à son répertoire.
Vers sa trentième année, il vivait à Paris avec sa gouvernante qui le servit toute sa vie. Dans la capitale, il possédait des chevaux de course à Auteuil. En 1887, il résida à Marseille où il rencontra une institutrice native de Bagnères-de-Bigorre. De cette aventure avec Pauline Mathet naquit, le 22 septembre 1888, son premier fils Marcel André Paul qui eut un destin tragique. Il n'épousa la mère de son fils qu'en 1898, il en divorça en 1901. À cette époque, il acheta à Avignon des terrains en friche dans le quartier Saint-Jean. Avant qu'il ne se pose dans la région, il partit en Égypte. Il fut agent immobilier au Caire en 1905. Il relia l'Égypte à la Russie en 1908. À Saint-Pétersbourg, il fut courtier en champagne à la cour du tsar.

À Avignon, sur l'emplacement urbanisé du quartier Saint-Jean, il fit construire entre 1907 et 1910 une manufacture de carrelage. Elle fut opérationnelle en 1911 et fut dirigée par son fils Marcel, devenu ingénieur des Arts et Métiers. Dans une immense salle de stockage, les carreaux, fraîchement usinés, étaient vendus après un séchage d'une année afin d'être assuré de la fixation des couleurs. Pour le décor des sols pavés, les meilleurs élèves des Beaux Arts étaient sollicités.
L'entreprise avait été constituée sous forme de SARL' au capital d'un million de francs en 1911 [quatre millions d'euros]. Jusqu'à 300 ouvriers travaillaient aux presses hydrauliques à la cimenterie, aux ateliers de fabrication, de couleurs, de ponçage, de stockage et d'expéditions tant en France qu'à l'étranger (en Italie surtout). La manufacture fut prospère jusqu'à la Première Guerre mondiale. Habitant rue Thiers, il décida de se rapprocher de l'usine.

Il acheta un vaste terrain entre le boulevard Saint-Michel et l'avenue des Sources. Il y fit construire une magnifique maison agrémentée d'un grand parc, la villa Saint-Michel. Elle abritait une riche bibliothèque et de nombreux tableaux de l'école d'Avignon entre autres de Vernet et Grivolas. Il proposa d'y héberger des artistes.

Les Beaux Arts présidés par C. Fromentin désiraient créer une villa Médicis à Avignon, ce projet artistique trouva son mécène qui offrait de mettre à disposition la Villa Saint-Michel et de subventionner quatre artistes chaque année. Malheureusement, la guerre empêcha cette entreprise culturelle de voir le jour.




En 1914, son fils Marcel, directeur de l'usine, fut appelé sous les drapeaux. L'officier de recrutement lui proposa de profiter des relations de son père pour éviter la guerre. Patriote, il refusa, voulant faire son devoir. Mobilisé, il eut les pieds gelés et fut blessé. En 1915, il repartit au front après une brève convalescence.

En 1916, il était sous-lieutenant au 38e régiment d'infanterie coloniale. À la tête de sa section, il fut tué à Barleux, près de Péronne, dans la Somme Il avait 28 ans. Il a été inhumé au mémorial de Villers-Carbonnel avec, pour reconnaissance de La Patrie, la croix de guerre, la Légion d'honneur au feu avec citation à l'ordre de la division. À la mort de son fils et malgré le conflit, Denis Léonard continua de faire fonctionner l'usine au ralenti en dépit de l'impossibilité d'exportation. La production fut stockée. Directeur paternaliste et très impliqué dans l'effort de guerre, il maintenait l'activité de la fabrique pour éviter un surcroît de misère à son personnel qu'il rémunérait sur ses fonds propres. Il entretint également dans les bâtiments un ouvroir où il fit confectionner des colis pour les soldats au front et pour les blessés. Il finançait à hauteur de 150 000 francs (10 fois plus que la ville d'Avignon) un avion d'observation. Il fit livrer du bois de chauffage à l'hôpital.

La guerre finie, l'activité de la manufacture reprit jusqu'à ce qu'elle soit détruite par les bombardements de 1944. Mais le coeur n'y était plus. Il nomma un directeur et se retira dans sa maison de campagne de Saint-Maurice, à Sorgues, où il allait se consacrer à la politique.

Après une carrière éclectique ingénieuse et fortune faite, il aura consacré cette réussite par un honorable parcours politique. Républicain démocrate, socialiste dans l'âme, il fut élu maire de Sorgues et conseiller général de 1920 à 1936. Homme de conviction, son implication civique fut sérieuse et dévouée. Il n'hésita pas délier sa bourse pour le bien-être de ses administrés. Serviable, généreux autant que désintéressé, il dépannait à l'occasion des personnalités politiques qui, quelquefois, oubliaient leur dette. Franc-maçon de la loge du Grand-Orient de France, libre penseur et bien qu'anticlérical, il remboursa le passif assez important d'un abbé sorguais. En « remerciement », le prêtre suivant fit campagne contre lui en 1936. Pas rancunier pour autant, il finança de moitié la restauration d'une église d'Avignon. Pour la petite histoire, bien des années plus tard, à la demande de madame Soulier, le diocèse reconnaissant ouvrit les portes de l'abbaye de Saint-Michel de Frigolet pour les noces de son fils avec Josette Magdalena.

Les Sorguais ne furent pas lésés pour autant. En 1933, sous sa magistrature, furent inaugurées, en présence du ministre Daladier, l'école communale des garçons avec la maternelle et l'école des filles, écoles qui avaient été agrandies, entre 1924 et 1930, (actuellement, depuis 1968, écoles Jean Jaurès et Sévigné). Il accéléra le développement de la ville. En 1930, il fit construire les premiers logements sociaux (cité Denis Soulier). La mairie fut entièrement et gracieusement recarrelée par sa manufacture. Les vignerons bénéficièrent également de son implication. À cette époque, les vins CDR (2) et CDP (3) étaient expédiés en vrac par wagons-citernes en Bourgogne pour augmenter le degré des récoltes ou en tonneaux à Paris. Pour faciliter le négoce, à la demande des viticulteurs, la gare de Sorgues fut baptisée SORGUES-CHÂTEAUNEUF-DU-PAPE (nom qu'elle a conservé). Vigneron lui-même, il refusa pour son vignoble l'appellation CDP proposée en remerciement par le Baron Le Roy (4).

 

En 1922, parallèlement à son engagement politique, Denis Soulier obtint la concession de bâtiments vétustes, vestiges d'un édifice thermal passé en 1789 des mains de la ville à des propriétaires négligeant de remettre en état ces thermes alimentés naturellement par des eaux de source sulfureuses chaudes. En 1923, l'établissement rénové, et sur recommandation de son comptable, il embaucha une gérante de magasin à qui il confia la direction.

Cette demoiselle, Roux Ernestine, dite « Netty », qui allait devenir sa seconde épouse était née le 21 mars 1892 à Le Chaffaut dans les Alpes de Haute Provence. Elle avait reçu une éducation rigide d'un père tailleur de pierres autoritaire. Aînée de six enfants, orpheline de mère à quinze ans, elle avait élevé ses frères et soeurs avec le soutien du plus âgé des garçons. Plus tard, elle se fiança à un jeune homme du village qui ne revint pas de la guerre de 14. Très éprouvée, elle se considérait comme moralement veuve et, en 1918, partit pour Digne où elle prit la gérance d'une teinturerie blanchisserie qu'elle garda jusqu'à cette occasion favorable en 1923. Une année après, Denis Soulier lui trouva les qualités requises mais, pour pallier le manque de théorie de base professionnelle, il lui offrit d'effectuer trois ans à l'école hôtelière de Nice l'hiver et le management de l'hôtel de mai à octobre. Très admiratif de son dévouement, de sa compétence et de sa gentillesse, il lui proposa de l'épouser. Malgré leur différence d'âge et de l'avis très réservé de son père, elle accepta et la noce eut lieu à Le Chaffaut le 27 novembre 1927. De raison, cette union devenait un mariage d'amour d'où naquit, le 5 avril 1930, Denis Soulier fils.



Dans les années 1930-31, les thermes prospéraient avec un hôtel de 4 étages, 80 chambres, une salle à manger de 200 couverts, ouverte directement avec l'établissement hydrominéral. Cet immeuble avait été reconstruit sur les anciens bâtiments et utilisait les eaux chaudes sulfureuses sorties des roches grâce à une déclivité naturelle. Sur l'autre rive se trouvait la villa de direction sur 35 hectares boisés protégeant la source. En contrebas, Denis Soulier fit bâtir un casino et une salle de spectacle, un car privé assurait la liaison jusqu'à Digne distante de 3 kilomètres.

Saint-Maurice

À Sorgues, le château du marquis de Saint-Maurice avait été édifié au 17e siècle ; il fut incendié et pillé à la Révolution de 1789. Plus tard, un mas de facture traditionnelle du nom de « mas Légier » fut construit sur ses ruines. Pour la petite histoire, le propriétaire fit intégrer dans le mur du haut de la bâtisse donnant sur le pont de l'Ouvèze une statue de la Vierge censée protéger son fils soldat napoléonien et lui servir de vigie à son retour. Vers l'année 1850, l'édifice passa dans les mains d'un avocat marseillais, maître Jourdan, qui restaura le mas en sauvegardant la statue. Denis Soulier s'en porta acquéreur en 1907. Il fit agrandir et rehausser le bâtiment de 2 mètres pour le préserver des inondations. Par achats successifs, il augmenta le patrimoine de 5 à 60 hectares. Des pacages pour vaches, il fit des vergers et un vignoble : raisin de table et vins des côtes du Rhône.


L'exploitation agricole de Saint-Maurice connut alors le faste des grandes maisons d'antan. Sous la gouvernance de madame Saint-Jean, restée 47 ans au service du nid, un aréopage de personnel domestique : fermier, jardinier, chauffeur oeuvraient au bon fonctionnement du domaine, à l'embellissement du parc et à la prospérité du vignoble. Politiques, artistes, érudits, amis, des notabilités célèbres et influentes ont honoré cette demeure à son apogée. Achille Moreau, le ministre Daladier, Pourquery de Boisserin, le Baron Le Roy ont pu apprécier chez cet hôte prodigue une étonnante personnalité.

La propriété connut son premier revers en 1936, amputée de dix hectares par la Poudrerie Nationale pour implanter la station de pompage de la « Queue de la Traille ». Les terres furent payées en 1947 avec des bons du Trésor démonétisés ! Denis Soulier ne le vit pas, il s'éteignit le 9 janvier 1940, en laissant un fils de dix ans et une veuve encore jeune.

En 1943, sa veuve épousa en secondes noces un ingénieur des Ponts et Chaussées de Digne (cofondateur de la coopérative agricole de Sorgues) qui, en 1945, décéda d'une leucémie. En troisièmes noces, elle épousa un affabulateur qui, rapidement, dilapida sa fortune.

L'établissement thermal, réquisitionné et pillé par l'occupant allemand lors de la Deuxième Guerre mondiale, fut partiellement rouvert au cours des années 1946-1950. Contrainte de le céder à des hommes peu scrupuleux, il devint village de vacances, avant son rachat par la ville de Digne qui lui rendit son prestige.

Pour son fils, orphelin à dix ans, elle eut toutes les attentions. En 1949, il devint ingénieur agricole et (bon sang ne saurait mentir) maire adjoint sous la mandature de Fernand Marin. En 1955, il épousa Josette Magdalena qui fut une précieuse assistante dans la bonne marche du domaine, lequel connut son deuxième revers au cours des années 1970, lors de l'obligation de céder une partie de son exploitation agricole à la Poudrerie Nationale de Sorgues'. En 1961, Netty décéda dans sa propriété de Saint-Maurice. Elle connut brièvement son premier petit-fils Dominique venu au monde en 1958. Il fut Président des Jeunes Agriculteurs de Vaucluse et décéda accidentellement en 1991. En 1963 naquit Denis, troisième du nom.

Saint-Maurice n'a plus l'éclat qu'il a connu, mais il a gardé ce charme empreint de la mémoire de son bâtisseur. Denis et Josette vivent toujours dans cette belle demeure tellement chargée de souvenirs ! 

 

Extrait de la 28ème édition des Etudes Sorguaises "Des Sorguais remarquables et aussi des souvenirs réjouissants" 2017

Article de Agnès Pina


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(1) SARL : c'est une société anonyme à responsabilité limitée, une société commerciale où la responsabilité est limitée jusqu'à

(2) Abréviation de Côtes-du-Rhône.

(3) Abréviation de Châteauneuf-du-Pape.

(4) Pierre Le Roy de Boiseaumarié, dit le Baron Le Roy, naquit le 5 avril 1890 à Gray dans la Haute Saône et décéda le 16 juin 1967 à Châteauneuf-du-Pape. Il fut à l'origine du renouveau des appellations vinicoles en France.

(5) La Poudrerie Nationale de Sorgues a profité de son statut militaire pour réaliser les expropriations d'État avant de devenir S.N.P.E. (Société Nationale des Poudres et des Explosifs), société civile soumise aux lois de la République.