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Pierre Gavaudan à la retraite à Sorgues

Le professeur Gavaudan prend sa retraite en 1975. Lors de la cérémonie d'adieu — un adieu touchant et émouvant — qui lui est offerte par ses élèves et ses collaborateurs, il s'exprime : « Vous m'avez procuré des moments très heureux ». Il se retire dans sa maison familiale, alors située au 13 avenue Saint-Marc à Sorgues (plus tard, elle est renumérotée 55).

Il est très actif dans les séminaires de Sénanque, mais aussi en recherche puisqu'il écrit sa dernière publication : « Atomes et molécules biogéniques dans l'univers des nombres » qui paraîtra quelques jours après sa mort. Pour Gavaudan, «le fondement de l'ordre moléculaire de la vie est le témoin de la soumission de la nature à un code universel régissant non seulement les nucléo-synthèses des éléments biogéniques, mais encore les types de petites molécules présidant à l'organisation des protéines et de l'information biologique » (62). Gavaudan a, au fond de lui, une représentation de l'univers incluant le monde physique et biologique, et il transmet cette perception à la façon de l'artiste qu'il est.

Toujours actif et créatif, il vit difficilement sa mise à la retraite. Il aurait voulu disposer d'un bureau et d'un droit d'entrée au laboratoire qu'il avait créé ; malheureusement cela ne lui est pas accordé par la nouvelle direction. Il continue néanmoins sa recherche expérimentale sur la bioluminescence en aménageant chez lui un petit laboratoire où il repique chaque semaine sa souche de bactéries lumineuses Photobacterium phosphoreum. Il n'est pas rare pour les Sorguais de voir, à une heure avancée de la nuit, la lumière bleuâtre du petit laboratoire vaciller dans l'obscurité, signe lumineux que Gavaudan entretient un amour particulier pour la biologie. Ceci n'est pas sans évoquer une autre lueur célèbre, celle du petit laboratoire de Marie Curie, rue Cuvier à Paris, où cette femme de science qui a connu Gavaudan, travaillait dans la nuit sur la radioactivité. Ainsi la Science progresse-t-elle souvent humblement et courageusement au service de la Connaissance...

A Sorgues, le couple Gavaudan constitue et fait fonctionner son écosystème végétal avec la poétique du jardin, animal avec la psychologie des chats et humain avec les connaissances sorguaises, les amis et les anciens élèves. Parmi les Sorguais: Renée Bouissou (1910-2007), pharmacienne, soeur de Noêlie ; François Loiseleur des Longchamps (1920-2005), médecin ; Aimé Pêtre (1903-1984), viticulteur et maire de Sorgues de 1935 à 1940 (63) ; Hélène Poussel (1912-2008), ancienne collègue et amie de Gavaudan venue faire construire puis habiter à Sorgues en 1982 au 96 avenue Saint Marc.

 

Gavaudan a produit non seule-ment une oeuvre scientifique considérable en biologie, mais aussi une oeuvre artistique et littéraire moins connue. Il a un réel talent de dessinateur scientifique. D'ailleurs, toutes les figures qui ornent ses deux thèses sont faites par lui ; toutes sont remarquables et certaines sont des chefs d'oeuvre de précision. Il a une patience inouïe et une sûreté de main assez rare. Doté d'une grande acuité visuelle et d'une mémoire prodigieuse, il peut faire ses dessins aussi bien en temps réel lors de ses observations microsco-piques, qu'en temps différé lors de ses exposés, et avec la même précision. La photographie est essentielle en biologie et en microscopie en particulier, mais pas toujours suffisante ; ainsi le dessin permet-il davantage d'explorer les structures cellulaires complexes.

 

C'est une époque où la science compte parmi ses chercheurs en sciences de la vie, notamment, de véritables artistes tels qu'Eugène Seguy au Muséum National d'Histoire Naturelle, qui a dessiné et peint des diptères. Gavaudan est l'auteur de nombreuses peintures à l'huile dont les thématiques sont surtout des fleurs, des natures mortes, des paysages, des représentations surréalistes. « La fleur est l'un des sujets les plus représentés dans la peinture sans doute parce que ce motif est associé au caractère éphémère de la vie et à la beauté ; souvent ces oeuvres sont les fruits d'études naturalistes très précises ». Le terme de nature morte ne correspond pas à la peinture de Gavaudan ; la nature est vivante pour le biologiste et ne peut pas être morte sous le pinceau de celui qui connaît particulièrement bien les plantes ; d'ailleurs, dans le monde anglo-saxon, ces natures mortes sont appelées « vies silencieuses ou immobiles ».

Pendant les séances ennuyeuses du Conseil de Faculté, il n'hésite pas à exercer son talent de façon inattendue en dessinant. Peut-être a-t-il besoin de cet automatisme physiologique de la main pour écouter et mieux retenir ce qui se dit ? Peut-être au contraire sa pensée s'évade-t-elle vers des mondes mystérieux qui le passionnent davantage ? Sa technique picturale rapide utilise beaucoup de matière étalée avec de larges brosses, dégradée quelques fois avec les doigts de la main, comme Pascin ; c'est un coloriste qui sait concilier « esprit de géométrie et de finesse ». Il exerce son talent d'artiste sur différents supports, allant des murs du deuxième étage de la maison de Sorgues en passant par les galets de l'Ouvèze et la grosse toile de jute. Tout comme l'artiste qui peut, à partir de trois couleurs primaires, réaliser une infinité de coloris, la nature à partir des constantes physiques a pu faire émerger l'immense variété de la vie. «Si c'est uniquement l'homme qui peut attribuer des critères de beauté, il peut dire par un processus en boucle : non seulement que la nature est belle, mais que la nature est aussi artiste ». Gavaudan est proche de la philosophie de Goethe qu'il connaît bien : « La beauté est une manifestation de lois secrètes de la nature qui nous seraient restées cachées sans son apparition » (64). Sans doute la beauté naturelle du monde vivant microscopique influence-t-elle sa recherche biologique et, inversement, la biologie développe-t-elle sa créativité artistique. Si pour Gavaudan la vie biologique est belle, nous pouvons dire aussi que sa personnalité rend la vie humaine plus belle. Ce que la science exprime sous fouie de loi, l'art doit le graver dans la matière, doit en devenir problème ; car l'art semble à Gavaudan tout aussi objectif que la science. Seules les formes de l'un et de l'autre sont différentes, tandis que tous deux lui apparaissent comme émanant d'une unique essence, comme des étapes nécessaires d'une même évolution.

Gavaudan éprouve une aversion pour toute conception qui assigne à l'art et au beau une place isolée, en dehors du tableau général de l'évolution biologique. « L'art par la question de son origine nous plonge dans le processus évolutif car l'art a précédé l'écriture ; l'art, qu'il soit plastique ou musical, est un pré-langage ». Il est guidé par une conception scientifique et philosophique de la nature, d'intégration de la vie au cosmos : « L'art a pour tâche de recréer dans la pensée l'ordre qui fait la cohésion du monde, de donner forme particulière à cet ordre universel inscrit dans le code de l'univers ». Pour Gavaudan, c'est l'idée qui est primordiale, qu'elle soit exprimée en science ou représentée en art. Si l'oeil du biologiste, en particulier du cytologiste habitué à la microscopie, est susceptible de lui fournir de si précieux renseignements dans son exploration des phénomènes vivants, que ne faudra-t-il pas attendre de l'oeil de l'artiste qui interroge la nature en la dévoilant et qui met dans sa peinture tout ce que son oeil a su découvrir ? Entre Gavaudan, artiste, et la nature, il y a une relation biunivoque proche de la pensée de Gaston Bachelard : la curiosité de la nature et sa curiosité pour la nature est le moteur de sa vie. Cette nature vivante ne cesse d'étonner le scientifique, de réjouir les yeux de l'artiste, de faire réfléchir le philosophe, de retenir l'attention du poète. Ces personnages ne font plus qu'un seul : l'honnête homme.

Parmi les artistes qu'il aime le plus, citons Paul Gauguin ; Gavaudan a d'ailleurs un agrandissement photographique du célèbre triptyque du peintre post-impressionniste peint en 1897 : D'où venons nous ? Que sommes nous ? Où allons nous ? Pour Gavaudan, avec cette peinture « Gauguin a exprimé la triple interrogation existentielle essentielle de l'homme depuis son origine ; ces questions cristallisent une quête intérieure de sens projetée dans le monde de la nature ». Il a aussi une passion pour Salvador Dali qui enflamme son imagination créatrice. Gavaudan expose ses peintures principalement deux fois à Paris : à la Maison de la Chimie, rue Saint Dominique, avec d'autres scientifiques artistes, et dans une galerie de la rue Saint Jacques.

Il est très proche de la pensée d'Henri Focillon, qu'il a lu dès 1934 : « La vie est forme, et la forme est le mode de la vie. Les rapports qui unissent les Armes entre elles dans la nature ne sauraient être pure contingence, et ce que nous appelons la vie naturelle s'évalue comme un rapport nécessaire entre les formes sans lesquelles elle ne serait pas. De même pour l'art. Les relations formelles dans une oeuvre et entre les oeuvres constituent un ordre, une métaphore de l'univers » (65).

Gavaudan développe une relation entre les différents arts, et c'est la vie avec sa diversité et son exubérance qui fait la liaison : « L'art total devient le moyen d'un discours esthétique totalement nouveau, une sorte de langue universelle qui s'adresse à l'âme, à l'être entier ; déjà Athanase Kircher au XVIlème siècle, surnommé le Phénix des savants, développait une correspondance entre les arts... Il inventa un orgue à chats où les touches actionnaient des marteaux qui stimulaient les animaux à crier ». Comme le souligne Etienne Souriau, « rien de plus évident que l'existence d'une sorte de parenté entre les arts. Peintres, sculpteurs, musiciens, poètes sont lévites au même temple » (66). Tous les arts relèvent de cette esthétique qui porte la même qualité d'étonnement que sa curiosité éprouve devant un tableau, un poème, une pièce de musique. Tout comme la biologie systémique qui intègre l'ensemble des fonctions du vivant, l'art total peut opérer une synthèse entre les différents arts, dans une vision unifiée de l'esthétique. Gavaudan perçoit, à travers le message des arts, une ouverture vers cette Vérité qu'il recherche passionnément, et que la science a tant de difficulté à approcher dans sa démarche laborieuse, ses incertitudes et ses tâtonnements.

L'histoire de l'art a souvent abusé d'un préjugé téléologique, en ne retenant dans l'effervescence de la création des oeuvres que celles qui vont dans le sens du courant dominant. L'histoire de l'art et l'étude de la genèse et de la généalogie des oeuvres sont complexes car, dans le cerveau de l'artiste comme celui du scientifique, règne toute une alchimie, difficile à formaliser. L'oeuvre artistique de Gavaudan garde son originalité par rapport à d'autres scientifiques artistes de son époque, comme le biologiste André Lwoff et le physicien Louis Leprince-Ringuet. « Il ne faut pas trop chercher à expliquer ma peinture mais laisser une part à l'imagination et au rêve ».

Il n'a pas à proprement parler de maître en peinture ; en Provence, il fait la connaissance du peintre René Seyssaud (1867-1952), et il est sans doute influencé par son cousin, le peintre Louis Leydet (1873-1944), peintre provençal installé à Aix en Provence et élève de Bonnat, fils du peintre Victor Leydet.

Selon Gavaudan, « l'art, que ce soit les arts plastiques ou la musique, a le pouvoir de nous approcher les uns des autres et nous faire toucher du doigt certaines réalités universelles de la condition humaine qu'aucun langage ne peut traduire », une caractéristique d'universalité commune à l'art et à la science. Ses connaissances picturales lui permettent d'atteindre cette poésie de la nature qu'il illustre fort bien par ailleurs en science et littérature. « L'art transforme la matière en la rendant sensible, tout comme la vie transforme la matière en la rendant consciente ». L'oeuvre scientifique de Gavaudan vise à l'oeuvre d'art, une représentation harmonieuse de l'univers destinée à satisfaire autant le sens esthétique que la démonstration scientifique.

Biologiste, il est fasciné par le monde des formes et attiré par les recherches peu connues de d'Arcy Thompson et d'Edouard Monod-Herzen : « d'Arcy Thompson se situe à l'opposé du tout génétique ; il est l'auteur de la «Théorie des transformations » qui permet de passer du diodon au poisson-lune, du crâne du chimpanzé au crâne de l'homme. Il a introduit la méthode géométrique en morphologie évolutive ».

Gavaudan s'intéresse aux formes des objets naturels : pierres, arbres... il est particulièrement sensible aux isomorphismes et au concept de double image. « Les formes de la nature, produit des lois de l'univers, sont un objet de fascination esthétique et scientifique. L'étude des formes naturelles nous enseigne à observer le inonde de telle manière que l'expérience que nous en avons soit renouvelée, enrichie et approfondie. En outre cela permet au scientifique et à l'artiste, au chercheur et à l'ingénieur de développer son être, sa personnalité et sa créativité dans des domaines jusque là inexplorés en faisant un pont entre la science et l'art ».

Son oeuvre littéraire se compose de poèmes et de deux pièces de théâtre. Sa poésie est à la fois philosophique et scientifique, à l'image de sa recherche, intime et personnelle dépouillée de tout artifice. Au-delà des thèmes qu'il chante — l'amour, la mélancolie, la vie biologique, la condition humaine — Gavaudan renouvelle ce genre littéraire ; il ne s'agit pas de descriptions ni de pièces galantes, mais de questionnements. Son écriture est une alchimie où le sens de la mélancolie se mêle à une langue toute classique ; on est en quelque sorte transplanté dans le Romantisme. Son style est dépouillé, vif, incisif et condensé, empreint de scepticisme et d'ironie voltairienne ; sa langue est précise, élégante et habitée ; sa pensée est bondissante et alerte. Si ses phrases sont longues, c'est pour affiner le regard à coups de détails et de métaphores, et pour montrer l'intérêt d'une chose ou la pertinence d'un concept.

Visages de la Sorgue

A travers les prés plus beaux que ceux que les hommes n'ont point enfantés, se moulant à la hanche des coteaux qu'elle caresse d'un baiser serpentin, la Sorgue coule molle et vive à la fois dans son fourreau pâle de saules qui s'efforcent d'être verts. Ça et là elle se .fragmente en petites Sorgues qui coulent au hasard des villages et des moulins, tantôt s'en allant à l'écart comme boudeuses, tantôt familières et faisant un brin de conduite à la route toute blanche de poudre, qu'ennuage parfois le Mistral aux heures de coquetterie.

Je raffole de la chasse aux levers et couchers de soleil. Ce matin de bonne heure après quelque temps d'affût dans une nuit invraisemblablement encore noire, j'ai surpris sur la Sorgue un merveilleux lever de soleil. J'entendais clapoter la rivière dans l'ombre et nous causâmes un peu, elle et moi familièrement. Elle m'avoua qu'elle était amoureuse d'un grand géant de moulin, qui marchait cependant sans cesse sur sa robe verte et la battait tout le jour de ses longs bras noirs. L'amour est aveugle, et elle ne goûta que modérément le conseil que je lui donnai de laisser ce malotru et de courir chercher fortune ailleurs. Un temps de silence se fit. Elle était sans doute vexée car elle ne répondait plus que par un incohérent bruit de petits glouglous. Quand cinq heures eurent sonné, très loin quelque part la rivière sortit lentement des ténèbres comme d'une source magique, elle fit d'abord grise mine sous une aube toute pâlotte mais mignonne. Puis lentement son visage s'éclaira ; tout devint plus distinct et j'aperçus comme un éclair une branchette noire qui fila sous mes regards. L'aurore anémique prenait peu à peu ses couleurs, le paysage était comme une aquarelle en rose dont un artiste invisible semblait apprêter les valeurs dans les eaux de la Sorgue. On devinait que le soleil était en train de grimper derrière les coteaux et qu'il allait bientôt apparaître là-haut à un tournant de sentier, la face rubiconde, s'épongeant le front avec un grand pan de ciel en guise de mouchoir de couleur argent saumoné, courant à son rendez-vous avec la lumière ; de petites vagues qu'un vent minuscule aguichait de souffles et de froufrous quasi féminins, se soulevaient, se haussaient sur la pointe des pieds, et semblaient chacune vouloir passer les unes par-dessus les autres pour arriver premières.

Ce fut un enchantement de robe sans fin, le pailleté diapré qu'une princesse des eaux vives eût traîné dans les prés. Il me sembla à un moment la voir se retourner et me jeter un coup d'oeil, mais je n'ai pu distinguer son visage. Au fur et à mesure que la lumière se donnait au paysage, il me semblait que la rivière coulait plus rapide et plus joyeuse. Et depuis ce jour-là je crois que les rivières tout comme les hommes sommeillent la nuit. Enfin sous ma voûte de saules étêtés, dans ce sanctuaire, je vis apparaître le soleil. Une pluie de miroirs jaunes tomba. dans la rivière et ils se mirent à courir en avant-garde au fil de l'eau pour aller raconter partout que le soleil était levé. C'était très naïf de leur part car tout le monde le savait.

Lasse d'avoir coulé tout le jour, la Sorgue aux tendres rives miroite un peu dans le jour qui s'endort. Un scintillement d'or s'esquive au coin d'un saule mort et les saules vivants ont un air si penché qu'ils semblent expirants. Voici qu'au couchant le ciel se déchire en rouges banderoles qu'étale un vent lointain. Le soleil a disparu dans un frémissement derrière les trembles de la rive et les nuages, devenus graduellement exsangues, noircissent et s'acoquinent avec la nuit pour endormir plus tôt la terre.

Pierre Gavaudan 1er janvier 1929

L'écriture, pour Gavaudan, est écriture du vivant, tentative d'épuisement de la réalité par l'exploration des mots et restitution de la vie. Il corrige beaucoup ses textes car ils doivent subir une maturation ; il recherche l'expression juste, l'adéquation exacte du mot à la pensée, comme Théodore de Banville, qu'il a lu dès 1928 : « Sans la justesse de l'expression pas de poésie, et sans une science profonde, solide et universelle, tu chercherais en vain, sans les rencontrer jamais, le mot propre et la justesse de l'expression » (67). Qu'ils soient scientifiques ou littéraires, ses textes montrent un attrait pour la plénitude de la pensée et du style, la précision dans la définition des mots et des concepts, la rigueur et la clarté de la démonstration, l'étroite alliance de l'expression et de l'idée.

Il sait manier la métaphore en littérature et l'analogie en science avec une grande virtuosité et rigueur dans une sorte de correspondance unifiée à valeur cognitive qui n'est ni réduction ni simplification, mais une adéquation du monde au cerveau humain. « Ce qui est établi ou vrai du monde physique ou biologique peut, sans matérialisme confondant, suggérer des correspondances au domaine de l'esprit ». Comme le souligne Michel Petrovitch, « parmi la prodigieuse diversité des phénomènes naturels se rencontrent des phénomènes d'ordres différents présentant des ressemblances frappantes. Il n'est point rare qu'un phénomène rappelle, par certaines de ses particularités, un autre phénomène n'ayant avec lui aucun rapport concret » (68).

Ses écrits demeurent source d'inspiration pour qui souhaite résister aux phénomènes de mode et a l'esprit libre et antidogmatique. L'art et la littérature doivent réunifier l'Etre et le monde, retisser les liens secrets qui unissent les hommes à la nature et à l'univers tout entier. « Tout comme l'art, la littérature se doit d'être méditation sur le sens ». Dans ses textes littéraires, les molécules deviennent des sonorités ou des accents, leurs arrangements des rythmes ou des associations, puis des structures mentales. « Ce qui est important quand on écrit c'est de chercher à toucher et convaincre le lecteur ». « La séparation entre les sciences et les lettres a été bien analysée par Charles Snow en 1959 (69) ; malheureusement, leur rapprochement n'est pas favorisé dans la société actuelle ; pourtant les révolutions scientifiques et les inquiétudes liées au progrès ont souvent inspiré les écrivains. L'une des liaisons possibles entre science et littérature est la biographie de scientifiques et je me suis intéressé à certaines biographies telles que celles d'Alexandre de Humboldt, Charles Bonnet et Robert Boyle. Ce sont des savants qui sont aussi des philosophes de la nature. La biographie d'un savant se doit d'être une histoire de sa pensée autant que de sa vie et de ses actions ».

« Un certain nombre de naturalistes et biologistes ont été aussi des écrivains... Buffon est resté illustre avec son discours sur le style et sa célèbre phrase : «Le style est l'homme même ». Claude Bernard a d'abord écrit deux pièces de théâtre tout en remuant la thériaque chez un pharmacien de Lyon ; Jean Rostand a eu une oeuvre qui appartient au romantisme qui exalte l'individu avec ses passions et manifeste la crainte métaphysique ». Jean Rostand, ami de Gavaudan, a écrit de façon reverse : « Conflit entre lettres et sciences : les lettres peuvent enseigner la vérité, et les sciences la poésie » (70).

Gavaudan connaît et possède si profondément les grandes œuvres littéraires et philosophiques, qu'il y trouve les expressions qu'il cherche. Fin connaisseur des mots, il les considère comme des êtres vivants témoins des civilisations qui naissent, évoluent dans leur sens et meurent. Aimant jouer avec les mots, il les manipule comme il le fait avec les cellules en faisant des phrases miroir. Parmi les écrivains qu'il apprécie particulièrement, citons Léon Tolstoï pour ses de grandes fresques historiques et la grande interrogation sur le sens de la vie face à l'échéance inéluctable de la mort ; Johann Wolfgang Goethe pour son esprit de synthèse entre science, littérature et philosophie ; Chateaubriand pour son amour des chats. « En art et en littérature, les Français ont inventé ce large langage de 1 'âme. Réunifier l'Etre et son destin, retisser les liens secrets qui unissent l'homme et la nature tels étaient les desseins du symbolisme littéraire et artistique. C 'est l'universalité de la condition humaine qui explique la naissance de ce mouvement avec Charles Baudelaire, Odilon Redon, Claude Debussy... ». Gavaudan possède dans l'entrée de sa maison un agrandissement photographique de la célèbre peinture représentant Goethe dans la campagne romaine, peint par Johann Heinrich Wilhem Tischbein en 1787. Il est fasciné par Charles Baudelaire, qui « exprime à la fois le tragique de la destinée humaine et une vision mystique de l'univers ; il vante la puissance et la beauté du chat qui nous renvoient à la puissance que confère la science et à la beauté du monde vivant ».

« La littérature est en quelque sorte la première des sciences humaines et, pendant longtemps, elle a été la seule. Née avec l'écriture, elle analyse la psychologie et l'histoire de l'homme en société. Le roman, même s'il est fiction, est comme un modèle psycho-socio-historique représentatif d'une époque et la littérature reste pour cette raison une source inépuisable de connaissances sur l'homme ; les sciences humaines actuelles sont redevables de la littérature ». Pour Gavaudan, il y a une singularité de la littérature par rapport à la science qui tient à son objet d'étude : « La littérature nous est précieuse quand elle s'avère capable de penser les réalités les plus contradictoires et capable de contradictions indépassables, c'est-à-dire toutes celles que la logique ne peut pas penser qu'elle soit à deux ou à n valeurs. La littérature est le règne de la subjectivité qui pense sans ordre et sans détermination alors que la science est le règne de l'objectivité rationnelle ; c'est ce qui différencie essentiellement la littérature de la science ». Par ailleurs, pour Gavaudan, le texte scientifique même non formalisé est codifié : « L'écriture scientifique obéit à des contraintes de compréhension extrêmement strictes, alors que l'écriture littéraire est déterminée par la subjectivité de l'auteur et suscite une multitude d'interprétations possibles. Le scientifique vit sur l'espoir de trouver de l'imprévu et même de l'inconnu. En littérature, tous les grands sentiments, toutes les grandes idées ont été déjà exprimées depuis l'Antiquité. L'écrivain peut toujours nous émouvoir par sa force ou sa subtilité avec ses harmoniques personnels, mais il n'y a pas de véritable nouveauté ».

Ce qui caractérise Gavaudan, c'est un esprit universel : tout l'intéresse, bien sûr, et d'abord la biologie, mais aussi les mathématiques, la physique, l'art, la philosophie, tout ce qui est capable d'allumer son regard bienveillant toujours en éveil et d'aiguiser sa pensée toujours en action pour expliquer la vie. Cette quête éclectique du savoir, loin d'être une dispersion est la conséquence épistémologique de sa métaphysique, suivant laquelle le monde est une totalité. Il n'est pas touche-à-tout, mais a un esprit de synthèse très poussé ; il offre un rare exemple de développement harmonieux des facultés humaines. Toutes ses réflexions ont un fondement théorique et s'inscrivent dans une vision générale de l'univers. Sa grande culture lui permet de dépassionner les débats, de prendre du recul sur l'évènement, mais aussi de s'engager totalement, lorsqu'il le faut, au nom de la vérité. C'est un humaniste comme Pétrarque au xweme siècle, qui a fait ses études non loin de Sorgues, à Carpentras. L'activité intellectuelle de Gavaudan est comme celle de plusieurs laboratoires en interaction : laboratoire de biologie, le principal, laboratoire de l'écriture, laboratoire de l'art ; c'est la recherche en continu. En Gavaudan s'unissent les deux acceptions du mot chercheur : expérimentateur scientifique et homme en recherche. Il expérimente pour connaître la nature de la vie et il est en recherche de la vérité et de la justice.

Pour Gavaudan l'étude des sciences, de la philosophie, de la littérature, de l'art concourt à la formation humaine dans son ensemble. « Les humanités qui conduisent à l'humanisme ne ramènent pas tout à des Antiquités poussiéreuses comme le pensent certains politiques, mais à une éthique militante qui est la vie même et s'identifie au progrès humain c'est-à-dire de civilisation. Il y a un rapport entre un abandon des humanités et les altérations dont souffre notre société ; il n'y a pas d'antinomie entre humanisme et science. Les humanités aident à comprendre le monde : l'origine de la monnaie, les modèles de vertu, les grandes mythologies de l'humanité, l'origine de la science... ». Son esprit chemine à la façon des racines des plantes qui disparaissent dans le sol pour ressortir plus loin avec plus de vigueur comme les racines de cyprès chauve qui existent dans son jardin de Sorgues. Ayant une haute idée de la science, il fustige les faux penseurs de la science et de la philosophie, dont les discours ne sont pas à la hauteur de leur mission ; la science est une école de rigueur et d'honnêteté intellectuelle. « Ce ne sont souvent que des mots séparés de l'expérience et de la représentation mathématique ou des mots polysémiques à la mode qui ne sont aucunement définis précisément ». Gavaudan a une vue très exigeante de la science qu'il pense liée à des structures profondes de l'esprit humain, par opposition à ceux qui n'y voient qu'un ensemble plus ou moins conventionnel de faits, regroupés par des lois statistiques. La Science est une école de vérité, de modestie, de collaboration, de liberté de l'esprit.

Gavaudan accorde une grande importance à l'information scientifique et à sa diffusion, moteur du progrès humain, tant au niveau des résultats qu'au niveau de la pensée. Ainsi crée-t-il Gallica Biologica Acta en 1948. Dans sa présentation, il écrit : « Comme on le voit, tous les aspects de la biologie trouveront leur place dans cette revue qui est née du désir exprimé par de nombreux chercheurs de voir leurs travaux rapprochés dans une même publication française symbolisant l'unité des méthodes et des buts de la biologie... La coeontation de résultats, en apparence hétéroclites, est plus que jamais nécessaire lorsqu'on voit s'abaisser les barrières entre certains problèmes » (71). Pour le fonctionnement, il n'hésite pas à amorcer la pompe à finances de ses propres deniers. Plus tard, en 1951, il fonde les Travaux de la Station biologique de Beau-Site et écrit « L'information qui va nous donner des problèmes et des solutions est une information aléatoire, et on ne peut pas dire que telle information va faire naître telle idée. Pour avoir des idées il faut s'infbrmer lire, observer » (72).

Grand admirateur des pionniers du cinéma scientifique tels Etienne Jules Marey et Jean Painlevé, Gavaudan réalise trois films scientifiques : il y a «Étude de l'action biologique des hautes pressions » en 1960, puis un sujet sur les rythmes chez la sensitive et un autre sur la perception des saveurs. Le cinéma scientifique est à la fois un instrument d'enseignement, de culture et de recherche ; il est né scientifique et est une forme d'interaction entre science et art. « Le film permet d'analyser et de décomposer des phénomènes dynamiques et est donc tout indiqué pour la biologie qui est une science temporelle au niveau microscopique cellulaire et au niveau macroscopique évolutif». Selon Jean Painlevé, « le film sera non seulement un auxiliaire du chercheur, lui permettant d'examiner autant de fois et avec autant de témoins qu'il le désirera un phénomène fugace ou rare ou difficile à reproduire ou difficile à voir directement à plusieurs, d'étudier ce phénomène à tête reposée, de l'analyser image par image — commodité d'où peut sortir une certitude nouvelle — mais encore le .film permettra la découverte plus fréquemment qu'il ne le fait encore actuellement » (73).

La question centrale qui taraude l'esprit de Gavaudan depuis sa jeunesse est sans nul doute : Qu'est-ce que la vie ? « La vie nous possède, mais elle nous échappe et nous dépasse ». Nous en avons souvent discuté ensemble, et cette interrogation lui semble la plus essentielle en raison de ses implications existentielles. Selon lui, « espérer trouver une propriété spécifiquement caractéristique de la vie, qu'il s'agisse de l'autoreproductibilité ou de l'irritabilité, est une attitude idéaliste qui équivaut à la recherche d'un principe vital. Mais la biologie ne peut se laisser enfermer par une définition de la vie bloquant certaines voies de recherche ni attendre d'avoir trouvé une définition qui doit être extrêmement complexe et résumerait toutes les connaissances » (74). Cette singularité du vivant par rapport au monde physique, et du pensant par rapport au monde vivant, l'a toujours interpellé : « Curieux univers en effet que celui de la sensation, de la conscience et de la pensée, du progrès et de la morale, curieux univers que celui de l'homme, être unique aussi bien parmi les animaux que parmi les étoiles » (75). Cette problématique de philosophie biologique l'intéresse depuis longtemps ; dès 1934, il écrit : « Il faut voir dans ces essais de philosophie biologique un instrument utile de la connaissance humaine, contribuant dans une mesure certes encore vague à donner une conscience à la recherche biologique, et jouant encore imparfaitement vis-à-vis de la science ce rôle d'affinement que joue la critique vis-à-vis de la littérature » (76).


La philosophie de Gavaudan est matérialiste spiritualiste ; s'il accorde la primauté à la matière, celle-ci renvoie à l'esprit. S'il y a une évidente matérialité du monde physique liée à l'Existence de l'Univers qui n'est pas une illusion, il y a une non moins évidente philosophie liée à notre difficulté à comprendre l'univers et l'homme, une éthique humaine et une aspiration pour les transcendantaux «Le vrai, le beau et le bien » (77) selon Victor Cousin, qui dépassent la matière et dont la quête oriente notre vie en lui donnant un sens. L'existence humaine a un autre versant que celui de la biologie qui conduit l'esprit au-delà du temps, du mal et de la mort. La mort l'inquiète, et il ne croit pas à la disparition totale de l'être. Il se dit agnostique, mais à la fin de sa vie il se pose beaucoup de questions sur Dieu, et admet son existence comme « Grand mathématicien qui appelle la matière à être plus qu'elle-même... L'émerveillement qui saisit le savant agnostique à mesure qu'il s'enfonce plus en avant dans l'épaisse nuée lumineuse de la connaissance scientifique constitue un trait positif commun avec le croyant, à partir duquel ils peuvent dialoguer ».

Pendant toute sa vie, il a un profond respect des religions. Il y a chez lui un dilemme qu'il voudrait résoudre entre la spiritualité de sa mère qu'il adore et la philosophie voltairienne de son père qu'il admire ; c'est ce qui fait de lui un être attachant, qui enchante les grands esprits qui viennent le voir. A l'ombre du « Grand Mathématicien » transcendant, nous évoquons notre Alma Mater la Sorbonne, à la fois douce et grave : « Nous sommes attachés à la Sorbonne parce que c'est en elle que s'identifie l'Université française depuis son origine avec sa grandeur mais aussi sa faiblesse ». Comme écrit Jean Bonnerot, « l'Université de Paris, asile et berceau de l'imprimerie naissante, a été et reste le lieu de rendez-vous de tous ceux qui, en France, ont honoré les lettres et enrichi les sciences » (78). Nous discutons avec beaucoup de sérieux et d'humour du rôle du scientifique dans la société, de la nature de la vie et du destin de l'homme...  Il me sait proche de la pensée de Pierre Lecomte du Noüy et de Pierre Teilhard de Chardin ; je le sais attaché à celle de Goethe et de Kant. « Au-delà de nos différences, nous pouvons nous comprendre au niveau de l'émotion esthétique, dans un sentiment de tragique de la condition humaine et dans une volonté pragmatique de justice et de paix ».

Gavaudan attribue une place particulière à la biologie. « Depuis Aristote considéré comme le premier biologiste, la pensée biologique a beaucoup progressé sur le plan de la nature et du fonctionnement des êtres vivants, mais les grandes questions essentielles demeurent ; ce chant d'optimisme ne doit pas nous faire oublier le tragique fondamental de la condition humaine quelles que soient notre croyance et notre philosophie. Nous restons pauvres, nus et seuls devant la mort. Par ailleurs, le degré de civilisation ne se mesure pas seulement en termes économétriques mais surtout en fonction de critères moraux et culturels non quantifiables et de la sagesse des hommes qui veulent assurer la pérennité de leur pensée dans le cadre le plus favorable à son épanouissement ».

Gavaudan est le produit d'une époque, le xxèmesiècle si tragique mais aussi si novateur, marqué par le début de la Révolution biologique et le fruit original du mariage croisé de deux cultures russe et provençale.

Le bureau de Gavaudan est à lui seul un véritable cabinet-laboratoire de l'écriture digne de la bibliothèque lnguimbertine située non loin de Sorgues, à Carpentras. Le bureau d'un intellectuel raconte son histoire et nous révèle ses préoccupations : remplie d'armoires-bibliothèques, on y trouve pêle-mêle des cahiers, carnets, photos de ses parents, un radiomètre de Crookes, une machine à vapeur en réduction symbole de la thermodynamique, un magnétophone... Parmi les nombreux calculs émergent en gros caractères une pensée d'Einstein et d'Eddington. Sa machine à écrire est toujours en action car il dactylographie presque tous ses textes : ses publications, ses cours, sa correspondance.

Bureau de P. Gavaudan à Sorgues, ©Photo D. Girard

Dans la bibliothèque de Gavaudan, cela sent bon le papier ancien et les reliures de cuir doré. Elle est à son image, c'est-à-dire encyclopédique, et contient d'innombrables richesses : on y trouve beaucoup d'ouvrages provenant de ses ancêtres, tels que les oeuvres complètes de Voltaire en 54 volumes, de Buffon, Goethe, Fabre... la célèbre bibliothèque des voyages en 46 volumes, mais aussi des ouvrages beaucoup plus rares et curieux tels que : Eléments de tératologie végétale de Moquin-Tandon de 1841, Les problèmes de la vie de Giglio-Tos de 1910, Les Mécanismes communs aux phénomènes disparates de Michel Pétrovitch de 1921, La genèse des continents et des océans d'Antoine Wegener de 1924... Pour Gavaudan, comme pour Bernardin de Saint-Pierre, « un bon livre est un bon ami » (79).

La bibliothèque d'un savant révèle à la fois ses centres d'intérêt et ses outils de travail. Gavaudan recherche des livres rares et curieux dans des catalogues de librairies anciennes en France et à l'étranger. A Paris, il fait des recherches à la librairie ancienne et spécialisée en sciences située à l'époque rue de la Sorbonne, et entretient des relations cordiales avec son fondateur, Albert Blanchard (1891-1980). Dans cette boutique vieillotte qui sent le vieux papier, Gavaudan aime discuter avec cet homme à la fois érudit et pratique. A l'étranger, il est en relation avec la célèbre librairie Brill, à Leyde (Pays-Bas). Très intéressé par les initiateurs et les précurseurs en science et la genèse des théories scientifiques, il aime exhumer des textes de savants méconnus par l'histoire des sciences. De même qu'en histoire de l'art certains artistes sont oubliés, en histoire des sciences, les savants dont l'oeuvre n'est pas conforme à la pensée dominante sont aussi délaissés.

Parmi les très nombreux scientifiques qui comptent pour Gavaudan et qui viennent le voir à Poitiers ou à Sorgues, il y a bien sûr ses amis Oparin et Elsasser ; mais aussi le physicien Ilya Prigogine (1917-2003) qui deviendra prix Nobel, spécialiste de la thermodynamique des processus irréversibles ; le mathématicien René Thom (1923-2002), qui recevra la médaille Fields, spécialiste de topologie et auteur de la célèbre théorie des catastrophes ; le biologiste John Haldane (1892-1964), co-créateur de la théorie synthétique de l'évolution ; l'écrivain Jean Rostand (1894-1977), à la fois biologiste et moraliste, surnommé « L'ermite de Ville d'Avray » mais que Gavaudan réussit à faire déplacer en province. Une mention spéciale doit être faite pour Marcel-Paul Schützenberger (1920-1996), mathématicien professeur à la Faculté des sciences de Poitiers, puis à l'Université Paris VII à Jussieu, ami fidèle de Gavaudan, personnalité originale et atypique. Il est le fils de Pierre Schützenberger, médecin psychiatre, et l'arrière petit-fils de Paul Schützenberger, chimiste qui fut le premier directeur de l'ESPCI à l'époque de Marie Curie. D'abord médecin, il a fait des recherches en génétique humaine avec Raymond Turpin, puis devenu mathématicien, il fait des recherches en informatique théorique avec Benoît Mandelbrot. Son parcours non classique plaît à Gavaudan. Il publie avec lui et préface son ouvrage : Atomes et molécules biogéniques dans l'univers des nombres.

Entre Schützenberger, dit « Schütz », et Gavaudan il y a plus que l'amitié : une très grande connivence et de l'affection. Entre eux s'instaure un dialogue permanent sur les mathématiques et la biologie, la théorie et l'expérience. Lors de réunions, ils sont toujours en congruence pour faire des remarques à l'humour très fin et très original. « Schütz » se considère comme le fils spirituel de Gavaudan. Dans sa préface, il écrit avec beaucoup d'émotion ce qu'il doit à Gavaudan : « C'est un honneur joyeux que de préfacer un livre d'un Maître et d'un ami. Surtout quand c'est à lui que l'on doit d'avoir connu les joies de la recherche en laboratoire puis, plus tard, d'avoir pu pénétrer dans l'Université en un temps où ce privilège était rare. Mais surtout et toujours quand il a été un frère aîné, confident des joies de des chagrins » (86).

Gavaudan est le mentor d'un de ses élèves, qui deviendra un grand biologiste à l'Institut Pasteur en obtenant le prix Nobel de médecine en 2008 : Luc Montagnier, qui écrit dans un de ses livres : «...Heureusement, je rencontrai en Pierre Gavaudan, le titulaire de la chaire de botanique, un maître passionné de recherches » (81).

 

Il faut souligner que le professeur Gavaudan est une personnalité hors du commun et des plus attachantes, tant par son intelligence extraordinaire, ses dons exceptionnels, sa distinc-tion naturelle dépourvue de toute affectation que par sa nature généreuse et son enthousiasme communicatif. Toutes les person-nes qui viennent le voir sont sensibles à sa chaleur humaine. C'est un homme complet, doué d'une puissance créatrice en science comme en art. 11 peut rédiger pendant des nuits entières ou passer des heures à élaborer ou contrôler une expérience importante. Il est toujours soigné de sa personne, avec son légendaire noeud papillon, et méticuleux pour ses affaires comme pour ses appareils de laboratoire.

Les mains de Gavaudan, grandes et fines, sont habiles et expertes, expressives, et indiquent le sens de la biologie, montrent la direction de l'évolution du vivant depuis son origine. Ce sont à la fois des mains de manipulateur, des mains d'artiste peintre et de pianiste, des mains comme celles décrites par Balzac ou sculptées par Rodin. Véritable instrument de la création littéraire, artistique, scientifique, les mains sont l'organe de la connaissance de ces mêmes domaines. La main de l'homme est d'une importance particulière car l'homme a été homo faber avant d'être homo sapiens. L'oeil brillant, pétillant d'intelligence et de curiosité de Gavaudan lui donne un regard lumineux et intense, à la fois doux et perçant, scrutateur de la nature, observateur au microscope, inquiet sur l'avenir de l'homme mais toujours bienveillant à l'égard d'autrui.

Extrait de la 23ème édition des Etudes Sorguaises "Jadis & aujourd'hui, recherches & récits" 2012

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62- Pierre Gavaudan : Atomes et molécules biologiques dans l'univers des nombres, Sofiac, 1985.

63- Aimé Pêtre a été suspendu de ses fonctions de maire par le gouvernement de Vichy en décembre 1940.

64- Goethe : Ecrits sur l'art, Klincksieck, 1991.

65- Henri Focillon : La vie des formes, Ernest Leroux, 1934.

66- Etienne Souriau :.La correspondance des arts, Flammarion, 1947.

67- Théodore de Banville: Le petit traité de poésie française, Eugène Fasquelle, 1922.

68- Michel Pétrovitch : Mécanismes communs aux phénomènes disparates, Alcan, 1921.

69- Charles Percy Snow : Les deux cultures, Jean-Jacques Pauvert, 1968.

70- Jean Rostand : Carnet d'un biologiste, Stock, 1959. 

71- Pierre Gavaudan : Présentation Gallica Biologica Acta, vol 1, janvier mars 1948, Le François.

72- Pierre Gavaudan : Présentation des Travaux de la Station biologique de Beau Site, 1951.

73- Jean Painlevé : Préface Pierre Thévenard et Guy Tassel : Le cinéma scientifique français, La Jeune Parque, 1948.

74- Pierre Gavaudan : Remarques et commentaires Traduction Oparin : L'origine de la vie sur la terre, Masson, 1965.

75- Pierre Gavaudan : Remarques Traduction Elsasser : Atome et organisme, Gauthier-Villars, 1970.

76- Pierre Gavaudan : L'évolution contemporaine du problème des structures de la matière vivante, Revue de synthèse, Tome VIII, 1934.

77- Victor Cousin : Du vrai, du beau et du bien, Didier, 1867.

78- Jean Bonnerot : La Sorbonne, PUF, 1927.

79- Bernardin de Saint-Pierre : Paul et Virginie, Garnier, 1966.

 

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