Vous êtes ici : Accueil | Personnalités | Paul Pons : 20 ans de lutte ! (8ème partie)

Paul Pons : 20 ans de lutte ! (8ème partie)

„a un tournoi de lutte de village, dont il est sorti vainqueur, Paul Pons a fait la connaissance de deux spectateurs, les célèbres athlètes Bernard père et Piétro Dalmasso qui cherchent à l'embaucher. Il ne voudrait pas quitter ses parents pour lesquels il a une profonde affection, mais la forge où il travaillait ne faisant plus ses frais, il est obligé de l'abandonner. Bernard et Piétro Dalmasso revenant le chercher à Sorgues, il cherche à décider ses parents pour le laisser partir à la poursuite de la fortune.


Elle hocha la tête deux ou trois fois, doucement, très doucement, dans un mouvement de lassitude affligée et où se devinaient toutes ses pensées de douleur, de désolation. Elle releva son regard sur moi. Deux grosses larmes descendaient de ses paupières, glissant au caprice des rides que les tourments avaient creusées prématurément sur son visage fatigué avant l'heure. Elle me fixa une seconde à peine, un râle étouffé monta jusqu'à sa gorge, et plongeant sa tête dans ses mains usées de paysanne, elle s'abîma dans un sanglot.

Son chagrin me brisait ; je n'eus pas la force de dire un mot, de faire un geste pour essayer de consoler ma mère. Je restai cloué à ma place, médusé, sidéré, incapable d'agir, de diriger mes pensées. La pénombre qui enveloppait déjà notre chaumière assombrissait cette scène de tristesse; dans le clair obscur de l'humble salle où le chagrin était entré avec moi, j'entrevoyais ma mère toujours repliée sur elle-même, les coudes posés sur ses genoux. Les sanglots la secouaient toujours d'un rythme inégal et brutal.

La venue de mon père mit fin à cette situation affligeante, ou mieux, la fit entrer dans une phase nouvelle qui en précipita le dénouement.

Incapable encore de s'expliquer, ma mère me laissa le soin d'exposer les faits. Il me laissa aller jusqu'au bout, sans m'interrompre puis, lorsque j'eus terminé, ce qui ne fut pas long, car je n'éprouvais pas l'envie de m'éterniser en explications inutiles :

"Tu veux partir, Paul ? Soit, mais où ? A l'aventure ? nous n'avons, tu le sais, pas d'argent à te donner. La misère t'arrêtera à la fin du premier jour, elle t'aura ruiné avant même que tu aies trouvé à vivre de ton métier. Alors ?... "»

A cet argument de mon père, j'en avais un autre à opposer. Le moment était venu de m'en servir ; j'avais la certitude qu'il ferait fléchir toutes les résistances familiales : c'était d'invoquer l'offre que m'avaient faite les deux hommes et leur proposition de partir avec eux. Je sentis cependant que tout était perdu si je dévoilais le but réel de mon épart et il me vin subitement à l'idée d'user du mensonge. L'essentiel était de faire accepter le principe de mon éloignement, puis d'en précipiter le moment. Le reste viendrait après. Ma mère séchait ses yeux ; le calme l'avait Ma mère séchait ses yeux ; le calme l'avait un peu ressaisie, je crus le moment venu de dé-masquer mes batteries.

 «Ecoute-moi, mère, lui dis-je ; tu sais que dimanche dernier, je t'ai parlé — c'est même toi qui m'y a fait allusion la première de deux étrangers rencontrés au cours de Jonquières et avec qui je m'étais attardé à boire. Après avoir discuté de la lutte, nous en arrivâmes au fil de la conversation à parler de Sorgues. Je leur confiai la situation précaire de la forge, la pénurie complète de travail dont j'étais menacé à brève échéance. Je m'enquis aussi, auprès d'eux qui voyageaient beaucoup, de la région où je courais les chances les plus grandes de pouvoir vivre de métier.»

Jamais je n'avais tant parlé d'un seul jet ; j'étais surpris de la calme âpreté avec laquelle je défendais ma cause. Le mensonge me réussissait, il me gagnait moi-même et je finis par croire que tout ce que je racontais était l'entière vérité. Je continuai :

"Il parait qu'à Bordeaux, ville où ils se rendent dès demain je crois, les forges manquent de bras. Ils me conseillèrent de m'y rendre. C'est alors que j'excipai de mon manque absolu d'argent.

« Je n'ai point pour aller là-bas — leur dis-je — la somme qu'il me faut, et je dois attendre longtemps encore peut-être, avant que de l'avoir."

« J'ajoutai cette question qui les fit sourire : « C'est bien loin pour y aller à pied ?

« Oui, reprirent-ils, c'est loin, très loin, il ne faut pas songer à t'y rendre par petites "journées".

Voyant ma détresse, en ayant pitié, sans doute — ils m'offrirent de m'emmener avec eux à Bordeaux — ou jusqu'à Marseille seulement, ville par où ils devaient passer. Je m'emploierais à leur service pour prix de la dépense que je leur occasionnerais. Je déclinai cette offre parce que je ne croyais pas si proche le moment où mes bras seraient Inutilisés à Sorgues.

Curieuse coïncidence, comme, ce tantôt, je m'absentais un instant de la forge, je rencontrai les deux étrangers qui, d'Avignon, étaient venus jusqu'ici en se promenant. Ils me demandèrent comment ça allait. De mal en pis, dis-je, dans quelques jours, je n'aurai plus rien à faire ici. Arrivé à cette partie de mon récit, j'en hâtai la terminaison. J'expliquai comment les inconnus m'avaient renouvelé leur proposition de m'emmener et combien j'avais jugé acceptable cette occasion exceptionnelle de chercher du travail sans qu'il m'en ratât rien. De la lutte, de la réelle profession de ceux qui devaient être mes compagnons, je n'avais souillé mot et pour cause. Ma mère mit jeté les hauts cris si elle avait pu soupçonner la nature du travail auquel j'allais désormais me livrer.

Elle s'était un peu apaisée, mais je sentais bien que je ne l'avais pas convaincue. Le fait brutal demeurait tout entier à ses yeux : je voulais quitter Sorgues, la maison où j'avais vécu depuis ma plus tendre enfance, pour livrer ma vie au hasard. Notre pauvreté donnait à ma résolution une apparence de bon sens, mais qu'était cela en présence de la tendresse qui attachait à moi ma pauvre vieille si affectueuse, si prête à supporter toutes les privations pour me conserver près d'elle ?

"Il se fait tard, sers-nous le souper", lui dit mon père.

Nous poursuivîmes à table, la conversation. Je trouvai en mon père un auxiliaire précieux pour la réussite de mes projets. Il sut convaincre ma mère avec un peu de rudesse peut-être, revenant sans cesse à cette conclusion d'une implacable logique « Il ne peut pas travailler ici, il faut bien qu'il travaille quelque part, quoi ! Notre souper, qui n'était jamais bien folichon s'acheva dans une morne tristesse. Personne de nous ne disait plus mot. Ma mère eut encore une violente crise de larmes. Je réussis à la calmer assez vite en lui faisant entrevoir que certainement je trouverais de l'ouvrage à Marseille. « Par le chemin de fer, ce n'est, en somme, pas bien loin d'Avignon, dis-je. Et mon père appuya fortement cette remarque en ajoutant « Après tout, il reste dans la région. »

Nous nous séparâmes, sur la promesse qu'avec mes premières économies, je viendrais à Sorgues l'embrasser. Je passai une nuit d'agitation fiévreuse. Le lendemain au petit jour, toute la famille était debout. Je trouvai ma mère, accablée mais résignée, en train de plier dans une grosse toile, les quelques hardes et le peu de linge que j'avais. Ce Matin-là ni elle ni mon père n'allèrent à leurs occupations quotidiennes. Nous passâmes ensemble les derniers instants que j'avais à rester à la maison. L'heure vint — trop vite — de partir. J'embrassai longuement les miens. Ma mère essuya ses larmes avec un coin de son tablier ; je ne l'avais jamais vue pleurer en bien des années autant qu'elle le fit en douze heures. Je m'éloignai.

"Embrasse en passant la mère Cahuzac, me cria maman, elle t'a vu si petit ! "

Je gagnai Avignon à pied. Quelques sous sonnaient dans ma poche, ma mère les y avait glissés sans que je m'en fusse aperçu.

J'errai en Avignon, comme un chien perdu ; je ne connaissais pas bien la ville. Ce café de la Place, où j'étais attendu, il fallut qu'on me l'indiquât. J'y arrivai enfin. La terrasse en était encombrée de consommateurs. Je cherchai sans les voir, mes deux compagnons futurs. Soudain, une réflexion traversa l'esprit. "S'ils étaient déjà partis !" Elle me donna quelques secondes de transes. Sans parvenir à découvrir la table où ils devaient être assis, je regardai d'une extrémité à l'autre l'autre de la terrasse. Je devais avoir l'air bien gauche, bien emprunté, sans doute devais-je faire sourire ceux qui observaient mon manège. Tout à ma préoccupation, je n'en avais point conscience. Je désespérais de rien trouver, lorsqu'une main s'abattit sur mon épaule. C'était celle du père Bernard, Et il ajouta :

"Ah ! te voilà ! tu es en avance, sais-tu bien. Mais c'est fait, on t'emmène. "

Je fis signe que oui.

"C'est ça tout ton bagage ? " fit-il en désignant le paquet que je tenais à la main.

Tu n'en as pas épais.

Il m'entraîna vers une table. A peine y étions-nous assis que Dalmasso nous rejoignait.

"Le voilà, lui dit-il en me désignant ; il vient avec nous." Puis il ajouta : "En arrivant là-bas, il ira un peu "chiquer contre" chez Mange-Matin. "

DEUXIÈME PARTIE

VIE FORAINE

La baraque de Mange-Matin, s'élevait sur les Quinconces. Sa pauvre simplicité jurait avec l'installation luxueuse d'un manège à deux étages et d'un théâtre de féeries entre lesquels elle était encaissée. Elle semblait une ruine, une loque oubliée là, par mégarde. On eût dit d'une tache d'obscurité dans une nappe de lumière.

Une ligne de quinquets fumeux, dont le vent couchait la flamme, jetait une clarté pénible et vacillante sur l'estrade qui surplombait le sol et commandait l'entrée des arènes. Car ceci, s'appelait une arène. Cette appellation était, je crois - avec le peplum dans lequel se drapaient les hommes en parade - les seules choses que l'antiquité eût transmise à celte rudimentaire installation où les jeux de la lutte étaient en l'honneur à raison de 0 fr 20 - les premières et 0 fr 10 les secondes pour MM les amateurs. Ces choses, qui constituaient la carcasse et l'agencement de ce théâtricule, fatigué par le service qu'on lui avait imposé sous tous les soleils, sous toutes les pluies respiraient la vétusté. Les toiles sur lesquelles l'eau des averses avaient dilué les poussières accumulées accusaient des balafres couleur de suie, les grossières peintures de l'enseigne, craquelées, élimées, presque incolores offraient aux yeux comme un rébus détérioré des motifs qu'elles avaient voulu représenter au temps de leur splendeur.

Des bancs, des vestiges de bancs, s'échelonnaient en gradins, face à l'emplacement réservé aux lutteurs, à l'intérieur de la baraque plus minable encore que ne l'était la façade. Ce luxe des places assises, était au reste, exclusivement réservé aux premières à quatre sous. La clientèle des secondes s'entassait debout, dans la promiscuité étroite d'un emplacement qui lui était dévolu. De la sciure de bois, épandue à terre dessinait l'endroit consacré aux lutteurs. Lorsque la pluie, trop violente, filtrait à travers la bâche qui protégeait les arènes contre les intempéries du dehors, les hommes aux prises roulaient dans une poussière de bois coagulée qui leur collait au torse. Une demi-douzaine de lampes, pas plus — et encore toutes ne fonctionnaient pas avec une égale bonne volonté — éclairaient ce misérable réduit où chaque soir et le dimanche en matinée s'entassaient les fanatiques de la lutte.

Si le décor était modeste, il abritait souvent de bien belles parties. On ne se tirait pas alors la bourre comme on se la tire aujourd'hui, et il faut bien se pénétrer de cette idée que le spectacle auquel l'amateur est convié de nos jours, n'a qu'un rapport assez éloigné avec celui que l'on offrait à cette époque.

La foule affluait chez Mange-Matin comme elle se portait avec enthousiasme dans toutes les arènes similaires.

Bordeaux, berceau de la lutte en était et en est restée d'ailleurs la cité académique. Mange-Matin et sa troupe prenaient leurs repas chez un petit traiteur du quai, où les débardeurs avaient coutume de venir trinquer sur le comptoir. C'est là que le jour de notre arrivée — nous avions passé une après-midi et une nuit en chemin de fer — le père Bernard me conduisit. Il savait y trouver le propriétaire des grandes arènes où il voulait me faire débuter et, aussi, son fils Félix qui travaillait dans une arène concurrente, mais amie.

"Eh bé ! Mange Matin", cria-t-il avant même d'avoir fermé la porte, "je t'amène un homme ! Et tu demandes s'il est haut, dis !"

Toute la tablée se retourna. Je saluai d'un geste maladroit les dix ou douze hommes qui s'arrêtèrent de manger et m'observèrent.

« Et où es-tu allé le dénicher pour le trouver si grand que ça ? » fit celui qui s'appelait Mange-Matin.

" Il est de Sorgues ; Pietro et moi l'avons ramené d'Avignon."

Le père Bernard cligna légèrement de l'oeil ; Mangé-Matin s'en vint lui parler à l'écart, bas, très bas. Le dialogue fut d'ailleurs bref.

 A suivre...

 

Paul Pons

Illustrations de De Parys

article extrait de "La Vie au Grand Air" n°484 - 28 décembre 1907

 

Cliquez ici pour lire la suite