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La thébaïde d'Octave

Au début du siècle dernier, une ferme du quartier Tout-Vent était la résidence secondaire d’Octave V., qui était le dernier rejeton d’une famille de tabellions. Son père avait été très longtemps notaire à l’Isle-sur-Sorgue. Après avoir obtenu une licence de droit, il s’était inscrit au barreau d’Avignon et, lorsqu’il était las de la chicane, il aimait se retrouver dans sa grange.

En exil volontaire, au milieu de la garrigue sorguaise, il quittait son air d’avocat. Il abandonnait ce pas lourd, la tête inclinée, les mains derrière le dos que ses confrères observaient dans la salle des pas perdus du palais de justice. Il devenait un promeneur hardi, effectuant de longues courses par les buissons et la rocaille, traversant les ronces, se frayant un passage dans les halliers. Son plus grand bonheur était de mettre en fuite les lapins qui croyaient subodorer le civet.

Toujours agréable, il était très apprécié de nos concitoyens. Cependant, ils le trouvaient hors norme : d’après son personnel domestique qui aimait parler, pour cet homme, vivre, c’était prier.

La femme de chambre s’exprimait longuement sur ce sujet :

« Imaginez qu’ensemble, avec son épouse Marthe, tous les soirs, lorsqu’ils sont couchés, chacun dans sa chambre, la porte de passage ouverte, ils échangent à voix haute les prières du soir ! »

Les commères écoutaient, ébahies. Fière de son succès, elle ajoutait : « Une voix commence : Mettons-nous en présence de Dieu etc.. À quoi on répond : Au nom du Père...ainsi de suite... C’est la vérité, mes chères ! » appuyait la chambrière.

« Eh bien, la suite ! » demandaient les curieuses, impatientes.

« Après plusieurs litanies, repus, les yeux au ciel, ils s’endorment »

Les commères riaient sur un diapason de dispute. Elles voulaient toujours en savoir plus, les friponnes, notamment sur le devoir que leur imposait la vie conjugale. Plissant les yeux de malice, la chambrière répondait : « Il paraît qu’Octave ne sait pas monter la gamme ! »

Ces importantes révélations étaient commentées, tout en causant de la pluie et du beau temps, chez le boulanger, l’épicier, au lavoir…

Pour l’infortuné Octave, nul remède ne pouvait changer cette âme pieuse.

Quant à Marthe, elle pensait qu’elle avait encore pas mal de jolis péchés à commettre et leur manque torturait son corps. La sérénité et une femme inapaisée ne pouvaient cohabiter sous un même toit. Ils divorcèrent.

À partir de ce moment-là, Octave évita les femmes comme on évite un serpent, il finit sa vie à Tout-Vent en vigneron, dans le silence, le repos du lit et la prière.

Raymond CHABERT

(d’après quelques souvenirs de madame Bouissou)