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Le tombeau de Théodore de Louet au cimetière de Sorgues

Il est difficile au visiteur du champ de repos de Sorgues de ne pas remarquer, érigée sur la plate-bande est, une chapelle de style vaguement néo-gothique, à la toiture recouverte de tuiles vernissées de couleur jaune et marron et dont le fronton s’orne d’un écusson aux armes, à coup sûr plus que fantaisistes, de celui dormant là son dernier sommeil, un certain Alexandre Claude Théodore de Louet, mort le 24 juin 1856, à soixante-six ans. À l’intérieur du petit et gracieux monument, un autel, un prie-Dieu, une peinture murale représentant une vierge à l’enfant forment tout l’ornement, simple et de bon goût. À gauche, une plaque discrète précise que la chapelle a été restaurée, voici une quarantaine d’années, par les soins de monsieur Louis de Brantes avec le concours du sculpteur Mérindol et du peintre Canavaggio, de Carpentras. En effet, à l’époque, l’édifice en question se trouvait dans un état total d’abandon et monsieur de Brantes, qui venait d’obtenir une concession mitoyenne, saisit cette occasion pour accomplir là un geste d’une charitable générosité.

Je dois avouer que depuis longtemps, au cours de mes visites au cimetière de Sorgues, cette tombe m’intriguait et je souhaitais en connaître un peu plus sur son propriétaire que sa simple identité.

À l’issue de quelques recherches, même si le dossier que j’ai pu constituer se révèle assez mince et ne me satisfait pas pleinement, je crois néanmoins être parvenu à soulever un coin du voile. Pour quelles raisons Alexandre Claude Théodore de Louet, né à Marseille le 7 septembre 1790, d’un autre Théodore et de dame Marie Rosalie Le Marchant de Rosinville, mariés, vint-il se fixer à Sorgues ? Je l’ignore. À partir de 1826 environ, il achète dans différents quartiers de ce village des morceaux de terre cultivables ou herme1, en général de surface très réduite et dont les prix vont de 30 à 500 francs. Ces transactions - j’en ai relevé près de vingt-cinq - se passent presque exclusivement chez le notaire Brunel de Sorgues. Le 15 juin 1830, il se décide pour une acquisition beaucoup plus importante en se rendant possesseur du domaine du Petit Vaucroze, situé à cheval sur les communes de Sorgues et de Bédarrides, que lui cède pour 16 000 francs un dénommé Henri Martin Agricol Reynier, cultivateur à Mirabel dans la Drôme, à coup sûr le proche parent d’une Anne Reynier, veuve de Damien Guichard, qui le tenait depuis le 11 juin 1793 d’Anselme Xavier de Vernéty. Le bâtiment est entouré d’un tènement2 d’une surface de seulement six saumées3 et demie. C’est là que Louet élit domicile. Moins de deux ans plus tard, exactement le 24 février 1832, il devient le maître du Petit-Gigognan en déboursant 26 000 francs à Paul Tonduti, comte de l’Escarène, demeurant à Nice, ville relevant alors du royaume de Sardaigne.


À cette période de sa vie, Louet ne se tient pas à l’écart de la vie publique. Il siège au conseil municipal, commande en chef les gardes nationales du canton de Bédarrides, ce qui semble indiquer une expérience militaire antérieure et remplit, de 1836 à 1840, les fonctions électives de conseiller d’arrondissement. Il ne dédaigne pas de cultiver les Muses. En 1843, l’Indicateur d’Avignon lance un concours du meilleur quatrain en l’honneur de l’homme de lettres Hyacinte Morel4, mort quatorze ans auparavant, mais dont la notoriété de poète et surtout de précurseur de la renaissance de la langue provençale connaît un regain d’intérêt, lorsque Tamisier rédige une notice insérée dans l’Almanach de Vaucluse.


Nombreux furent les versificateurs locaux qui, désireux d’empocher le prix, envoyèrent leurs vers et, parmi eux, on doit noter la présence de Roumanille, auteur d’un quatrain en provençal. Malgré cette concurrence, Louet triompha avec une strophe assez plate :

Le goût, l’esprit, le coeur, tout en lui fut parfait ;
Pour l’admirer, il suffit de le lire,
D’Apollon, il reçu sa lyre
Et des Grâces son Galoubet.

La solitude pesait à coup sûr à notre Sorguais d’adoption car, le 31décembre 1842, il se décidait à convoler avec une veuve âgée déjà de cinquante printemps, Constance Duchemin de la Théardière. Celle-ci avait épousé, bien des lustres auparavant , quand elle atteignait sa dix-septième année, un riche propriétaire d’Avignon, Benoît Fabien Edmond de Gilles de Ribas. Nous étions sous l’Empire, plus précisément le 1er mars 1810 et, à l’époque, la jeune fille figurait à l’état civil sous le patronyme plébéien de Duchemin. Si son père déclarait demeurer à Avignon, rue Campane, il n’en était pas originaire. Lui et sa femme, Thérèse Saigneau, puisaient leur origine à Laval dans la Mayenne. Quant à Ribas, il avait gagné une petite renommée à la fin du règne de Napoléon, en compagnie d’autres nobles, tels Merles de Beauchamp ou Monier des Taillades, en commandant des bandes de déserteurs et d’insoumis qui, dans le Luberon, pillaient allègrement les caisses des percepteurs. Il poussa même l’impudence, en juillet 1815, jusqu’à se nommer commissaire du roi dans un conseil de guerre totalement illégal, d’ailleurs désavoué par le marquis de Rivière. On disait encore qu’il abritait des tonneaux de poudre dans sa propriété de Saint-Chamas. On ne sait rien de la vie du couple Ribas-Duchemin rompue par le décès du mari survenu le 14 janvier 1842 dans sa maison de campagne de Laudun. Constance Duchemin observa un délai de viduité de moins de douze mois avant de contracter une seconde union probablement arrangée à Sorgues même où peut-être elle résidait. En effet, le 18 décembre 1792, son père, Joseph Marie Duchemin, avait acheté à Jean Baptiste Dominique de Vernety – Saint-Hubert, gentilhomme ordinaire du roi et co-seigneur de Lagarde-Paréol, classique savonnette à vilain5 dans le Comtat, domicilié pour lors à Saint-Germain en Laye, la grange du Grand Vaucroze et son tènement de soixante saumées au prix de 90.000 livres plus les épingles6.


Pourquoi les futurs choisirent-ils Venasque pour célébrer leurs épousailles, le 31 décembre 1842, alors que , contrairement à ce qu’ils affirment dans l’acte, ils sont étrangers à ce bourg haut perché ? Voulaient-ils ainsi échapper à la curiosité de la population, voire éviter un pénible charivari, coutume qui Détail du tombeau guettait le remariage des veufs et des veuves et se perpétua longtemps à Sorgues ? Pierre Joseph Marie Tournefort, le notaire de Venasque, qui recueillit leurs conventions matrimoniales , ne manqua pas de consigner qu’ils vivaient auparavant à Sorgues.

C’est au Petit Vaucroze que Louet s’éteignait le 24 juin 1856 sans ascendant, ni descendant. Son ami, le notaire Léon Brunel, déclarait son décès. En vertu de leur contrat de mariage, conclu sous le régime de la communauté légale assortie d’une donation réciproque, sa veuve recueillait donc sa succession, mais sans payer de droits, car elle faisait valoir que ses reprises sur ses propres, vendus durant le temps de leur mariage, absorbaient la valeur du montant de la communauté. À n’en pas douter, il revint à Constance Duchemin d’élever le charmant monument qui abrite les restes de son mari, sans bénéficier elle-même de ce tombeau. Elle n’avait pas dit son dernier mot. À soixante-dix-sept ans, elle ne craignait pas de contracter un nouvel hyménée avec un médecin, Antoine Denis, son cadet de plus de trois lustres. Cette union ne lui réussissait guère, puisqu’elle rendait l’âme à Villeneuve-lès-Avignon le 6 août 1871.

Alain MAUREAU

Docteur en Droit



Sources bibliographiques

- Registre de baptêmes, paroisse Saint-Pierre d’Avignon, 1792, folio 40.

- Registres de l’état civil de Sorgues, Avignon, Laudun, Venasque .

- Archives départementales de Vaucluse, enregistrement 19Q, 2629, 2630, 2631, 2632, 2633, 2184, 2714; 3 E 16/ 211, fol 241 (Antoine Nourry, notaire de Bédarrides) 3 E 61/ 309, n° 73 (Tournefort, notaire à Venasque).

- L’Indicateur d’Avignon - Alain Maureau « Un secrétaire perpétuel d’une société savante de province au début du XIXème siècle : l’Avignonnais Hyacinthe Morel (1756-1829) » Mémoire de l’Académie de Vaucluse, 1982.- Souvenirs du Consulat et de l’Empire dans le département de Vaucluse, nouveaux documents anecdotiques, 1976. - « Le major Lambot et sa justification », Nouvelles annales d’Avignon, 2003, page 86.

- Mes notes personnelles sur Sorgues. - Renseignements aimablement fournis par monsieur Charles Hubert de Brantes à qui je me plais ici à renouveler tous mes remerciements.

1 Herme ou hermas : terre inculte, actuellement, on dirait harmas.

2 Mot d’origine régionale : réunion de propriétés contiguës.

3 Mesure agraire de surface sous l’ancien régime, une saumée = 6200 m², voir page 149 de l’Histoire de Sorgues de Desvergnes, réédition de l’année 1978.

4 Hyacinthe Morel (1756-1829), Avignonnais, voir les sources de l’auteur en fin d’article.

5 Savonnette à vilain se disait autrefois de charges qu’on achetait pour s’anoblir. Dictionnaire Quillet.

6 Don fait à une femme quand on conclut quelque marché avec son mari – dictionnaire Littré de 1876 – populaire et vieilli : cadeau fait à quelqu’un pour service rendu – dictionnaire Robert –