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Paul Pons : 20 ans de lutte ! (17ème partie)

Paul Pons termine les souvenirs de sa vie errante en racontant son déplacement à la foire de Monteti. Pour obtenir de la municipalité l'autorisation d'y monter ses arènes, Robin a promis au maire — attraction sensationnelle — d'avoir un Noir (1) dans sa troupe. Mais au jour du départ, malgré le rendez-vous pris, le Noir (1) n'est pas là. Que va dire la municipalité ?


Légèrement à l'écart, nous suivions des yeux cette scène en prêtant une oreille attentive au dialogue échangé.

Nous nous demandions, très perplexes, comment cela allait se terminer.

Soudain, nous vîmes papa Robin froncer les sourcils, reculer de deux pas, et, le faciès creusé d'un rictus sévère, arcbouté sur ses cuisses massives, les deux poings campés sur la hanche :

— Le Noir (1), m'sieu l'adjoint, le Noir (1), dit-il, mais vous ne savez donc pas que s'il était ici, en liberté, vous n'y resteriez pas deux minutes ! Ah ! Ah ! Ah ! le Noir (1) !

Mais vous n'y avez pas songé, imprudent petit jeune homme (l'adjoint approchait de la soixantaine), mais il vous aurait déjà bouffé le nez si jamais j'avais commis le malheur de le laisser s'approcher de vous à la distance qui, faites excuses, sépare en ce moment votre gnasse du mien. Le Noir (1) ! Mais c'est féroce, ce bétail-là, et pour sûr que vous seriez rentré chez vot'bourgeoise avec un cyrano en pâté de foie si vous aviez seulement essayé de le voir d'un peu près.

Lancé dans ses explications, il poursuivit : —Voyez-vous m'sieur, c't'homme-là, c'est pas l'même l'après-midi que le matin ; autant il est civilisé l'tantôt, autant dans la matinée il est féroce. C'est croire qu'il vit deux existences dans une même journée ; jusqu'à midi, y a rien à faire, c'est un sauvage.

Et saisissant vigoureusement le malheureux adjoint par les revers de son veston, il ajouta :

— Tenez, voulez-vous que j'vous dise, eh bien, tel que vous me voyez, j'ai les foies blancs, tellement j'ai la frousse de ne pas l'avoir vu encore arriver. Songez donc, mais je suis obligé de le faire voyager dans une voiture à part, et au printemps j'ie colle sans hésiter dans une cage, sans quoi, il me croûterait comme un rien les hommes qui l'accompagnent. Ah ! on voit bien qu'vous savez pas ce que c'est qu'un Noir (1) de combat, car je ne présente que du Noir (1) de combat, v's'entendez — ça voyage pas comme un conseiller municipal de Monteti, v's'avez pas l'air de vous en douter.

Il faut croire que le malheureux édile en avait assez entendu. Il fit, sur les talons, un demi-tour précipité, et s'en fut complètement abruti par les théories du père Robin, sur les dangers de laisser un Noir (1) lutteur en liberté sur la grand'place de Monteti, avant que midi et demie au moins aient sonné à l'horloge de l'hôtel de ville.

Mais — ô miracle de persuasion ! — aux heures d'abattement avaient succédé chez Robin des minutes d'énergie farouche. Il était remonté, et prêt à tout.

— Vous l'avez vu, l'type, hein ? Eh bien, c'est pas tout ça, il va rappliquer encore ce tantôt, avec sa marotte du Noir (1). Oh ! y a pas à dire, si on n'en trouve pas, faut en fabriquer un, sans ça, c'est loupé pour revenir ici l'année prochaine, on pourra se mettre la ceinture.

Nous achevâmes de monter rapidement notre tour de toile, puis, comme l'heure s'avançait, toute la troupe s'en fut chez un petit marchand de vins tout proche pour y déjeuner. Comme nous nous attablions, nous nous aperçûmes qu'un des nôtres manquait à l'appel. C'était le père Robin. Où était-il ?

Un quart d'heure, une demi-heure s'écoulèrent, pas de Robin.

— Qu'est-ce que voulez, dit Devaux, mangeons. Il a dû aller à la mairie, régler le montant de l'emplacement.

— Mangeons.

On se mit à table, Robin n'apparaissait toujours pas.

Enfin, comme nous allions achever notre déjeuner, nous vîmes arriver papa Robin, souriant et joyeux, flanqué d'un grand diable qu'il tenait familièrement par le bras, et que, tous tant que nous étions, nous voyions pour la première fois.

— Eh bien, vous savez, nous dit-il, sans nous laisser le temps de l'interroger, ça y est, j'ai mon affaire.

— Quelle affaire ?

— Comment, quelle affaire ?

— Mais le Noir (1), parbleu.

— Oh ! chouette. Où est-il ?

— Le v'là.

Et, d'un geste triomphant, il nous désigna le jeune homme qu'il avait amené avec lui

— Mais, tu nous achètes, s'exclama Devaux, il est blanc, ton Noir (1) !

— Qu'ça fait, dit Robin, en clignant un petit œil malin, il est blanc, maintenant, ca n'a pas d'importance pourvu qu'il soit noir tout à l'heure.

Et il commanda à déjeuner pour lui et pour son nouveau pensionnaire.

— C'est pas tout ça, mes enfants, conclu t-il, en sucrant son café, il va falloir se distribuer la besogne, car la question du moricaud nous crée un travail nouveau. Vous comprenez, c'client-là, il va falloir le badigeonner des pieds à la tête, y compris la tignasse puisque c't'animal-là est roux comme il n'est pas permis de l'être. Y a pas à tortiller, faut nous y mettre à trois ou quatre, pendant ce temps-là les autres s'habilleront et quand ils seront nippés, ils viendront le sécher en l'éventant avec de vieux cartons. Toi, Pons, tu feras le boniment à la porte.

Le boniment à la porte ! C'était un genre spécial auquel je n'étais pas très exercé. Il demande des qualités que je n'avais point, mais à la foire de Montéti, mon insuffisance notoire comme bonnisseur, n'avait aucune importance.

Somme toute, le père Robin avait pas mal dressé son plan de bataille pour parer aux inconvénients que la défection du Noir (1) avait fait surgir ; tout s'annonçait pour le mieux, il n'y avait plus maintenant à en douter.

Hélas ! nous avions compté sans la traîtrise de l'injuste sort !

Tandis que soigneusement, à l'abri des regards indiscrets, Robin et ses complices, transformaient à grands coups de pinceau, l'homme blanc en un Noir (1) du plus beau noir, un petit nuage imprévu faisait une apparition timide à l'horizon. Il ne portait avec lui aucune mauvaise intention, ce petit nuage, mais enfin, il était là tout de même. Je le vis s'avancer, léger, guilleret, insouciant, abandonné au caprice du vent, masquant comme d'un tampon de ouate gris sombre, un coin du ciel tout bleu.

Ah ! le petit traître ! Comme il dissimulait bien son jeu, avec son air candide de ne pas y toucher ! Je l'aurais presque félicité d'être là, tant il faisait bien dans le paysage ! Ah ! le petit sournois ! Quel rôle hypocrite il jouait ! Il marchait en éclaireur, précédant la masse imposante et redoutable des noirs cumulus qui assombrissait soudain l'horizon d'une menace sur laquelle il n'y avait pas de doute à avoir.

Et tandis que s'obscurcissait le ciel, la peau du pensionnaire de Robin en faisait autant car là, derrière moi, dans la baraque, on le passait furieusement au badigeon, encore, et toujours !

Mais déjà sur la place, débouchait Tout-Monteti. Je montai en parade, seul, assez inquiet, tendant sans me presser les cordes du tambour. Séance de tapage inharmonique mais précieuse, ô combien, pour capter l'attention de la clientèle.

Comme je tendais la peau d'âne, Alphonse Henry vient me rejoindre sur le tréteau.

— Ça y est, me dit-il, il est bien noir, la mixture y a mis assez de complaisance, elle est presque sèche. Dans quelques minutes, on va pouvoir le sortir.

Toute la troupe, Robin en tête, le chef capsulé d'un fez rouge, fut bientôt en parade. Seul, Devaux éventait encore à l'intérieur le bamboula qui finissait de sécher.

Déjà, le public s'amassait devant l'arène, attiré par les préliminaires de la première et sensationnelle séance offerte aux Montetitiens extasiés, et comme nous nous rangions en bataille, face à la foule :

— Faites monter Ali-Sidi, ordonna d'une voix impérative le père Robin.

Drapé dans un peplum rouge-ponceau, le Noir (1) fit son apparition sur l'estrade.

Ce fut un succès de curiosité sans précédent.

— Ah ! monsieur Robin,lança une voix perdue dans la foule, c'est bien l'homme terrible dont vous m'avez parlé à la mairie !

C'était l'adjoint, le fameux adjoint au maire ; il avait éprouvé le besoin de se signaler à l'attention du directeur des arènes.

— Dites, Monsieur Robin, je monte, je vais le voir de près, il faut pourtant que j'y touche. Et, jouant des coudes, il se créa un passage pour accéder, à travers la foule, jusqu'à notre estrade. C'en était trop pour Robin. On le vit se précipiter jusqu'au pied du petit escalier qui commandait l'accès de la baraque, et d'un geste définitif, arrêtant le fonctionnaire trop amateur de lutte :

— Arrêtez, arrêtez, malheureux homme, supplia-t-il, vous allez faire un malheur. C'est vous qu'il a à l'œil c't'homme-là, que j'vous dis. Attendez qu'il ait lutté un peu, qu'il soit calmé. Sans ça, moi, j'réponds plus de rien ! Vous comprenez J'le connais un peu, mon pensionnaire.

J'ai tout de suite vu à son regard — car il vous a deviné dans la foule — que vot'blair ne lui allait pas. Sûr qu'y s'est dit en parlant de vous : « C'frère-là, j'sens qu'j'ai envie de l'faire aux pattes. »

Tout à l'heure, tout à l'heure, quand y sera en état d'être approché, j'vous f'rai signe. Mais pour l'quart d'heure, restez tranquille, que j'vous dis.

Et il remonta sur le tréteau, la physionomie toute angoissée. C'est que papa Robin sentait bien que son calvaire n'était pas terminé.

Avec l'apparition du Noir (1), venait de coïncider, comme par hasard, celle de la pluie.

Oh ! un rien, quelques gouttes à peine, mais cet indice précurseur d'une avalanche prochaine valait que l'on s'en inquiétât. Les événements ne tardèrent pas à justifier nos appréhensions, l'eau du ciel s'abattit en fines gouttelettes sur la grande place de Monteti, juste au moment où elle aurait mieux fait de rester là où elle était.

— Entrez, entrez vous mettre à l'abri, criai-je au peuple qui courbait l'échiné sous la pluie tombante.

A l'abri ! à l'abri où ? J'oubliais que l'arène était à ciel ouvert !

Qu'importe, malgré vents et tempêtes, la parade continuait.

Papa Robin avait pris une décision , héroïque ; comme il ne pensait pas que son Noir (1) fût du meilleur teint, il n'avait pas hésité à le préserver sous une immense parapluie de cotonnade, et, tandis que, stoïques sous la douche, nous amusions la galerie, lui, souriant et béat, abritait sa fragile personne aux regards stupéfaits des Montetitiens. Ah ! tout Monteti devait penser, sans doute, que le sujet noir qu'on leur exhibait présentait une valeur marchande rarissime pour qu'on prît avec lui des précautions aussi infinies.

A suivre...

Paul Pons

Illustrations de DE PARYS

article extrait de "La Vie au Grand Air" n°493 - 29 février 1908

(1) "nègre" dans le texte original

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