Paul Pons : 20 ans de lutte ! (3ème partie)

Paul Pons, après avoir raconté ses premières années, après avoir rappelé l'époque où il servait la messe dans la petite église de Sorgues, son pays natal, celle où il entra en apprentissage chez le forgeron du village. Il rappelait ses déboires au début avec son compagnon d'atelier qui le haissait, sa transformation subite du jour où il fut seule à la forge. Sa mère après avoir amassé sou par sou le prix d'un vêtement qu'elle veut offrir à son fils, part à Avignon, en secret, pour faire l'achat de ce costume.


Ma mère se rappelait vaguement, bien vaguement s'être arrêtée, lors d'un premier voyage à Avignon, devant la boutique d'un confectionneur dont l'étalage lui avait paru merveilleux. Comme elle s'informait de la rue où il se trouvait, elle apprit avec désillusion que la maison n'existait plus, mais comme on lui en indiquait une nouvelle qui valait mieux encore que l'ancienne, elle se sentit plus rassurée, et elle s'y précipita. "C'est très bien ici", pensa-t-elle, tandis qu'un petit commis approchait à son intention la seule chaise que l'on vit dans Ie magasin.

Puis, s'étant assise : « Je voudrais, dit-elle, un costume pour un garçon de 14 ans. Je lui taillais jusqu'à présent ses pantalons dans les vieilles culottes de son père, mais c'est un homme aujourd'hui, il faut qu'il ait ses choses à lui"

"Vous avez les mesures ?" demanda le commis. La pauvre femme n'avait oublié que cela ! Elle fit signe que non. "A quelques centimètres près c'est sans importance, expliqua le vendeur, nous avons ici toutes les tailles et des modèles qui se prêtent beaucoup. Voici quelque chose pour garçonnet, qui fera beaucoup d'usage et est très élégant. C'est ce qui se porte énormément à Paris en ce moment." Et il étala sur une table un petit costume que ma mère regarda avec effarement.

"C'est ça", dit-elle au petit jeune homme, qui lui faisait l'article. « Mais jamais il ne pourra entrer là dedans. Songez donc, il est d'un tiers plus grand que vous. Son père lui arrive tout juste un peu plus haut que l'épaule. Il a... il a... je ne sais pas combien ! » « Oh ! alors, nous n'avons rien pour lui, murmura le vendeur dont l'imagination conçut un client exceptionnel avec lequel il ne devait pas y avoir de vente possible. Il faudrait aller à Lyon ou mieux à Paris pour trouver ce qu'il lui faut, à moins de le faire faire sur mesure. »

Maman resta muette, atterrée. Toutes ses espérances fondaient comme se dilue un bonhomme de neige sous les rayons du soleil.

Elle se voyait, rentrant à Sorgues, les mains vides; tout l'effet qu'elle préparait s'anéantissait d'un seul coup ! Et ses maigres économies, si laborieusement amassées, allaient devenir sans usage.

Abîmée dans ses réflexions, ma mère demeurait silencieuse lorsque le vendeur de la maison de confections hasarda timidement : « Peut-être, Madame, pourrions-nous trouver quelque chose dans la plus grande taille d'homme ? » Et comme un geste évasif et déconcerté répondait à sa question, il s'en alla atteindre un vêtement plié soigneusement sur un des rayons les plus hauts perchés du magasin.

On pourrait gagner encore quelques centimètres dans le rentré du pantalon. Si le veston est trop large, en avançant un peu les boutons, il sera facile de le faire aller. Vous pourrez juger vous-même de cela à l'essai.

Le complet ainsi proposé était taillé dans une étoffe marron foncé égayé d'un petit semis de points blancs ; elle parut à ma mère le dernier cri de l'élégance. Et comme le commis insistait une fois encore sur le peu qu'il y aurait à faire pour qu'il allât bien, elle n'en voulut point voir d autre.

« Combien coûte-t-il ? » demanda-t-elle. Le jeune homme jeta un coup d'oeil sur l'étiquette : « Il est de 37 fr. 50, Madame ».

En retournant bien son vieux sac de cuir, ma mère n'y put trouver plus de 35 francs et 18 sous, et sur cette somme, encore fallait-il qu'elle payât son voyage de retour au conducteur de la patache. « Je n'ai pas davantage, dit-elle, en étalant tout ce qu'elle possédait de monnaie. » Et elle pensa : « Je rentrerai à Sorgues à pied, mais j'y arriverai bien tard. »

La lutte ne fut pas sévère sur cette différence de prix. Le petit commis traversa la rue vivement, et après avoir pris avis du confectionneur qui faisait un billard au Café du Commerce, il revint et s'appliqua à empaqueter le vêtement que ma mère avait hâte d'emporter pour être certaine qu'il était bien à elle.

Elle n'avait plus un maravédis, la pauvre, mais résigné à tout, maintenant qu'elle avait ce qu'elle voulait, elle repris d'un pas décidé le chemin de sa maison.

Qui sait l'heure à laquelle la malheureuse serait rentrée, et dans quel état de fatigue ! si le coche, qui retournait à Sorgues, ne l'eût cueillie au passage.

« Je n'ai plus rien, avait-elle dit au conducteur en montrant son sac vide, j'ai tout laissé là-bas. »

Il la fit monter à côté de lui, et la déposa à l'endroit même où quelques heures auparavant il l'avait prise. Ma mère reprit en passant sa voiture à bras, non sans l'avoir débarrassée des marchandises qu'elle contenait, afin de nous laisser croire, en rentrant, qu'elle avait bien accompli sa tournée ordinaire, et qu'elle regagnait la maison lorsqu'il ne lui restait plus rien à vendre. Cette anecdote, elle nous la conta, au père et à moi, quelques jours plus tard en me donnant le fameux costume dont l'acquisition l'avait fait passer par tant de transes. Hélas ! son calvaire n'était pas fini. Ce malheureux vêtement qui n'était pas fait pour moi — ni pour un autre d'ailleurs — m'affubla de la façon la plus burlesque qu'il se puisse imaginer !

Je nageais dans la ceinture du pantalon, mais les deux jambes ne m'en descendaient même pas à la cheville ! Quant au veston, c'était tout un monde ! Mes longs bras pendaient lamentablement au bas des manches exagérément courtes. Mon père hasarda quelques critiques. Je le savais, répondit ma mère, j'étais prévenue, je sais ce qu'il y a à faire. Et la malheureuse entreprit de ses doigts inexperts des retouches savantes qui me valurent de porter par la suite le plus inexprimable des accoutrements Mais, cela était son oeuvre, et elle veillait à sa conservation. Rien ne peut donner une idée du soin religieux qu'elle apportait, le dimanche, à plier le vêtement de ses rêves et à le ranger soigneusement dans un obscur placard, dont le rez-de-chaussée était occupé par la vaisselle du ménage. Pauvres nippes ! dire qu'elles ont vu le début de ma carrière ! Et quel début !

III

Ce dimanche-là, il y avait à Vedéne, petite localité proche de Sorgues, un concours de lutte organisé à l'occasion de la foire aux bestiaux. Comme cette manifestation coïncidait avec la Saint-Just, fête patronale du pays, on avait jugé, sans doute, qu'il fallait bien faire les choses, car le premier prix avait été porté à cent sous. Le second devait, si je m en souviens, toucher 2 ou 3 francs. Quant aux autres, ils en étaient pour leur courte honte de se voir battus. La Gazette d'Avignon avait parlé de cette épreuve à deux reprises diffé-rentes et j'avais résolu, bien résolu, cette fois, d'y prendre part. D'ailleurs ma mère à qui je m'étais ouvert de mon projet, ne m'avait opposé qu'une faible résistance.

Près de deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où, encore sous sa tutelle directe, je m'étais vu refuser l'autorisation d'aller concourir à l'Isle-sur-Sorgues. Au reste, je manifestais à présent quelques velléités d'indépendance que mon père encourageait doucement en disant "Mais c'est un homme, ce n'est plus un enfant, laisse-lui donc un peu de liberté."

J'avais, en effet, encore que j'atteignis à peine ma seizième année, toute la vigueur physique d'un homme fait. Le travail de la forge avait exercé mes muscles, et puis, la nature s'en mêlait ; bien qu'elle persistât énergiquement à me laisser maigre comme il n'était pas permis de l'être, elle m'avait donné des bras d'acier.

J'ai, par la suite, attribué cette qualité musculaire à ma très grande sobriété. Nous étions pauvres comme Job, à la maison. Notre table était réduite à la plus rigoureuse, mais à la plus hygiénique simplicité. Le concours de lutte de Vedène m'apparaissait donc comme une distraction tout indiquée où je pouvais trouver à la fois une satisfaction d'amour-propre et — pourquoi ne pas l'avouer? — une pièce de cinq francs qui aurait été la bienvenue chez nous. Les gens de Sorgues se chargeaient, au reste, d'entretenir mes illusions "Vas-y donc toi, grand Paul, tu les rouleras tous" m'avait dit le forgeron.

Au fond, j'en mourais d'envie, et il n'était point nécessaire que l'on m'y poussât.

Je partis, de grand matin, sous une pluie battante. J'avais revêtu le fameux costume que ma mère m'avait acheté à Avignon. Il n'était plus très neuf ; ma vieille mère en avait déjà rallongé deux fois le pantalon ; on n'aurait pas trouvé dans le bas trois millimètres de rentré.

Mais, je n'avais pu depuis en acheter d'autre, car, boucler notre budget devenait un problème de plus en plus difficile.

Un large parapluie de cotonnade, qui n'avait plus de couleur avouable tant il avait été lavé par l'eau du ciel, me protégeait contre les avalanches qui s'abattaient, mais, lorsque j'arrivai à Vedène, j'étais tellement crotté qu'il me sembla que j'avais des leggins de boue.

Le concours avait lieu sur la grande place du village. Elle était d'ailleurs grande comme un mouchoir de poche, cette "grande place".

Un kiosque, affecté à des usages divers, s'y élevait au centre. C'est là, en raison du mauvais temps, qu'avait lieu le concours. Pour donner à cette solennité athlétique un peu de panache, il avait été décidé que les concurrents, groupés à la mairie, i» se rendraient en cortège sur la place où les spectateurs assemblés les attendraient. Un cortège ! Nous étions 17 ! L'unique clairon des pompiers nous précédait. Comme je dépassais tout le monde par ma haute taille, j'étais le point de mire des gens qui nous regardaient défiler.

"Oh, celui-là, regarde donc comme il est grand !"

J'entendis bien vingt fois cette réflexion peu variée.

La pluie avait heureusement cessée. Le ciel bas et fuligineux du matin s'était dégagé, le soleil ne filtrait pas encore à travers les nuages mais on l'attendait. Nous avancions, au pas, derrière le clairon qui tirait de son instrument des sons bizarres, hachés, saccadés, d'une cadence inégale, tantôt stridents, tantôt étouffés. Il paraissait inlassable, car nous étions déjà. arrêtés depuis un instant sur la place, qu'il continuait de s'époumonner dans sa trompette.

L'arbitre qui avait été choisi pour diriger et juger le concours, était un petit vieux à lunettes, très vieux et légèrement voûté. Il avait été moniteur de gymnastique sous l'Empire, alors qu'il tenait garnison à Lyon. Cette circonstance l'avait certainement désigné pour remplir la fonction qu'il allait exercer. Après avoir procédé à l'appel de nos noms, il nous plaça par rang de taille.

"Comment vous appelez-vous mon ami ?" me dit-il en s'approchant.

"Paul Pons"

"Eh bien, Paul Pons, mettez-vous là le premier, je crois que c'est vous le plus grand, il n'y a pas d'erreur possible. "

Non, il n'y avait pas d'erreur possible. J'avais bien l'air interminable à côté de mes concurrents. Tous ces préliminaires m'énervaient. Je ne définissais pas exactement l'impression de lenteur désagréable qu'ils me causaient, mais j'avais hâte que l'on commençât de suite, car à temporiser ainsi je sentais ma confiance en moi s'évaporer peu à peu. Je crois que ce jour-là fut un des très rares moments de ma vie où j'ai senti disparaître le calme qui m'a si souvent servi, si rarement abandonné. On avait, en guise de tapis, étendu sur le sol une épaisse concise de paille, recouverte de deux bâches grossièrement cousues ensemble.

Ce tapis, je le piétinais, sans pouvoir tenir en place, tout en soupesant, d'un regard rapide, ceux avec qui j'allais être aux prises. Le petit vieux à lunettes s'approcha enfin de nous et s'adressant à la collectivité demanda : "Y en a-t-il qui n'aient jamais lutté ?"

Je fis signe que j'étais de ceux-là ; deux jeunes gens déclarèrent aussi leur inexpérience. Nous eussions mieux fait de ne rien dire, car il nous fallut entendre une foultitude d'explications qui n'en finissaient pas sur ce que nous devions faire ou ne pas faire, et auxquelles nous ne comprimes d'ailleurs rien. Je n'apportai, au reste, qu'une attention relative aux paroles de notre arbitre, car, à vrai dire, j'avais déjà vu des concours semblables à celui auquel je prenais part et je savais, théoriquement du moins, de quoi il retournait.

Et puis, j'étais distrait par ailleurs. J'observais du coin de l'oeil un gros roux, taillé comme à coups de serpe, de qui le regard sournois se dissimulait sous un pli méchant des paupières. C'était un garçon qui pouvait bien avoir 23 ou 24 ans. Tout en lui respirait la force brutale, la force animale dans l'acception entière du terme. Il me sembla que de celui-là je devais me méfier plus que des autres.

Enfin, notre petit vieux se décida à mettre une fin à la période des conférences.

"Nous allons commencer, Monsieur le Maire", dit-il à un grand diable sec comme un coup de trique, et dont le faciès complètement rasé était ridé telle la surface d'une pièce d'eau plissée sous un coup de vent. Les spectateurs, pas très nombreux d'ailleurs, cernaient le kiosque où la grosse partie allait se jouer.

Nus jusqu'à la ceinture, nous défilions à la parade devant un public qui mesurait nos chances respectives à l'impression pro-duite par la puissance de nos torses.

Je dois l'avouer, je ne fis pas sensation. Le gros roux que je guettais donna bien meilleure impression que moi et j'en éprouvais quelque dépit. Le prestige de la taille me valait quand même quelques partisans, mais enfin, j'étais loin de réunir  

Comme je grelottai, je résolus de mettre mon veston, et cette particularité me fit désavantageusement apprécier, car les autres indifférents à l'humidité ambiante que les premiers rayons d'un soleil pâle n'avaient pu atténuer, plastronnaient superbement devant la galerie. Je devais évidemment passer pour un être bien inférieur et j'eus la sensation qu'il en était ainsi lorsque mon tour de lutter étant venu, le clairon des pompiers qui faisait fonction de speaker, appela : "Prosper Ragaru contre Paul Pons".

Il mit dans ce Paul Pons une inflexion de voix qui me parut trahir quelque chose de méprisant à mon égard. Et dans sa pensée, il devait certainement ajouter : « Toi, grande flèche, tu ne vas pas exister longtemps. »

O ironie du sort ! Ce Ragaru, mon premier adversaire, était le gros roux que j'avais détaillé du regard parce qu'il ne m'inspirait pas confiance. On nous mit en présence. Ragaru n'avait pas quitté son sourire mauvais figé sur sa face un peu bestiale. Il n'était point de chez nous. Descendu du Nord, depuis tantôt un an, il s'occupait de droite et de gauche aux travaux de culture. Pour le moment, il travaillait aux olives dans le domaine des de Corballou. On le disait très fort et son apparence justifiait réellement cette opinion.

Au signal de l'arbitre, il avança sur moi lentement, les bras demi-allongés, le buste légèrement penché. Son allure avait quelque chose de rustre et de félin à la fois, et il avait certainement vu travailler les professionnels du tapis, car il semblait vouloir s'en assimiler la manière. Je reculai lentement, cherchant à conserver ma distance pour parer à temps à toute surprise. J'avais adopté cette garde un peu primitive, que j'ai retrouvée par la suite chez les Turcs et qui consiste à étendre les deux bras en avant pour arrêter dès le début toute tentative de rentrée directe en ceinture. Cette tactique défensive dura quelques minutes ; elle ne semblait pas plaire à mon adversaire.

A suivre...

PAUL PONS
Illustrations de DE PARYS

article extrait de "La Vie au Grand Air" 23 novembre 1907

 

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