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Paul Pons : 20 ans de lutte (5ème partie)

Après avoir rappelé ses années d'enfance à Sorgues, son pays natal, après s'être attendri au souvenir des sacrifices que faisait sa mère pour lui rendre la vie plus douce, Paul Pons raconte ses débuts dans la carrière athlétique. Opposé à un homme très considéré comme lutteur dans la région, il arrive à le plaquer sur les deux épaules. Mais, en sa qualité de débutant, le jury ne classa notre héros que second.


Mon père qui s'enorgueillissait de mon succès dans ce concours de Caderousse en faisait tout un monde aux yeux des habitants de Sorgues et ma réputation commençait à se dessiner dans la région lorsqu'un matin de juillet, je partis pour prendre part au Championnat organisé à Jonquières à l'occasion de la foire annuelle.

C'était une réunion sérieuse,... le premier prix était de 15 francs ! Et ces 15 francs-là, il me les fallait.

L'argent, hélas, prenait en effet de moins en moins le chemin de notre chaumière. Nous nous enlisions un peu plus chaque jour. Je n'avais jamais connu les jouissances que procure l'argent; mon âme simpliste ignorait encore tous les raffinements qu'il autorise, mais je savais la nécessité impérieuse de vivre, qui nous tenaillait de plus en plus. Mon père restait solide à l'ouvrage, mais mère donnait des signes de lassitude qui n'étaient pas sans m'inquiéter.

Et puis, chose plus grave, la situation se compliquait de mon côté. La forge n'allait plus, elle périclitait, ses affaires devenaient si médiocres que, si modestes que fussent mes appointements, il était évident qu'ils constituaient une lourde charge pour le forgeron; seul, bientôt, il pourrait suffire à l'ouvrage de la maison. La catastrophe était imminente, je ne l'ignorais pas et déjà j'avais — sans en souffler mot à ma mère — envisagé l'éventualité de m'exiler pour aller chercher du travail au loin. Cette perspective, sans m'effrayer ne me souriait que médiocrement. Je ne me sentais pas l'âme voyageuse; je n'avais point la curiosité de voir de l'inconnu. J'aimais mon petit village où les jours se passaient pour moi dans une tranquillité endormante, qui incitait peut-être mon énergie figée à une somnolence sans fin, qui ne faisait rien pour l'éveiller, mais j'éprouvais un bien être à rester ainsi engourdi sans aspirations précises dans le décor ensoleillé de mon village natal.

L'avenir m'apparaissait flou, comme noyé dans le brouillard, invisible, indéchiffrable. Au fond, l'avenir, y songeais-je bien positivement ? Je ne partis pas seul ce matin-là. Un garçon de mon âge avec qui je sympathisais m'accompagna. Nous parlions peu, en cheminant côte à côte sur la route. La chaleur, déjà accablante, nous écrasait. Comme nous passions devant une auberge, après avoir parcouru dans la poussière quelque sis kilomètres, nous nous arrêtâmes pour boire, car nous mourions de soif. La bicoque, isolée sur la route, se dessinait toute blanche dans la clarté ardente du jour. Dans la petite pièce du rez-de-chaussée où nous pénétrâmes, un unique consommateur avait pris place. Il s'était assoupi sur la table, sa tête à moitié cachée dans ses bras replies. C'était un roulier ; devant la maisonnette son attelage grillait sous le soleil brûlant.

Le peu de bruit que nous limes en entrant suffit à le tirer de sa torpeur. Lentement, péniblement, comme si tout un monde pesait sur ses épaules, il se souleva, nous observa d'un regard encore endormi, puis apercevant à portée de sa main son verre à moitié plein, il le prit et le vida d'un seul trait.

Nous suivions depuis un moment les rares mouvements qu'il faisait en conservant toujours cette espèce d'hébétude qui ne l'avait point quitté depuis qu'il s'était éveillé, lorsque l'aubergiste s'approcha de nous et nous dit à voix basse :

"C'est Tenaille, le charretier de chez les Mazais, il veut rentrer à Jonquières à temps pour pouvoir prendre part au concours de poids. Il aime ça et ça lui réussit."

"Tiens, fit mon camarade, nous allons aussi à Jonquières. Paul doit y lutter. Je ne savais pas qu'on y allait faire également des poids."

La fin de notre conversation parvint jusqu'aux oreilles du roulier qui dormait certainement moins qu'il n'en avait l'air.

La conversation s'engagea vite devant une bouteille de vin, qui fut tôt vidée. Il nous offrit de mais prendre dans sa charrette pour faire les quatre ou cinq kilomètres qui restaient encore à parcourir.

Comme nous devisions, chemin faisant, de choses et d'autres, il me dit Je crois vous avoir vu lutter déjà, si je ne me trompe ? "N'étiez-vous pas au concours de l'Isle-sur-Sorgues ?"

Je fis signe que oui.

« C'est cela, je m'en souviens bien, à présent. J'ai remarqué que vous étiez fort mais que vous ne connaissiez rien à la lutte. Vous n'y connaîtrez d'ailleurs probablement jamais rien, car vous n'avez pas l'air assez vif pour faire quelque chose de bien dans ce truc-là."

"Singulière façon de m'encourager, pensai-je en moi-même. "

Au fond, j'étais un peu dépité d'entendre le premier quidam venu porter sur moi un jugement aussi définitif alors qu'il ne m'avait vu lutter qu'une fois, le jour de mes débuts comme amateur. Je n'y attachai pas autrement d'importance.

"C'est que, insista-t-il, vous allez rencontrer là-bas de fins lutteurs Léger, Langlois, le gros Victor et bien d'autres. Je les connais." Puis, après avoir pris un temps, il ajouta, avec une inflexion de voix légèrement orgueilleuse et gonflée de satisfaction "C'est moi qui les ait faits; Çà, ça lutte." — Et lui, répliqua mon camarade en me désignant, ça ne lutte pas peut-être Alors qu'est-ce que ça fait ? — Peuh ! dit, avec une moue de dédain, le roulier à qui mon savoir faire n'inspirait décidément aucune confiance.

Cet être, avec sa suffisance entendue, commençait à m'agacer. Et puis, tout me crispait, l'impatience, la poussière, l'attelage qui n'avançait pas. Il nous restait encore deux kilomètres à franchir. Je voulus descendre et les parcourir à pied pour me dégourdir les jambes. A vrai dire, j'en avais assez du charretier et de ses appréciations sur mon compte. Mais celui-là, je devais le repincer, l'après-midi même, sur le propre terrain de ses soi-disant exploits. Et ce me fut une douce vengeance. Je la savourai avec d'autant plus de délice, qu'en ce moment-là, je vis s'imprimer sur sa figure tout ce que l'âme d'un homme peut éprouver de dépit.

Cet incident, dont j'ai souvenance, et qui ne marqua guère pour moi qu'une petite satisfaction d'amour-propre, joua cependant un rôle bien effacé dans cette journée où devait se décider ma destinée tout entière.

Je fus à une heure après-midi sur le " Cours " où nous devions concourir. Le roulier qui nous avait conduits le matin avait dit vrai. A côté du tournoi de lutte, était prévue une épreuve d'exercices athlétiques. Je remarquai, jetés pêle-mêle dans la poussière, quelques poids, un unique haltère, et différents blocs de fonte, sans formes précises ; c'étaient les engins du concours. La commune n'était pas riche, les ressources de son budget ne lui permettaient pas de réaliser l'achat d'un matériel semblable à ceux que l'on voit dans les gymnases où les poids s'alignent côte à côte, comme le sont les pipes au râtelier d'un café de province.

S'ils n'étaient pas de la forme classique et généralement adoptée, ceux de la petite ville de Jonquières n'étaient point maquillés. A part deux spécimens annoncés pour 20 kilos, et que la bouchère de l'endroit avait prêtés, c'était ce que je pris l'habitude d'appeler plus tard des " baths ". Ils atteignaient largement la valeur pour laquelle ils étaient prévus. Un, entre autres, un cube de fer aux arêtes mal équarries — était effrayant à faire à bras tendu par l'anneau. L'étrange construction de ces modèles rendait plus difficile encore leur maniement. La collection — que n'ai-je pu l'avoir plus tard à titre de curiosité! — comprenait une certaine boule trouée de part en part, et dans laquelle avait été passée une chaîne de solidité éprouvée, mais qui vous coupait les mains. Ah ! il ne fallait pas avoir l'épiderme sensible pour travailler ces engins rudimentaires. J'étais venu pour lutter, sans l'intention de faire des grâces de force, mais sur les instances de mon camarade qui me suivait comme mon ombre, je décidai de prendre part également au concours athlétique qui précédait le tournoi de lutte.

J'allais me diriger vers la table boiteuse prêtée par le Café de la Place et donner mon nom au petit scribe qui tenait la comptabilité sportive des épreuves, lorsque je vis, à quelques pas de moi, deux physionomies très certainement étrangères au pays. C'étaient deux hommes solidement découplés. Ils avaient des chapeaux de paille dont les bords gigantesques rabat-taient un voile d'ombre sur leurs visages. L'un d'eux, le plus mince, pouvait être dans la force de l'âge, l'autre de qui les traits m'échappaient, tant était rabattue sa coiffe sur ses yeux, paraissait plus vieux. A tour de rôle, ils s'approchèrent, en roulant légèrement des épaules, des engins qui paraissaient retenir leur curiosité, en prirent deux ou trois, les soulevèrent lègerement comme pour se rendre compte de ce qu'ils pouvaient bien peser, puis, le plus jeune se tourna vers son compagnon, et passant sa main sur sa bouche comme pour y effacer le pli que la surprise y avait creusé : "C'est pas de la camelotte à la colle" dit-il.

Les deux inconnus s'éloignèrent. J'oubliai vite leur présence à laquelle je n'avais attaché en somme qu'un sentiment de curiosité passagère.

Aussi bien, l'appel des concurrents commençait de l'autre côté du cours, et je m'y rendis.

Ce n'était point ici, comme dans la petite localité où j'avais précédemment remporté mon premier succès. Pas de cortège, pas de défilé, rien de protocolaire ni de théâtral. Tout se passait avec une simplicité d'organisation, proche parente du plus parfait désordre.

Après avoir répondu présent à l'appel de son nom, chacun retraversait individuellement le cours et allait prendre place dans l'enceinte dessinée à l'aide de cordes fixées à des piquets, et au centre de laquelle on avait transporté les poids. L'arène où nous devions lutter était un peu plus loin. On avait choisi, pour l'y installer, un endroit où le cours s'infléchit pour rejoindre la place du village, parce que c'était le coin le plus ombreux que l'on pût trouver dans le pays par une après-midi brûlante de juillet. La chaleur était intenable. Le soleil s'infiltrait en gouttes de feu entre les feuilles des grands arbres qui nous protégeaient et dont pas un souffle d'air ne dérangeait l'immobilité. Il fallait avoir l'âme chevillée au corps, l'enthousiasme des vingt ans pour venir lutter et faire des poids dans cette atmosphère accablante sous laquelle auraient dû fondre les énergies les mieux trempées ! Je devais, au reste, à ma nature sèche — tout en muscles et en nerfs — de ne point souffrir des ardeurs immodérées d'une température implacable.

J'ai, depuis ma plus tendre jeunesse, conservé l'horreur du froid, du froid humide surtout, de ce froid gris du Nord qui se glisse sournoisement mais sûrement dans vos moelles, fige votre sang, paralyse vos muscles, ankylose la souplesse de vos articulations, vous glace l'âme de tristesse ; ce froid dont j'ai quelquefois tant souffert en parade, lorsque notre baraque de lutteurs était montée sur une place ouverte à tous les vents.

J'ai toujours aimé et j'aime le soleil qui coule de la vie brûlante, intensive, dans tout votre être; je l'aime pour des raisons physiques et mentales, parce qu'il m'a toujours procuré des sensations étrangement douces de bien-être général, d'espérances vagues, imprécises, indéfinissables, même lorsque je n'avais rien à espérer ni à désirer ; je l'aime, parce qu'il m'a semblé qu'il m'aidait à vivre une existence d'illusions dont la réalité, hélas ! effaçait parfois si brutalement l'image.

J'avais, avec mes concurrents, pris place dans le ring sommaire où nous devions exécuter les exercices de force prévus ou plutôt imprévus, car rien n'était fixé à l'avance du concours, lorsque je reconnus, parmi les spectateurs, les deux étrangers, qu'une heure avant j'avais remarqués. Ils paraissaient s'intéresser à ce qui se passait, non point en curieux, mais en connaisseurs. Le hasard m'avait placé à côté du roulier qui, le matin, m'avait pris dans sa charrette et avait si cavalièrement jugé mes qualités athlétiques.

L'arbitre, assisté d'un jury de trois membres, fit commencer les épreuves, et débuter tout de suite par 20 kilos à bras tendu. Les deux poids prêtés par la bouchère servirent à cet exercice. Comme il s'en manquait bien de 3 livres pour qu'ils fissent 20 kilos annoncés, les neuf dixièmes des concurrents réussirent cet exercice. Correctement ? Non, pour la plupart. Aucune réglementation classique ne régissait ce concours, où l'on ne tenait pas compte de différents éléments d'appréciation qui doivent jouer un rôle considérable dans un critérium de force. D'ailleurs, tous, tant que nous étions, ne connaissions le premier mot du travail classique des poids. Nous représentions des forces naturelles mais inexercées. J'étais déjà très fort des bras et j'avais une pince terrible. L'exercice du bras tendu ne m'était pas favorable. Mes bras, démesurément grands, devaient me handicaper dans un mouvement athlétique où, plus le levier est court, plus l'effort à produire diminue. Je m'amusai cependant à faire mon bras tendu par la coiffe, ma large main enserrant le poids avec une sûreté qui me donna toute confiance. Les deux inconnus ne m'avaient pas perdu de vue, je les vis échanger quelques mots à voix basse, tandis que je laissais retomber le poids qui s'abattit lourdement dans la poussière en faisant cliqueter son anneau.

Les exercices se suivirent avec une certaine monotonie. Nous dûmes successivement élever deux énormes essieux liés ensemble par des chaînes et sur lesquels on avait fixés deux poignées fixées par des rivets.

A suivre...

Paul Pons. Illustrations de De Parys.

article extrait de "La Vie au Grand Air" n°481 - 7 décembre 1907.

 

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