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Paul Pons : 20 ans de lutte ! (6ème partie)

Dans les premiers chapitres, Paul Pons a rappelé ses annéesl d'enfance à Sorgues, son pays natal. Puis il commence le récit de sa carrière de lutteur. Il débuta dans un tournoi dominical, organisé dans un village voisin. Il s'y classa second. Encouragé par ce début, il prend part au concours de Jonquières où, en plus d'épreuves de luttes. des exercices de poids étaient imposés aux concurrents.


J'avais assez bien réussi, pour ma part, les mouvements imposés; le travail des essieux, entre autres m'avait valu une note supérieure à celle de mes concurrents, y compris le charretier, mon fameux critique, que je laissai tout ébaubi et même profondément vexé. Le jury entra en délibéré dès que fut terminé le concours. Il me classa premier ; la journée commençait bien pour moi.

 

Je m'acheminai à l'autre extrémité du cours, pour aller disputer le championnat de lutte, lorsque j'entendis, derrière moi, une voix qui m'interpellait.

Comme je me retournai, j'aperçus à quelques pas les deux individus qui suivaient avec une curiosité si étrange les phases du tournoi de force :"Eh grand", me dit le plus petit des deux, tu as bien travaillé, viens qu'on te serre la main. Tu dois avoir soif, hein, allons viens boire un coup !— Je ne puis pas, répondis-je, je vais lutter à l'instant. — Comment tu luttes ? — Oui, je ne suis venu de Sorgues que pour cela, je ne m'attendais guère à faire des poids. » Sans en dire plus, j'allongeai le pas pour gagner en hâte l'arène primitive où les concurrents étaient déjà assemblés. Ma hâte de m'éloigner ne me permit pas d'entendre la réflexion que fit à son ami l'homme qui m'avait parlé tout à l'heure. Et puis, je n'y attachai aucune importance après tout : je ne songeai qu'aux chances que j'avais de remporter une nouvelle victoire, celle-ci plus financièrement rémunératrice que celle que je venais d'obtenir et qui, je crois, me valut cent sous auxquels, d'ailleurs, je ne m'attendais certes point.

C'est curieux tout de même combien l'état d'esprit d'un homme influe sur le rendement de son système musculaire ! Je ne sais pas ce que j'avais ce jour-là, mais il me semblait que si l'on m'avait demandé de soulever le monde, je l'eus porté sur mon échine. Le sentiment de l'effort excessif, l'appréhension de la difficulté à vaincre, ces sensations que, dans certaines circonstances de l'existence de lutteur professionnel, j'ai par la suite envisagées sans aller jusqu'à les redouter, je ne les éprouvais nullement. J'avais une extraordinaire confiance en moi, une confiance calme, inébranlable, immensurable, comme je n'en ai jamais eu depuis.

Je luttai deux fois en moins de deux heures, sans que la fatigue ait pu me gagner. Je m'étais cependant un peu fâché. Mon adversaire, ce Langlois de qui j'avais entendu parler le matin par le roulier, m'avait, dans un accès de sauvagerie, sans doute provoqué par la résistance inattendue que je lui opposais, ce Langlois m'avait mordu ; pas bien fort, mais suffisamment cependant pour que l'empreinte de ses dents fût marquée sur mon bras.

Le geste me révolta. Je menai si durement mon adversaire pendant quelques minutes, lui torturant la nuque de mes mains rageuses, le balançant de droite à gauche par des tirades vigoureuses jusqu'à la brutalité, que Langlois donna bien vite des signes de lassitude. J'en profitai pour l'amener à terre et là, par un coup qui tenait à la fois de la prise de tête en dessous et de la ceinture de côté — naïve association qui ne pouvait naître que dans l'esprit d'un néophyte — je l'amenai sur les deux épaules sans qu'il m'opposât une résistance sérieuse.

Est-ce le style dans lequel je remportai la victoire sur Langlois ? Est-ce l'impression qu'elle fit sur mes autres concurrents ? Je l'ignore encore, mais toujours est-il que j'eus la chance de pouvoir me débarrasser de mes adversaires sans avoir à m'employer à fond. Je ne rencontrai même que des résistances limitées ; je n'eus pas grand mérite d'en venir à bout. Au fond, j'incline à croire que je me trouvais simplement dans des dispositions physiques particulièrement favorables.

Le temps avait tourné à l'orage; à mesure que le ciel s'assombrissait, l'atmosphère devenait de plus en plus opprimante.

Après avoir lutté deux ou trois fois, on voyait certains d'entre les concurrents en proie à une dépression nerveuse qui leur enlevait la moitié des moyens dont ils eussent pu disposer en temps normal.

C'est ainsi que, favorisé par les circonstances, je gagnai mon deuxième tournoi. Mais le ciel ne permit pas que je retirasse le profit de la petite part de gloriole que me valait ma victoire. A quelques gouttes inquiétantes, larges comme des pièces de vingt sous succéda une pluie torrentielle; elle fit fuir précipitamment le public qui nous entourait. J'avais lutté le dernier ; je n'eus que le temps de sauter sur mes nippes déjà trempées. Je me hâtai à les vêtir — remarquant à peine une vieille femme qui tomba à genoux en se signant, lorsqu'un premier éclair zébra le ciel de rouille - quand les deux éternels étrangers, qui étaient toujours là, s'approchèrent de moi.

Le plus âgé - d'apparence tout au moins - me prit familièrement par le bras : "Viens, tu as bien mérité de boire avec nous "

-"Comment t'appelle tu ?"

- "Paul Pons

- "Eh bien Paul Pons, tu pourrais faire un rude lutteur si tu le voulais"

Il m'entraîna en ajoutant "Nous aussi nous savons ce que c'est que la lutte... et puis... nous avons à te parler. " Nous nous dirigeâmes, sous la pluie qui redoublait d'intensité, vers un petit estaminet perdu dans une ruelle adjacente au cours. L'unique salle qu'il possédait de plein pied sur la rue, était de dimensions bien restreintes. Le plafond, coupé de poutrelles sales et vermoulues, en était si bas, qu'instinctivement, quelque petit que l'on fût, on courbait l'échine en entrant; par crainte de se heurter à la tête.

Dix consommateurs suffisaient largement pour remplir ce trou de souris, qualifié du nom de débit. Y trouver une place ce jour-là, était un songe creux. Nous finîmes, en désespoir de cause, par nous installer sur un guéridon, grand comme un pain à cacheter, qu'on nous installa dans l'entrebaillement d'une porte, conduisant à l'office.

Du vin fut servi et trois verres. Je vais faire le service me dit un de mes compagnons en les remplissant jusqu'aux bords. Puis, comme il m'invitait à trinquer :

"Comment t'appelles-tu donc ?

— Paul Pons.

— "Eh bien, Paul Pons, tu pourrais faire un rude lutteur si tu le voulais, mais tu as besoin d'être dressé. Tu dépenses trop souvent une force inutile à des mouvements, qui ne peuvent te donner aucun résultat ; c'est par là que tu pèches d'ignorance. Veux-tu que nous t'apprenions le métier ? "

— Mais, vous luttez donc demandai-je ? — Oui, des fois, répliqua-t-il en remplissant à nouveau nos verres, tantôt à droite, tantôt à gauche; nous en mangeons quoi !

C'étaient le père Bernard et Pietro Dalmasso !

VI

La génération actuelle n'a point connu Bernard père, pas plus d'ailleurs que son fils Félix. Ceux-là seuls qui s'intéressaient à la lutte il y a une vingtaine d'années, ont vu dans leur beau temps, les deux plus fins lutteurs qu'il y ait jamais eu en France - et j'ose le dire - deux hommes qui n'ont jamais été remplacés : Félix Bernard et Pietro Dalmasso, celui-là même qui m'avait entraîné par le bras dans la salle enfumée de l'estaminet où nous étions installés à boire.

Je ne connaissais, au moment où le hasard m'avait mis en face d'eux, ni l'un ni l'autre. Je n'en avais point entendu parler. La presse sportive, à qui l'on doit la rénovation de la lutte, n'existait encore à cette époque, qu'à l'état embryonnaire. Elle n'avait point pris l'extension qu'elle a acquise depuis sept ou huit ans, et aucune feuille quotidienne ou périodique ne s'inquiétait alors des faits et gestes des lutteurs.

J'étais donc comme beaucoup d'autres ; j'ignorais les célébrités du temps, dont la réputation ne sortait pas des quelques villes où les lutteurs avaient accoutumé de monter, à dates fixes, leurs baraques. Deux ou trois fois, une troupe avait séjourné en Avignon, c'étaient les frères Marseille de la Palud,— je devais travailler chez eux un peu plus tard — qui l'avait amenée ; mais j'étais encore tout jeune et il n'était pas question pour moi d'aller voir les forains, campés si loin du toit paternel.

L'orage s'apaisait un peu au dehors. Il grondait encore à l'intérieur du cabaret, un tumulte assourdissant y régnait, et nous avions grand peine, mes compagnons et moi à nous entendre. Oui, continua le père Bernard, tu peux devenir un beau lutteur, mais tu as beaucoup à apprendre. Qu'est-ce que tu fais de ton métier ?

— Je suis forgeron, à Sorgues, à quelques kilomètres d'ici.

— Tu es seul ?

— Non, j'ai encore mon père et ma mère. Nous ne sommes pas riches, alors j'ai pensé en venant à Jonquières, que je pourrai gagner 15 francs. C'est une grosse somme pour la maison. Et puis, j'aime ça la lutte ; c'est aujourd'hui le troisième concours auquel je prends part. La première fois j'ai été tombé.

— Ce ne sera pas la dernière " , observa Pietro qui avait assisté sans mot dire à cet interrogatoire.

" Et combien gagnes-tu par jour à la forge ? ", reprit Bernard.

J'avouai une somme... inavouable. !,

" Et tu as l'intention de continuer long-temps à ce tarif-là ?"

— Ah ! je n'en sais rien, parce que je n'y ai jamais bien réfléchi. Jusqu'à présent, je me suis laissé porter par les événements, sans songer à imprimer moi-même à ma vie une direction conforme à mes intérêts. Mais, je crois que cette fois, c'est la fin. Ça va mal à la forge. Je vais être obligé d'aller chercher par ailleurs du travail qui, à bref délai, va me manquer au pays. »

Le père Bernard frappa sur la table. pour faire venir l'aubergiste, avec une lourde bague qui enserrait son petit doigt. Il demanda une autre bouteille de vin. C'était la troisième, et c'était beaucoup pour moi qui en buvait si rarement.

"ça rapporte gros la lutte, demandais-je ?"

- Peuh ! reprit celui qui s'appelait Pietro, ça dépend; on vit, tantôt bien, tantôt mal. Il y a de bons jours, il y a aussi de fichus quarts d'heure.

— Tiens, si tu veux en tâter on t'embauche. Tu y gagneras toujours aussi bien ta pâture qu'à la forge que tu es appelé à voir disparaître. Tu iras dans un pays, puis dans un autre ; si tu ne fais pas ton affaire dans la lutte, tu pourras laisser ça là et te fixer dans un patelin où tu trouveras de l'ouvrage, puisque tu as un métier dans les mains. Ça te va-t-il ? »

Je restai muet, incapable de répondre, tant étaient confuses et embrouillées les idées qui se précipitaient dans mon cerveau, Et puis, ce vin que j'avais bu commençait de me tourner la tête ; le souvenir des incidents qui avaient marqué cette journée agitée, l'image à peine dessinée de cette vie nouvelle qui m'était offerte par deux hommes que je ne connaissais pas quelques heures auparavant et de qui j'ignorais tout — et surtout la sincérité, la vision de ma mère qui attendait mon retour, assise au seuil de notre petite chaumière de Sorgues, tout cela provoquait dans mon esprit un hourvari étranger qui paralysait en moi la faculté de raisonner.

- "Eh bien, c'est tout ce que tu trouves à dire ? " bougonna le père Bernard après quelques secondes de silence.

J'hésitai toujours, je brûlai du désir de partir avec eux. En moins d'une heure, mon imagination avait travaillé plus qu'elle ne l'avait fait auparavant pendant toute mon existence, mais la seule pensée de m'éloigner de ma mère, la sensation du chagrin profond que lui causerait mon départ, arrêtaient au bord de mes lèvres, cette phrase que je voulais dire et que je ne pouvais prononcer : " C'est entendu, j'abandonne tout, je vous suis. "

Pietro, à son tour, rompit le silence :

"Non, mais quoi, où es-tu ? dans les nuages ? Réponds oui ou non, comme tu le voudras, mais au moins réponds quelque chose ? ”

Je me décidai à parler.

" J'ai, dis-je, ma mère à Sorgues et mon père aussi. Les quitter me semble chose impossible ; le second passe encore, il trouverait peut-être assez naturel que j'aille chercher ma vie au loin ; mais elle, ma pauvre mère, pourrait-elle jamais s'habituer à mon éloignement. Ses forces l'abandonnent chaque jour davantage ; les soucis la tourmentent de plus en plus ; jamais elle ne pourra se faire à mon départ, et je crois bien que cet abandon hâterait sa fin en ajoutant encore à la tristesse qu'elle ressent maintenant.

— Alors, reste, puisqu'il en est ainsi, conclut le père Bernard. Tu as peut-être raison, mais peut-être aussi as-tu tort, puisqu'aussi bien — tu l'as dit toi-même — il te faudra un jour ou l'autre quitter Sorgues, où l'existence devient de plus en plus difficile pour toi. "

Nous nous levâmes et quittâmes l'estaminet.

Il était déjà tard ; l'angélus sonnait à l'église du village.

Je vous quitte, dis-je subitement à mes compagnons, je vais me hâter vers Sorgues pour tâcher d'y arriver avant que la nuit suit complète. On s'inquiétera chez moi lorsque l'on verra que je ne rentre pas pour l'heure du souper. Adieu. Mais vous-mêmes où allez-vous ?"

— A Bordeaux, en passant par Marseille, où nous ne resterons d'ailleurs pas longtemps. Demain, nous nous arrêterons une demi-journée à Avignon, pour y faire quelques achats. Nous venons de Lyon, nous y avons fait dix jours en baraque. Allons, au revoir, et bonne chance. "

Comme je me retournai en m'éloignant, je les vis rentrer à nouveau dans le cabaret d'où nous étions sortis peu d'instants à peine auparavant. Je n'y prêtai pas autrement attention ; je n'avais plus qu'une idée, arriver à Sorgues le plus vite possible.

Elle, elle vint à moi la figure heureuse et me dit en m'embrassant : Nous n'étions pas inquiets parce que Pierre — c'était le garçon qui m'avait accompagné le matin — est revenu de bonne heure ; il nous a dit que tout s'était bien passé là-bas. J'étais tout de même tracassée, car il a ajouté qu'il t'avait vu entrer boire dans un cabaret avec deux hommes qu'il ne connaît pas, et bien qu'il t'ait attendu longtemps au dehors, il ne t'avait pas vu ressortir. Alors il avait repris le chemin de Sorgues. "

Je racontai — ainsi que je devais le faire chaque fois — scrupuleusement et avec une minutie de détails dont ma mère ne me faisait pas grâce, tous les incidents de la journée. Le concours de force inattendu et dans lequel j'avais eu la chance de réussir, puis le championnat de lutte, l'orage violent et subit, la fuite à la débandade, vers le premier abri venu. Je parlai de tout, excepté des deux étrangers dont ma mère connaissait déjà l'existence. Elle eut tôt fait de me questionner à cet égard. Etait-ce l'intuition que ma rencontre avec les deux inconnus allait jouer un rôle considérable dans sa vie et dans la mienne ? Etait-ce simple curiosité ? Toujours est-il qu'à peine avais-je terminé mon récit, elle me demanda, toute inquiète, toute préoccupée : Qui étaient ces deux hommes avec qui tu as bu ? Tu ne m'en dis rien ? Et pour-quoi t'ont-ils invité à boire ? »

Je n'ai jamais été bien psychologue, l'expérience m'a rendu blasé et c'est tout. Mais je connaissais trop l'état d'inquiétude dans lequel vivait ma mère — même lorsque rien ne le justifiait — pour ne pas deviner à quels sentiments elle obéissait en me posant ces questions.

A suivre...

PAUL Pons
Illustrations de De Parys

article extrait de "La Vie au Grand Air" n°482 - 14 décembre 1907

 

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