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Philippe Sauvan, peintre graveur français du XVIllème siècle

Notre église de Sorgues, magnifique édifice construit en 1770 en pierre de taille (dont certaines proviennent du Château Papal de Sorgues), contient le plus grand ensemble connu d'oeuvres attribuées au peintre graveur français du XVIllème siècle Philippe SAUVAN. Six tableaux dont deux signés : « portrait de Saint Célestin » et « portrait de Saint Benoît ». Dans un article du monde de septembre 2009 « le patrimoine à la loupe », le peintre contemporain Gérard GAROUSTE insiste sur l'omniprésence du patrimoine : « Le patrimoine est là, à portée de la main et sur le pas de la porte pourvu qu'on y prête attention. Il est vrai qu'on lui préfère souvent des formes plus exotiques au terme de destinations lointaines [...] Mais on ne le voit pas parce qu'il fait partie de notre quotidien».


N'étant ni spécialiste, ni particulièrement compétente en peinture, j'ai découvert par hasard, lors d'une visite de l'église de Sorgues animée par Nicolas Brusset à l'occasion des journées du patrimoine 2009, le tableau « portrait de Saint Célestin » qui venait d'être restauré grâce à l'action de la municipalité de Sorgues. J'ai été stupéfaite et émerveillée par la grandeur, la noblesse et la splendeur de cette oeuvre.

Cette rencontre et la lecture de l'article de GAROUSTE m'ont décidée à partir à la rencontre de ce peintre, de sa vie mais aussi à m'interroger sur la connaissance, la restauration et la mise en valeur de notre patrimoine local.


LE PORTRAIT DE SAINT CÉLESTIN & SA RESTAURATION


 

La restauration d'un si grand ensemble de tableaux durera plusieurs années et représente un coût budgétaire non négligeable pour notre municipalité mais il s'agit de préserver et restaurer un patrimoine pictural pour que les générations futures, fidèles ou simples curieux, jeunes ou vieux, puissent trouver dans l'église de Sorgues les preuves éclatantes du riche passé artistique de notre ville.

Le résultat concernant le premier des tableaux traités, le portrait de Saint Célestin, est d'ores et déjà spectaculaire. Ce qui frappe le spectateur devant ce tableau, ce sont les couleurs chaudes, éclatantes, et les contrastes entre le pourpre du manteau, les ors de l'étole, le bleu « turquoise » de la tiare et la blancheur de l'aube. Le jeu de lumière, autrefois invisible car noyé sous une couche de poussière noire grasse, apparaît : le visage du saint s'éclaire par la grâce d'une lueur qui traverse le ciel chargé de nuages lourds. L'auréole, qui était à peine perceptible, a désormais l'apparence d'un disque de verre léger et scintillant.

Ce n'est pas tout ; la restauration a également rendu au tableau une partie de son sens, ce mouvement jadis laissé dans la pénombre... car l'histoire de Célestin V, c'est l'histoire du "grand renoncement", unique dans les annales de l'histoire religieuse catholique ! Un pape qui renonce, qui se démet de son pouvoir théocratique volontairement de son vivant. Voyez ce geste inconcevable, la main gauche qui repousse la tiare, tout le visage qui s'en détourne, la main droite qui s'interpose et semble arrêter une puissance invisible issue de la tiare bleue et or. Saint Célestin est debout, il s'est levé hors du trône pontifical, il laisse sa croix appuyée sur le trône vide, son regard semble perdu, les yeux mi-clos tournés vers le sol, on dirait qu'il vacille sous le poids énorme de sa décision.

Lors de son abdication le 13 décembre 1294, le scandale fut énorme à la curie mais également dans toute la chrétienté. La situation était inconcevable, les cardinaux n'avaient jamais abordé la question officiellement dans un consistoire, le droit canon fut épluché en vain, impossible de trouver une procédure, une cérémonie précise pour le cas d'un renoncement. Il fallut improviser et Célestin V déposa simplement l'ensemble de ses vêtements liturgiques avec sa tiare au pied du trône et s'en alla... Son successeur, Boniface VIII, fut élu le 24 décembre 1294 et, très vite, il trouva opportun d'enfermer son prédécesseur au château de Fumone, en Campanie, où il mourut deux ans plus tard. Le pape Clément V le canonisa par la suite en 1313. L'ordre des Célestins qu'il fonda trouva un protecteur puissant : le roi de France, Philippe IV "le Bel", adversaire politique acharné du Pape Boniface VIII, qui y trouvait le moyen de jeter le discrédit sur l'élection de Boniface VII.

Le tableau que nous voyons aujourd'hui avait évidemment subi des dégradations liées au temps, à l'action de la lumière du soleil, à l'humidité, aux insectes. Il présentait également plusieurs déchirures rapiécées et des lacunes dans les couches picturales. Des interventions liées à des restaurations précédentes : superposition de couches de cires, repeints et surpeints...ont également été corrigées car les méthodes autrefois utilisées sont aujourd'hui obsolètes et nuisent à la conservation de l'oeuvre à long terme et à sa lisibilité.

Le tableau a donc été confié à un professionnel, Jacques de Grasset, spécialiste de la restauration et la conservation de peintures de chevale-. Le cadre a, quant à lui, été restauré par l'atelier Cyrille Augier.

Plusieurs traitements de conservation ont été réalisés :

• Nettoyage mécanique et chimique de la toile

• Protection de la peinture par la pose de papier bolloré fixé par un adhésif (methylcellulose).

• Refixage de la couche picturale sur son support. Cette opération consiste à imprégner la toile d'adhésif sous une table aspirante basse pression. Deux types d'adhésifs ont été utilisés : un adhésif aqueux à base de colle d'esturgeon Introduit au revers de la toile et un adhésif de doublage appelé BEVA 371, introduit du côté pictural.

• Relaxation de la toile sur une table aspirante et mise en tension sur un bâti extensible pour éliminer les déformations de la toile. • Renfort des bords de tension originaux par la pose de nouveaux bords de tension en toile intissé et lin

• Renfort de la toile originale par la pose de pièces de toile intissée, maintenues par un adhésif (Plextol D 360).

• Protection du revers de la toile originale, par la fixation au revers d'une toile intissée polyester

• Remplacement du Châssis par un : modèle flottant du type Chassitec (en aluminium et bois)

Différents traitements de restauration ont été également réalisés :

• Nettoyage de la peinture

C'est évidemment une étape très délicate mais qui a véritablement transformé l'aspect du tableau, autrefois poussiéreux et recouvert d'un voile noir gras. Il a permis d'agir sur la teinte et la saturation des couleurs et sur le contraste des tons foncés et des tons clairs pour lui redonner l'aspect voulu par son créateur.

Après un dépoussiérage et un décrassage superficiel (utilisant une solution de citrate de diamonium), le restaurateur a éliminé les substances filmogènes du vernis avec des solvants organiques. II a également fait disparaître des repeints et des couches de cire qui recouvraient certaines parties altérées du tableau. La méthode utilisée consiste à gratter au scalpel les couches altérées et appliquer des bâtonnets ou des tamp3ns d'ouate Imbibés de différents solvants (alcools, amides, hydrocarbures...), choisis précisément selon le type de substance filmogène à éliminer. C'est un travail délicat, long et complexe.

• Masticage des lacunes avec un enduit synthétique (du modostuc) déposé au couteau ou au pinceau. Les craquelures, trous et érailles de la couche picturale étaient nombreux, surtout au niveau des mains du saint, ils ont été comblés.

• Retouches des zones de masticage et d'usure de la couche picturale. C'est également une étape délicate qui demande des qualités artistiques de la part du restaurateur pour le choix des précis des couleurs et leur application au pinceau. L'intégration est de type non visible aux yeux du public mais elle reste détectable avec une lumière de longueur d'onde choisie afin que les interventions modernes du restaurateur puissent être distinguées du travail du peintre Sauvan. Les couleurs utilisées sont des pigments cétoniques et le liant également.

• Vernissage à la brosse et par pulvérisation (vernis cétonique Laropal K 80) Au vu des résultats de la restauration de ce seul tableau, j'imagine l'effet que pourront provoquer les six tableaux finalement restaurés. L'impact des couleurs sera sans doute impressionnant en pleine lumière.

Vous qui irez voir ce tableau de Saint Célestin V, ne manquez pas de vous attarder sur la couleur. Regardez, par exemple, cette couleur rouge, cette pourpre pontificale... Je l'ai d'abord trouvée assez surprenante, différente de la teinte que j'avais pu voir ailleurs sur des tableaux et des miniatures représentant des pontifes, un peu trop chargée d'orange et de jaune... Mais j'avais manqué un détail, voulu sans aucun doute, par le peintre : le manteau reçoit depuis le ciel une lumière dorée qui traverse les nuages et qui ressemble à celle d'un crépuscule, une lumière difficile à concevoir, à admettre et à croire, bref, un « mystère ».

LE PEINTRE PHILIPPE SAUVAN 

Avignon, ville de Provence fut toujours et reste encore attractive pour les artistes de toute veine. Certains ne firent que passer, d'autres s'y installèrent... Le peintre Philippe SAUVAN y vécut 77 ans au XVIllème siècle. Malgré ce long séjour et ure riche production (le catalogue paru dans les mémoires de l'Académie de Vaucluse, 2ème série, tome XXVI, année 1926, dans l'article d'Adrien MARCEL, fait état de 153 productions), sa biographie n'a guère motivé les historiens comtadins. BARJAVEL, semble-Hl, fut le premier à s'y intéresser. Il écrivit quelques lignes avec beaucoup d'à peu près pour les dates. Il faut reconnaître que certains documents contemporains n'étaient guère précis.

• A son engagement d'apprentissage en 1714 , Philippe SAUVAN aurait eu 18 ans, ce qui situerait sa naissance en 1696.

• A son mariage en 1718, le contrat signé stipule qu'il a 21 ans... Il serait donc né en 1697.

• Enfin, il serait mort à 94 ans en 1792, donc sa naissance se situerait en 1698... En vieillissant, sa date de naissance passe ainsi de 1696 à 1698. Mais mieux, dans un acte notarié du 30/11/1753, il déclare sous serment être originaire d'Arles, habiter Avignon depuis 30 ans et être âgé de 50 ans ... Il aurait donc vu le jour en 1703...

Heureusement les registres paroissiaux existent et résistent au temps. Son baptistaire retrouvé dans les anciens registres paroissiaux de la ville d'Arles, sa ville natale, indique précisément : "le 3 novembre 1697. Dans l'église et paroisse Notre Dame le Principale de cette ville d'Arles les a esté baptizé Philippe SAUVAN, né le mesme jour, fils à Honoré peintre et de Lucresse Bonelle, mariés.." (Archives d'Arles, GG Sainte Arme, baptêmes, fol 414, cf mémoires de l'Académie de Vaucluse, 2ème série, tome XXVI, année 1926, article d'Adrien MARCEL)

Quoi qu'il en soit, à 17 ans, en novembre 1714, il arriva en Avignon pour faire son apprentissage dans l'atelier de Pierre PARROCEL. Son contrat d'apprentissage fut signé par son père, peintre doreur de la ville d'Arles, qui fut son premier maître. Il rejoignit dans cet atelier les 2 fils de Pierre PARROCEL, Pierre-Ignace, âgé de douze ans, et Joseph-François, âgé de dix ans, ainsi qu'un neveu, Etienne, âgé de 18 ans. Le maître et l'apprenti s'entendirent si bien que cet apprentissage, initialement prévu sur 2 ans, fut prolongé d'un commun accord de plus d'un an.

A la fin de son apprentissage et sur les conseils de PARROCEL, Philippe SAUVAN partit pour l'Italie. Ce voyage était alors un passage obligé classique. (Même de nos jours, la découverte italienne est encore considérée comme de mise.) Parti en février 1717, il fut de retour à la mi-août 1718 en Avignon. Il se maria alors avec une jeune fille, Jeanne-Marie Benoit, fille du taffetassier Joseph Benoit et de Madeleine Boucard. La jeune fille avait alors dix-huit ans et il l'avait connue avant son départ en Italie. La cérémonie nuptiale fut célébrée exceptionnellement dans la chapelle du Palais des Papes et non à Saint Didier, paroisse de Jeanne Marie Benoit. De cette union naquirent onze enfants, 6 filles et 5 garçons. Les 2 albés, Gabrielle, née en 1719 et Pierre, né en 1721, poursuivirent l'ceuvre de leur père en peinture mais sans égaler ni sa notoriété ni sa producton.

A noter que le peintre Joseph Vernet (1714-1789), célèbre peintre de marines, fit son apprentissage dans l'atelier de Philippe Sauvan dès l'age de 15 ans. Son élève allait connaître un succès immense. Aujourd'hui, ses tableaux représentant des vues des ports de France sont considérés comme des trésors nationaux et sont exposés au Louvre et au Musée de la Marine à Paris.

Philippe SAUVAN eut une vie longue, riche et productive. Il devint le peintre le plus réputé de la ville d'Avignon et de ses environs. Mais il sut rester simple, ouvert, désintéressé et généreux.

Son dévouement à la ville le fit aussi choisir par les Avignonnais pour des opérations délicates : c'est à lui qu'ils firent appel lorsqu'ils reçurent un portrait de Louis XV en 1769. I faut dire que le souverain du royaume de France occupait alors militairement le Comtat Venaissin et la ville d'Avignon. Il fallu donc s'entourer d'un maximum de précaution pour déballer le cadeau royal et lui trouver un emplacement honorable et bien éclairé pour l'exposer, sans doute afin d'éviter tout incident diplomatique !

Pour tous ceux qui désireraient en savoir plus sur cet artiste, sur sa vie, ses amis et son oeuvre, je vous invite à voyager par la lecture de l'article remarquable d' Adrien MARCEL dans les mémoires de l'Académie de Vaucluse que j'ai pu me procurer grâce à Raymond CHABERT.

S'il en est besoin, cela témoigne de la nécessité du respect et de la recherche critique dans les documents anciens et archives. Nous vivons dans un monde où la communication devient ultra sophistiquée, ultra rapide, ultra facile, la consultation et le toucher des anciens écrits gardent cependant toute leur valeur. Certains domaines, comme la peinture religieuse, la numismatique, etc. sont encore peu visibles pour beaucoup d'entre nous et, pourtant, ils sont des témoins vivants de notre passé. Viollet-Le-Duc, si réputé pour ses restaurations architecturales, écrivait dans son dictionnaire raisonné de l'architecture française : "Le style est pour l'oeuvre d'art ce que le sang est pour le corps humain. Il le développe, le nourrit, lui donne la force, la santé, la durée".

Notre patrimoine est partout à portée de nos mains, de nos yeux. Trop souvent, comme des papillons de nuit, nous nous laissons aveugler et leurrer par les nouveautés. La conclusion de Gérard GAROUSTE semble de mise : "C'est en chasseur curieux et indiscret qu'il faudrait aborder le patrimoine pour lier ce passé au présent et comprendre de quoi nous sommes faits, car étrangement notre avenir est inscrit dans notre mémoire".

Marie-Paule et Xavier Vergereau 

Extrait de la 21ème édition des Etudes Sorguaises "De tout un peu des temps passés" 2010