Pons a trouvé un engagement à Paris dans les fameuses arènes de Marseille. Mais auparavant il a eu des déboires avec son restaurateur. Il prenait ses repas à prix fixe en compagnie de Robinet, et tous deux mangeaient tellement que le patron à dû les prévenir qu'il perdait de l'argent avec eux. Un incident curieux va se produire dans la carrière athlétique de Pons.


L'abbé que nous avions remarqué dirigeait à Saint-Cucufa une école chrétienne libre où fréquentaient les fils de bourgeois aisés.Le digne homme, qui n'avait de comptes à rendre à personne qu'à sa conscience, estimait qu'il était intéressant d'élargir le programme des études classiques par des leçons de choses aussi vécues que possible.

Et l'abbé directeur avait solutionné la question d'une façon bien simple.

Quand les élèves avaient bien potassé Racine et Molière il prenait le train pour Paris, traitait avec un impresario et organisait une représentation théâtrale consacrée à nos grands classiques.

Un jour il s'était avisé qu'étudier perpétuellement la cité romaine dans les textes, était chose notoirement insuffisante.

Fustel de Coulanges ne lui suffisait pas absolument, non plus que Leconte de Lisle et tout ce qu'on pouvait avoir écrit sur la grande époque latine, avait, à son sens, besoin d'être vécu pour frapper plus profondément l'esprit de la jeunesse.

« Il y a, disait-il volontiers, tout un monde de reconstitutions historiques à faire à propos des jeux de cirque. » L'abbé, tout en poursuivant son idée, s'était, hélas ! rendu compte que la cour de son pensionnat n'avait rien d'un cirque romain. Mais c'était un esprit inventif, plein de ressources et qui avait la sagesse de se contenter des plus modestes à peu près, pourvu qu'il en arrivât à ses fins.»

« Le décor, avait-il dit, ne sera peut-être pas du plus pur style romain, mais une conférence préliminaire éclairera préalablement mes jeunes pensionnaires. Je compte beaucoup sur leur imagination pour se faire une idée exacte du cadre dans lequel ils devraient se trouver pour assister aux jeux du ceste, aux luttes et combats de l'antiquité. Je ne puis, dans une recherche extrême de la vérité, aller jusqu'à faire raser les frondaisons du jardin qui nous donnent un peu d'ombre pour y édifier des arènes. Au reste, les hommes seront là, dans le costume de l'époque, et cela sera suffisant pour qu'en somme, l'illusion soit complète. »

Ainsi l'abbé, en règle avec sa conscience, avait exposé ses idées au « patron » et conclu avec lui, pour une matinée historique, sportive et essentiellement romaine, au petit séminaire de Saint-Cucufa.

Ah ! comme Notre-Seigneur secondait bien les entreprises de ce bon M. l'abbé !... Pour rien au monde il n'aurait voulu que les éléments contrariassent la petite fête de famille qui devait mettre en liesse, tout un jour, le pensionnat si calme, si coquet, si bien abrité sous les grands arbres, où la vie se déroulait, vie modique et régulière, dans le silence que seuls troublaient le son de la cloche appelant les enfants à l'étude ou à la récréation, et les pépiements des moineaux, quand la jeunesse turbulente, penchée sur les pupitres, travaillait aux devoirs quotidiens.

Il faisait un temps adorable, d'une tiédeur exquise sous un ciel immuablement pur, quand nous arrivâmes dans l'omnibus de la gare la plus proche, au séminaire de Saint-Cucufa.

Frère Laurent était venu à notre rencontre, il avait été délégué à cet effet, parce qu'il remplissait au pensionnat les fonctions de surveillant aux exercices gymniQues.

— J'ai, dit-il, dès que nous fûmes entrés, transformé le petit parloir en vestiaire ; vous pouvez y déposer vos valises immédiatement, car notre Abbé Joachim m'a chargé de vous prier à déjeuner et je vais vous mener au réfectoire qu'il vous a fait réserver.

« il viendra vous voir sitôt la messe terminée, vers midi sans doute, car le service sera ce matin un peu plus long, les élèves n'allant point aux vêpres ce tantôt, pour assister à votre bienveillante et instructive représentation. C'est une dérogation bien rare aux habitudes de la maison, mais notre semainier dira, l'après-midi, des prières pour nous tous qui serons ici. Notre-Seigneur, un peu abandonné en ce jour qui lui est consacré cependant, se montrera, n'en doutez point, indulgent puisque cet abandon a pour excuse le souci de l'éducation de nos chers enfants. »

Il nous avait conduit, tout en parlant, jusqu'à la pièce où se trouvait une table dressée à notre intention.

— Je vous laisse, Messieurs à tout à l'heure.

Et il se retira.

— Bonne maison, bonne maison!» fit observer Alphonse Henry. Et l'on ne se fit pas prier pour se mettre à table.

— Je suis heureux de voir que vous ne vous déplaisez pas ici, mes amis, dit en entrant M. l'abbé-directeur.

« Etes-vous bien servis ? Il importe que vous preniez des forces. Ces lutteurs romains dont tout à l'heure vous allez nous donner une image vivante étaient à vrai dire d'une sobriété extrême ; mais, voyez-vous, les temps ont bien changé depuis cette époque lointaine et les hommes aussi. J'ai pensé que le souci de la réalité ne devait pas vous conduire à crier famine. Je vous recommande certaine côte de veau qui mijote à tout petit feu, depuis ce matin six heures ; notre frère Sulpice, qui dirige ici les questions culinaires, l'estime au plus haut point. Pour bien l'apprécier, il la faut arroser d'un St-Nicolas de Bourgueil dont je vais vous faire envoyer quelques bouteilles.

« Ah ! messieurs je compte bien sur vous, pour donner à nos pensionnaires ce spectacle vraiment athlétique qui évoque dans leur jeune imagination ces admirables jeux du cirque à Rome, sous le règne des Césars ! » Et se tournant vers un tout jeune abbé qui surveillait les allées et venues du domestique :

— Frère Joachim, et le « Benedicite » ? Ces Messieurs l'ont oublié. Dites-le vous même mentalement, et ajoutez-y un « Ave » pour racheter la faute commise par cet impardonnable oubli.

« Voyez, je suis obligé de penser à tout », ajouta-t-il en s'éloignant à petits pas menus et en se frottant les mains. Ah! le service de Notre-Seigneur est bien mal fait en des jours comme celui-ci où la maison est tout sens dessus dessous. »

Le déjeuner fut exquis, il se prolongea jusqu'à deux heures, et si la sévérité du lieu incita toute la troupe à se tenir sur une très grande réserve, elle n'influa pas sur notre brillant appétit.

On avait installé tout le pensionnat, en cercle, sur des gradins dans la cour principale de l'établissement. Tout le pensionnat ! Il y avait bien là, tant élèves que personnel enseignant et employés au service de la maison — car de la cave au grenier, tout le monde était convié à cette récréation instructive, — 150 spectateurs au maximum.

Souriant et béat, enchâssé dans un fauteuil moelleux et profond, M.l'abbé-directeur présidait. Et, trompé lui-même par cette mise en scène sommaire, les yeux mi-clos, la digestion heureuse,la pensée vagabonde,M. l'abbé-directeur semblait se laisser aller doucement, tout doucement au caprice de ses rêveries.

Etait-il César ? Etait-il Auguste ? Etait-il à Rome ou à Saint-Cucufa ?

Mystère. Lui seul le savait en ces minutes d'abandon.

Nous avions revêtu maillots, trousses et peplums, tout comme à la foire de Grenelle pour monter en parade. Léon le Maçon avait arboré un caleçon jaune canari qui était tout un poème. Jamais les Romains de la décadence n'avaient dû voir un jaune comme celui-là.

Et nous restions là, accroupis, en demi-cercle ; sur le tapis où nous devions lutter, attendant que fût terminée la conférence explicative à laquelle avait fait allusion M. l'abbé-directeur et qui devait infailliblement préparer l'ambiance. Et elle avait besoin de l'être préparée, l'ambiance!

C'était un prêtre de forte corpulence, haut en couleurs, à qui étaient dévolues, dans la vie studieuse du pensionnat, les fonctions de professeur d'histoire. Debout, occupant le centre de

1 espace libre qui nous était réservé, il développait d'une voix un peu grasseyante le thème de la conférence pour laquelle sa spécialité l'avait désigné.

— Les jeux du Cirque, mes jeunes amis, jouaient un rôle considérable dans la vie sociale des Romains de l'antiquité. Les auteurs que vous avez traduits et commentés sous la direction de notre vénérable abbé Plumette, votre professeur de latin, vous ont édifié à ce sujet ! Nul mieux que Plumette n'est qualifié pour faire pénétrer dans vos jeunes esprits le sens de l'âme latine, et cependant j'oserai opposer à ses explications si documentées, si précises, si colorées, la restitution vivante que notre respecté directeur vous offre aujourd'hui.

« Levez-vous, les Romains ! »

C'est à nous, affalés, qui digérions dans une délicieuse béatitude que s'adressait cette apostrophe !

— Debout donc, vous dis-je, pour défiler aux acclamations du peuple enthousiaste, sous l'œil orgueilleux de César !

Et ramassant sa soutane sur son bras, il se mit à courir de notre côté, pesant, gauche, et saisissant au passage deux chaises qu'il plaça à distance sur un même plan :

— Par ici, les Romains, par ici, voici la porte de l'ergastule par laquelle vous pénétrez dans le cirque.

«Ah ! mes jeunes amis,quel luxe, quel faste, quel cadre grandiose ! La cité antique est là orgueilleuse, frémissante, passionnée, qui vibre d'une vie étincelante.

«Voyez s'avancer les fiers combattants.» C'était nous les fiers combattants, conduits par frère Laurent, de qui la noire soutane faisait paraître plus criards encore les oripeaux que nous avions revêtus.

— Voyez-les et comprenez enfin tout ce que le panem et circences du peuple romain comportait à la fois de sobriété gastronomique et de sens artistique dans les exercices physiques.

« Ah quels prestigieux metteurs en scène ! » Suant, soufflant, exténué par la largeur et la surabondance de ses gestes, l'abbé s'était effondré sur un fauteuil qui lui était réservé dans la loggia directoriale, la loge de César.

Et toujours nous tournions en cercle, autour de l'arène improvisée, pesamment, docilement, avec cette allure résignée, des chevaux de cirque bien dressés.

Tout à une fin dans la vie ; même les matinées romaines au séminaire de Saint-Cucufa. Trois, quatre, cinq rencontres ne suffirent pas aux jeunes élèves du pensionnat, et comme il fallait faire du joli travail, on se tira « au chiqué », car pour des raisons bien simples que j'expliquerai plus tard, c'est encore la seule façon de donner satisfaction à la majorité du public.

— Il est à regretter, déclara l'abbé-directeur quand nous eûmes terminé notre travail, qu'une causerie explicative, si brève eût-elle été, n'ait pas accompagné, messieurs, vos exercices ; et j'ai conservé une arrière-pensée que nos jeunes gens y ont vu une gymnastique distrayante et non point une évocation complète de l'antiquité. Enfin, vos services m'ont été quand même précieux.

« Ah ! si notre frère Souffletot avait l'abatage et les muscles de ce gaillard-là, ajouta t-il en me désignant, je pourrais exiger de lui un tas de petits travaux dont notre chapelle a grand besoin !

«Ainsi, tenez, je vais être obligé — et Dieu sait s'il m'en coûte! — de faire venir Ricano,le serrurier, le plus athée de tout Saint-Cucufa, pour déplacer le confessionnal qui se trouve en plein courant d'air depuis le percement de la nouvelle porte d'entrée de la sacristie. « Ah ! messieurs, ce Ricano ! l'appeler ici, mais c'est faire entrer le démon dans ma petite église et, bien sûr, quand il en sera parti, il demeurera dans l'air, si purement chrétien, de la chapelle quelque chose de sa diabolique personne !

« Que de prières il nous faudra dire pour chasser l'impiété, qui malicieuse et sournoise ne va point manquer de se nicher dans notre bien-aimé sanctuaire de croyance et de recueillement ! » Il achevait à peine sa lamentation, le vénérable homme, que Léon le Maçon s'approchait avec dignité, dans son collant canari, et d'une voix aimable — mais respectueuse ô combien !

— Si ça peut rendre service à M'sieur l'abbé que nous en mettions un coup à son confessionnal, les copains et moi, nous sommes encore là, pas vrai ?

— Vous feriez ça pour moi et pour le bien de notre petite chapelle? demanda le père supérieur, un peu ému par la spontanéité naïve de cette proposition.

— Et comment ! répliqua Léon. Où c'est ça qu'elle est la chapelle, M'sieur l'abbé !

Guidé par le père, qui dans sa joie avait retrouvé une vigueur presque juvénile et trottait avec la vitesse d'un âge qui n'était plus le sien, toute la troupe gagna la petite chapelle toute baignée dans cette atmosphère de fraîcheur spéciale aux modestes sanctuaires où les manifestations du culte se déroulent sans la pompe, l'apparat, la mise en scène qui entourent la prière mondaine dans les paroisses riches.

A suivre...

 

PAUL PONS.

Illustrations de DE PARYS.

article extrait de "La Vie au Grand Air" n°491 - 15 février 1908

 

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