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Paul Pons : 20 ans de lutte ! (16ème partie)

Un prètre, directeur d'une institution, qui désire faire revivre devant ses élèves les combats des arènes romaines, est allé demander à Pons et à ses camarades de venir figurer les athlètes antiques. Ces gladiateurs, à la grande joie des prêtres et des écoliers, ont rempli leur rôle ci merveilles. De même nos lutteurs sont heureux de cette aubaine qui a rempli leur escarcelle et leur a permis de faire un plantureux repas.


On en devinait, dans le clair-obscur du jour finissant, la calme simplicité; pas de luxe inutile, rien qu'une simplicité décorative réduite jusqu'à la sévérité à la plus simple, à la plus pieuse expression.

A pas ouatés, pour troubler aussi peu que possible le silence religieux de ce lieu saint, nous suivions, le long d'un des bas-côtés de la chapelle, le père supérieur qui nous guidait. D'un geste, il nous arrêta bientôt.

— Voici, dit-il, notre confessionnal. C'est un mien ami, desservant d'une des plus riches églises de Paris, qui m'en a fait don. Il est, vous le voyez, très confortable et presque monumental. Eh bien, ses paroissiens ne s'y sentaient pas suffisamment à l'abri, paraît-il, et lui firent comprendre qu'il manquait d'intimité pour l'aveu, surtout — et c'était souvent le cas, ajouta-t-il en se signant — lorsque ce premier aveu en entraînait un autre et que la confession, pour être complète, se prolongeait... se prolongeait... Ah ! mes amis, que les tentations qui nous guettent dans la vie courante sont bien faites pour damner les âmes !

C'est tout un monde à remuer ce confessionnal, il va falloir vous y mettre au moins à trois ou quatre pour le déplacer, mais quels bienfaits tomberont sur vous tous, juste récompense du service que vous aurez rendu à Notre-Seigneur et à moi-même, son humble serviteur, en évitant par votre intervention que les mains sacrilèges de ce Ricano viennent souiller d'un contact impie ce meuble pieux que je confie à vos soins ! »

Léon le Maçon avait chargé sur ses robustes épaules le confessionnal objet de toute la sollicitude du vénérable abbé et d'une traite l'avait porté à l'autre extrémité de la chapelle à l'emplacement qu'on lui avait désigné.

— Voyez m'sieur l'abbé, dit-il, c'est pas plus difficile que ça. Ça pèse un rien cette affaire-là.

— C'est vrai, tout de même, repartit le supérieur, il avait paru si, pesant aux hommes qui l'avaient apporté ici, il y a cinq ans. Au fait, peut-être était-il en ce temps-là encore tout chargé des péchés avoués de la paroisse entière où il avait fait un long stage. Ils se sont évaporés avec le temps ; les âmes de nos jeunes enfants qui viennent s'y agenouiller maintenant sont encore trop ingénues pour en avoir renouvelé la provision. »

Nous quittâmes le séminaire à la nuit tombante. Le supérieur tint à nous accompagner, avec frère Laurent jusqu'à la porte, non sans avoir ajouté une gratification intéressante aux « honoraires ». C'est ainsi qu'il désignait ce que, dans notre langage spécial, nous appelons « aller au fade » - la somme que nous avions à nous partager au prorata de l'importance de nos rôles dans la troupe.

Pauvre brave homme ! C'est tout juste s'il ne nous donna pas sa bénédiction quand nous nous éloignâmes.

VIII

Avec mon déplacement à la foire de Monteti, peuvent se terminer les quelques souvenirs que j'ai rassemblés ici sur la vie errante de mes débuts dans la carrière de lutteur. Monteti est un gros bourg tout proche, si j'ai bonne mémoire, de Boissy-Saint-Léger. Il ne présente rien de particulier pour le commun des mortels, mais pour les spécialistes de la lutte qui font les fêtes foraines des environs de Paris, la foire de Monteti était ce que l'on appelle vulgairement « une bonne partie de rigolade ».

C'était tout un problème de se rendre à Monteti. Le chemin de fer ne conduisait qu'à Boissy-Saint-Léger, et l'horaire des trains était compris de telle sorte qu'il était très incommode pour les besoins de notre, profession.

On tournait donc la difficulté en louant une tapissière qui quittait Paris à 3 heures du matin et qui cahin-caha, après de longues heures de route, nous déposait à Monteti, sur le terrain même de nos opérations, avec armes et bagages.

Dois-je le dire, l'honorable commerçant qui nous louait une patache paraissait nourrir à notre endroit une certaine méfiance. Non point qu'il eût peur de voir sa facture insoldée : il était payé par avance ; mais il n'avait qu'une confiance limitée dans notre habileté de conducteur et la crainte que nous ne traitions pas les chevaux comme ils le méritent l'incitait à nous confier deux haridelles faméliques qui n'étaient pas précisément les plus brillants échantillons de sa cavalerie.

Quant au palefrenier chargé de nous escorter pour nous apporter ses bons offices, il n'y avait pas d'exemple qu'il ne fût à moitié gris, avant même de s'être mis en route. Celui que j'ai connu dans mon unique voyage à Monteti restera dans ma mémoire comme le plus beau modèle du genre ; on n'avait pas encore franchi les fortifications qu'il appelait déjà tout le monde « vieux frère » ; à la seconde halte, il était saoul comme il n'est pas permis de l'être, à tel point que, loque humaine inutilisable et encombrante, nous dûmes le laisser à quinze kilomètres de Paris dans l'unique auberge d'une petite localité dont le nom m'échappe aujourd'hui.

Cette année-là, comme par hasard, notre carrosse n'avançait pas, oh! mais là pas du tout. C'était à se demander si jamais on arriverait à Monteti en temps voulu. Et pourtant, il y avait nécessité impérieuse à ce que nous fussions rendus aussitôt que possible à destination, car la « question du Noir (1) » se dressait angoissante et peut-être insoluble. Elle préoccupait surtout le père Robin qui ne cessait de répéter en soulignant ses paroles de gestes terribles (et c'était pourtant l'homme le plus doux de la terre) : « Ah ! ce genre de Bamboula, si jamais je lui tombe sur le râble, qu'est-ce qu'il va prendre ! »

Ce Noir (1) — ce Noir (1) absent — sur qui nous comptions pour être des nôtres et qui nous avait plantés là sans aucun scrupule, avait une histoire.

Monteti est en réalité, une clairière au milieu d'un petit bois, et ses habitués, qu'un penchant naturel entraîne vers le plaisir, sont peut-être les plus joyeux sujets que je sache, mais elle est grande comme un mouchoir de poche.

La foire de Monteti, tout un monde de gaîté rustique, était d'un bon rapport pour les banquistes qui s'y rendaient, il y avait donc une concurrence acharnée pour l'obtention des places et la municipalité de la commune se montrait assez difficile sur le choix des titulaires.

Or, cette année-là, deux troupes concurrentes de lutteurs avaient sollicité un emplacement pour la journée de fêle, Mais si les édiles admettaient qu'il faille du lutteur, encore ne jugeaient-ils point nécessaire d'en offrir à leurs administrés jusqu'à saturation.

La concurrence avait donc été acharnée, et le papa Robin — c'est lui, je crois, qui était entré en pourparlers avec l'adjoint désigné à cet effet — sentant que le terrain faiblissait sous lui et que la partie allait être perdue, avait décidé de frapper un grand coup en même temps que l'imagination du fonctionnaire municipal contre lequel il bataillait.

— C' que j'vou's amène, moi — et vous pouvez le dire à M'sieur vot' maire — c'est des hommes qui sont un peu là. Il y à de l'ancien et du nouveau dans la troupe, des champions redoutés et des jeunes qui foutraient tout votre conseil municipal en l'air comme rien du tout. C'est vous dire, si ça c'est des lutteurs. Et puis, tenez, m'sieu l'adjoint, je n'hésite pas à vous le promettre, on vous amènera le « Noir (1) », vous entendez le Noir (1) pour qui, moi tel que j'suis, Robin J'lance en son nom un défi à tous les Noir (1)s de Monteti.

— Vous avez un Noir (1) ? mon ami, insista l'adjoint au maire visiblement aguiché par cette révélation. Et nous l'aurons à Monteti, ce Noir (1) ?

— Oui m'sieur.

— Evidemment, avec le programme que vous me tracez, vous devez offrir un spectacle d'un rare intérêt athlétique, j'en conviens. Eh bien, je vous donne la préférence à vous et à votre Noir (1) dont on parlera plus d'une fois au cours de nos réunions à l'hôtel de ville ; je crois que la foire de Monteti sera cette année particulièrement attrayante. Bonne chance, mon ami, bonne chance.

Engager un Noir (1) à la journée était évidemment la chose la plus banale du monde d'autant qu'il n'était pas nécessaire qu'il connût même l'a. b. c. de la lutte. Papa Robin le savait très bien et le sacrifice qu'il avait l'air de faire avec une belle assurance à l'édile de Monteti ne lui coûtait pas beaucoup.

Il avait d'ailleurs son homme en tête, un grand diable, Noir (1) comme de l'ébène, que nous avions utilisé déjà au cours de fêtes foraines dans de vagues Grenelle ou des Vaugirard très lointains. C'était un sujet très malléable, il passait son existence à dormir pendant le jour et le soir, il brocantait, aux terrasses des cafés, de douteuses étoffes étiquetées tapis d'Orient.

Sidi — il disait s'appeler Sidi — était connu des seuls banquistes qui l'employaient volontiers quand la nécessité s'imposait de prendre des hommes de peine supplémentaires.

C'était un modèle — en Noir (1) — de ces êtres qu'on ne voit jamais apparaître sur l'asphalte des boulevards que lorsque les lumières s'allument et qui ne se montrent à la clarté du jour que deux ou trois fois par an, en ces jours de fêtes populaires, qui voient surgir d'entre les pavés des physionomies étranges et invues en temps ordinaires. Ces jours-là, il semble que toute la grande ville a subitement changé de population et Sidi était un des échantillons de cette humanité visible seulement à de rares intervalles, au grand jour de la capitale. Le père Robin l'avait déniché dans le taudis où il gîtait lamentablement, et l'avait engagé à venir faire avec toute la troupe la foire de Monteti; puis, il ne s'en était plus occupé.

— Vous avez un Noir (1) ? mon ami. Et nous l'aurons à Monteti, ce Noir (1) ?

Qu'advint-il ? Je ne sais — personne ne le saura jamais — toujours est-il que le jour du départ un seul sujet manqua à l'appel : le Noir (1).

La situation se compliquait subitement, car l'homme de couleur devait jouer un rôle considérable, il était la pierre de touche de notre succès à Monteti.

Et puis, il y avait promesse ferme faite à la municipalité de produire un Noir (1) aux populations, et qui plus était, un Noir (1) à sensation.

Désespéré, le père Robin voulait s'arracher les trois cheveux qui lui restaient sur la tête; il fallut une intervention vigoureuse de toute la troupe pour l'empêcher de commettre un tel acte de vandalisme.

Et la tapissière était là, elle nous attendait, prête à partir, le temps passait, nous nous mettions en retard à sonder l'horizon aux quatre coins cardinaux, rien, toujours le Noir (1) n'arrivait pas.

— Faut barrer, y a pas, fit observer Robinet qui observait mélancoliquement la maigreur inquiétante des deux pur-sang attelés à notre tapissière, sans quoi, avec ces outils-là, on peut se mettre la ceinture pour arriver ce matin à Monteti.

Tandis que les deux nobles bêtes nous traînaient sur la route d'un pas neurasthénique, papa Robin laissait libre cours à ses lamentations.

— Ah ! la bourrique, ah ! le dégoûtant, gémissait-il, m'avoir plaqué comme ça, qu'est-ce que j'vais lui raconter demain. Pour sûr que si j'I'rencontre, j'vas lui mettre qu'èque chose dans la vue.

Et comme je cherchai à le calmer :

— J'vas l'crever que j'te dis, c'malpropre là.

Tout fut impuissant à l'empêcher de broyer du Noir (1) pendant ce trajet de Paris à Monteti qui fut pour lui un calvaire.

Nous atteignîmes enfin la petite localité.

Tout le monde se mit à l'œuvre pour monter la baraque sur l'emplacement qui nous était réservé.

La baraque ! Ce n'en était même point une,car on ne pouvait qualifier ainsi l'installation de fortune que nous avions apportée avec nous. Il était d'usage, en effet, pour un travail de si courte durée, de s'en tenir à ce que l'on appelle " un tour de toile ",dispositif très rudimentaire qui laissait l'arène à ciel ouvert et comportait une estrade pour la parade et sur laquelle on accédait par un escalier embryonnaire de quelques marches.

Nous avions à peine commencé de planter les quatre piquets d'angle que, souriant et amène, s'approcha l'adjoint chargé de l'administration générale de la foire de Monteti.

Le sang du père Robin ne fit qu'un tour.

— Pour sûr qu'il va me demander où est le Noir (1), murmura-t-il, ça ne va pas rater.

Il avait deviné juste. L'échange des compliments d'usage était à peine terminé que cette question — qu'il aurait volontiers éludée — s'abattait sur le pauvre

Robin :

— Mais je ne vois pas votre Noir (1), mon-sieur Robin, où donc est-il ?

0 minute angoissante, il allait falloir avouer ! Avouer, c'était très joli, très tentant, c'était la solution la plus simple pour en finir de suite. Après tout, que risquait-on maintenant ? Oui, mais qui dira jamais la puissance des scrupules qui torturaient en ce moment l'âme de Robin, champion de Paris, directeur des grandes arènes athlétiques « dont auxquelles il avait donné son nom pour bien faire assavoir aux ceusses qui lui faisaient l'honneur d'y venir chez lui que tout s'y passait loyalement et sans chiqué ». Il avait promis un Noir (1), dût-il bouleverser le monde, il découvrirait ce Noir (1), objet de tous ses soucis, de toutes ses tortures, et de quel Noir (1) il l'aurait ! Ah ! ce Sidi qui empoisonnait aujourd'hui son existence ! Mais il ne serait qu'un visage pâle à côté du Bamboula que son imagination concevait et que lui, foi de Robin, il allait ce tantôt offrir aux Montetitiens extasiés.

M. l'adjoint récidiva :

— Et le Noir (1), insista-t-il, montrez-moi le Noir (1), c'est un sujet, savez-vous, qui m'intéresse ; nous n'en avons jamais eu à Monteti.

A suivre...

Paul Pons

Illustrations de DE PARYS

article extrait de "La Vie au Grand Air" n°492 - 22 février 1908

(1) "Nègre" dans le texte original

 

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