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Paul Pons : 20 ans de lutte ! (18ème partie)

Paul Pons a levé un voile sur les agissements des saltimbanques en racontant l'histoire du Noir (1) de la foire de Monteti. Ce Noir (1) était l'attraction sensationnelle de la troupe. Robin en avait un en vue, qui ne savait d'ailleurs pas lutter, et qui, au dernier moment a fait faux-bond. Il a été obligé de le remplacer par un vulgaire blanc qu'il a fait noircir. Mais pour comble de malheur, la pluie se met à tomber : horreur ! le noir va déteindre. Comment dissimuler le subterfuge aux spectateurs ?


Le public s'était engouffré sans sourciller, sans maugréer contre la pluie dans les arènes. Quelle recette ! Quelle mine d'or c'était pour les banquistes, que cette journée de fête à Monteti !

En somme, les choses ne s'arrangeaient pas trop mal ; bien docile, l'homme de peine que nous avions noirci jouait admirablement son rôle.

Malheureusement, papa Robin faillit tout gâter d'une parole imprudente.

— Mesdames et Messieurs, dit-il, tous nos champions ayant trouvé des adversaires, Ali-Sidi ne luttera pas à cette séance. 11 eût voulu déchaîner la tempête, qu'il n'eût pas eu d'autre phrase à choisir.

Un tolle général envahit la baraque : « Le « Noir (1) » ! le « Noir (1) ! » luttera ! luttera pas! » Ce fut un vacarme infernal; Robin, installé au milieu de l'arène, battait l'air de gestes désespérés, hurlant, tapant du pied, réclamant le silence. Peine perdue. Une accalmie se produisit. Fatigués de crier, les Montetitiens se turent. Papa Robin saisit cette occasion, et, désireux de ne pas compromettre les recettes futures:

— Mesdames et Messieurs, proclama-t-il, moi Robin, je n'ai jamais rien refusé aux amateurs lesquels me font l'honneur de venir chez moi. Ali-Sidi est plus dangereux aujourd'hui que jamais.Il se calme généralement vers les quatre heures de l'après-midi, et il n'en est que trois ! Mais peu importe, il luttera à cette séance, et son adversaire, savez-vous qui qu'ça s'ra !-? Non. Eh bien, ce sera moi, moi Robin, champion de Paris. C'est' y ça que vous vouliez ?

F...z un gant pour moi à Ali.

Ah ! combien cette décision spontanée impressionna le Tout-Monteti sportif et mondain réuni dans la baraque ! Jamais public n'avait été secoué, enlevé d'enthousiasme avec autant d'à-propos.

Ce Robin, ah ! il l'avait le génie de la banque, celui-là !

Seul, à l'écart, immuablement planté sous son parapluie duquel il ne se serait pas séparé pour un empire, le pseudo-Noir (1) attendait placidement les ordres. Et la séance se poursuivit. Les indigènes des localités environnantes qui étaient accourus à Monteti  goûtèrent, avec intérêt certes, les premières rencontres. Mais c'était égal, on sentait que leur enthousiasme surchauffé dans l'attente du lutteur noir qu'ils ne se lassaient pas de regarder à la dérobée, allait éclater brusquement lorsque Sidi-Ali roulerait à son tour sur le tapis.

Enfin, le moment tant attendu arriva.

Un grand silence se fit dans l'arène et Robin, dépouillé de son peplum, nu jusques à la ceinture, se campa vigoureusement au beau milieu de la piste.

— Avance un peu ici, mal blanchi, fit-il au Noir (1), j'vas t'en mettre un coup.

Devaux fit avancer Ali qui commençait à ne pas être rassuré du tout. Son passage au noir ne l'avait pas intimidé — il était commis à Boissy chez un marchand de couleurs et la peinture, ça le connaissait — mais il était un peu plus inquiet sur le sort que réservait Robin à sa pauvre carcasse, dût-il même dans sa nouvelle fonction être traité avec tous les égards auxquels son inexpérience avait droit.

Timide, hésitant et gauche, il fut se mettre en garde avec l'enthousiasme du pauvre chien battu qui exécute des cabrioles sous la menace du fouet.

Ah ! il l'avait bien l'allure terrible du sauvage indomptable, rebelle à toute civilisation, dont Robin avait fait un épouvantail au candide municipe aussi crédule que curieux !

Sur un geste courroucé de son adversaire, il esquissa une sommaire mise en garde. Sans plus tarder, Robin attaqua, ou plus exactement fit feinte d'attaquer, car presque immédiatement on le vit reculer, terrorisé, médusé par la peur. Décidément, le lutteur noir devait être un être affreusement dangereux ; et quelle dose d'héroïsme il fallait avoir en soi, pour oser en approcher !

— Tu es sûr qu'il ne va pas déteindre, demanda Robin à Alphonse Henry, qui passait près de lui.

Et, sans même attendre la réponse, il fonça sur le noir qui bousculé, balancé, ne sachant pas d'où lui venait ce tourbillon humain, et ne cherchant d'ailleurs pas à le savoir, s'effondra sur le tapis, toujours tenu par Robin qui ne lâchait pas prise.

0 spectacle puissamment athlétique et admirablement impressionnant ! Tandis qu'Ali, allongé, bien en équilibre sur le côté, se débattait, Robin faisait des efforts désespérés pour empêcher le noir d'aller sur le dos, car il fallait à tout prix prolonger la rencontre. II multipliait les prises de bras, les ceintures de côté à terre, animant, vivifiant cette superbe partie à la « colle » qui tenait angoissés les indigènes de Boissy Saint-Léger et autres lieux, accourus à Monteti.

Et la lutte se poursuivait palpitante, indécise ; le mal blanchi, qui avait repris confiance, essayait gaillardement de faire sa petite partie dans cette compétition où il sentait bien qu'il n'avait rien à risquer.

Cette fois, la cause était gagnée et bien gagnée pour les arènes athlétiques Robin! Qui donc oserait l'an prochain venir les mettre en concurrence pour la foire de Monteti, après l'admirable séance qu'elles étaient en train d'offrir aux populations ébaubies !

Soudain, un cri de douleur déchira l'air :

— Ah ! la vache !

Robin venait spontanément de lâcher prise. La main portée à son épaule gauche, les traits contractés par la douleur, il se releva péniblement. Ali, hébété, tel un dormeur qui s'éveille sur son rêve inachevé, Ali restait momifié, sans comprendre un traître mot de ce que cela voulait dire.

Nous nous précipitâmes vers Robin.

— Eloignez-le, la fripouille, éloignez-le que j'vous dis ou j'vas l'crever, hurla-t-il. C'fumier-là m'a mordu jusqu'au sang.

Le public commençait déjà à s'ameuter.

Le noir allait passer un vilain quart d'heure.

Comme nous insistions pour voir la blessure de Robin.

— Fermez-la donc, bon sang de bon sang, sentez donc pas qu'c'est pour la frime, c'bougre-là y m'déteint dans les mains, faut l'faire calter dare dare, sans ça nous sommes faits et comment.

Et, hurlant plus fort, sous la douleur imaginaire, mais grandissante par nécessité :

— Débine-toi, que j'te dis, débine-toi, sans ça j'vois que j'fais un malheur.

Nous fîmes s'éclipser Ali et il n'en fut plus question de toute la journée.

— Voyez, m'sieu le conseiller — disait Robin à l'adjoint qui était venu prendre de ses nouvelles le soir pendant que nous démontions la baraque - voyez, si je n'vous avais pas arrêté c'tantôt, eh bien, c'était vous qu'on ramenait à la taule avec une épaule bouffée. J'vous l'avais. dit, je l'sentais.

TROISIÈME PARTIE

I

Je ne veux point abuser des-souvenirs-et des anecdotes desquels j'ai conservé souvenance et qui égayèrent ou attristèrent ma carrière de lutteur. En vingt ans, on a le temps d'en voir de toutes les couleurs dans notre vie spéciale faite de beaucoup d'imprévu, encore qu'elle soit, comme bien d'autres existences d'ailleurs, un éternel recommencement.

En entamant la troisième partie de ces mémoires, un peu décousus peut-être, je rentre dans une époque beaucoup plus moderne de l'histoire de la lutte. Les faits que je vais rapporter sont connus du public, pour la plupart tout au moins ; les feuilles spéciales sportives qui paraissent depuis une quinzaine d'années ont sorti la lutte et le monde des lutteurs de l'obscurité où ils se trouvaient encore il y a douze ans.

Et si je cause brièvement d'une période de ma vie plus intéressante pour moi, mais infiniment moins pittoresque, on voudra bien excuser cette sobriété. Elle s'explique : je pense que l'on juge plus sainement les choses et les gens avec le recul du temps; je préfère attendre que d'émettre dès aujourd'hui des opinions que l'on pourrait croire, à tort, définitives.

Et puis, la lutte,telle qu'elle était autrefois, comparée à ce qu'elle est aujourd'hui permet de dire que le présent est loin de rappeler le passé dans notre profession.

Un moment vint où j'en eus assez du métier de banquiste. Travailler à droite, travailler à gauche, finit par me paraître insupportable. Cette vie bohème du lutteur forain m'excédait, j'éprouvai bientôt le besoin de me fixer, où, comment, je n'en savais trop rien.

Une occasion exceptionnelle se présenta, j'eus la chance de ne point la laisser échapper. Joigneret avait quitté son sous-sol de la rue de Mazagran, il avait transporté ses pénates dans une petite ruelle de Montmartre — l'avenue des Tilleuls — et la clientèle d'athlètes qui fréquentait chez lui, à deux pas du boulevard, l'avait suivi sur la Butte.

Ce pauvre Joigneret éprouvait alors un sentiment diamétralement opposé au mien. La vie libre, hasardeuse, imprévue l'attirait ; son métier de directeur de gymnase, qui l'attachait du matin au soir à l'établissement qu'il avait fondé, lui paraissait insupportable. La vie sédentaire l'exaspérait au dernier degré.

Je pris donc la suite de Joigneret de qui j'achetai le « fonds de commerce ». Car, enfin, j'allais m'établir « commerçant », commerçant d'un ordre un peu spécial soit, mais commerçant tout de même ! Il me sembla — ô naïveté bien excusable — que je devenais quelqu'un dès que je fus chez moi. A mes propres yeux, je cessai d'être le nomade que les hasards de la vie poussent, au gré de leur fantaisie, aux quatre points cardinaux. Sans chercher à préciser ce que ma nouvelle condition sociale pouvait avoir de supérieur à l'ancienne, j'avais l'intime intuition que je me transmuais en un autre homme.

Aussi bien, pour qu'aucun doute ne fut possible, je donnai à mon gymnase athlétique son estampille nouvelle et définitive et les modestes arènes athlétiques de l'avenue des Tilleuls devinrent le « gymnase Pons ». J'ai conservé de ce petit coin où s'écoulèrent quelques bonnes années de ma vie, un très doux souvenir, et l'avouerai-je, si la fortune m'a souri depuis que je l'ai quitté, elle n'a point su me faire oublier les moments heureux que j'y ai vécus. J'avoue bien humblement, mais sans honte aucune, que lorsque j'appris que mon gymnase allait disparaître en même temps que les vieilles bâtisses décrépites qui l'entouraient, j'eus un serrement de cœur. Il me sembla que, malgré le bien-être qui s'était glissé dans mon existence depuis que je l'avais quitté, c'était quelque chose comme un peu de ma vie qui mourait avant moi.

Ah ! que j'ai donc appris à connaître les hommes dans ces modestes arènes connues des seuls initiés, ignorées de la foule, bien qu'elles fussent situées à deux pas d'une des rues les plus passantes, les plus remuantes du vieux Montmartre ; la rue Lepic.

Si je dois à mon gymnase de m'avoir aidé à vivoter, il me faut aussi reconnaître qu'il fut pour moi une merveilleuse école d'entraînement et d'observation. C'est le cas de dire que j'étais perpétuellement sur le terrain de manœuvre où, journellement, mes camarades venaient me rejoindre pour travailler. Le gymnase Pons devint vite quelque chose comme le Conservatoire de la lutte. (Je souris, en y songeant, de cette définition, mais ceux qui ont connu la simplicité du lieu savent que j'agis sans prétention aucune en faisant cette comparaison.) Il faut reconnaître que c'est un rude atout pour un professionnel d'avoir sans cesse à sa disposition des adversaires fins lutteurs pour s'entraîner.

Lorsque, tout à l'heure, j'ai prononcé les mots d' « école d'observation » je ne croyais pas si bien dire. Ils traduisent bien ma pensée et peuvent se préciser brièvement. Lutter pour son propre compte avec des adversaires sans cesse renouvelés, c'est parfait, c'est un merveilleux entraînement au point de vue physique, comme à celui de la variété des tactiques que l'on doit s'assimiler. Mais observer, critiquer mentalement la manière de faire d'hommes habiles en leur sport, analyser après de longues observations ce que leur travail a de bon ou de mauvais — ou simplement semble avoir de bon ou de mauvais — est une des meilleures choses que je sache pour développer chez l'individu ce qu'il doit mettre au service des moyens physiques que la nature lui a donnés : l'intelligence de la lutte.

A suivre...

Paul Pons

Illustrations de DE PARYS

article extrait de "La Vie au Grand Air" n°494 - 7 mars 1908

(1) "nègre" dans le texte original.

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